Une saison en Obamérique

Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /Sep /2008 23:29

13 juillet 2008

Maisons à brader

 

 

   Grand Junction,‭ ‬Colorado.‭ ‬Une dernière descente.‭ ‬Un dernier frisson,‭ ‬presque imperceptible en évaluant la rampe d'arrêt destinée aux camions victimes d'une panne de freins.‭ ‬Les vertes montagnes disparaissent dans le rétroviseur.‭ ‬La poussière se lève pour immédiatement se recoucher sur le pare-brise puis l'envahir doucement,‭ ‬inexorablement.‭ ‬Les aiguilles de la montre ralentissent leur course à Grand Junction comme essoufflées au pied des falaises de sable.

   Sur les pentes,‭ ‬le moteur s'était vaguement plaint sans que nous n'y portions d'attention.‭ ‬Dans la ville,‭ ‬il transmet ses récriminations par un vague message lumineux sur le tableau de bord nous invitant à passer par le contrôle d'un mécanicien.‭ ‬Au milieu d'une dizaine de Jeeps à moitié démontées‭ ‬-‭ ‬ou,‭ ‬selon l'humeur,‭ ‬à moitié réparées‭ ‬-‭ ‬l'Indien jauge l'adversaire du regard et de l'ouïe.‭ " ‬Elle tiendra jusqu'à la Californie ‭"‬,‭ ‬prédit-il.‭ ‬Son atelier se situe à des années-lumière des chromes des concessions automobiles où l'électronique a remplacé la clé de‭ ‬17.‭ ‬Il est dans l'Amérique du bord.‭ ‬Là où des voyageurs malheureux du rêve américain ont été descendus‭ ‬du train.‭ ‬Si tant est qu'ils y soient montés un jour.

   Dans ce quartier,‭ ‬une maison sur cinq est à vendre.‭ ‬Parfois,‭ ‬le propriétaire ruiné a précisé,‭ ‬amer,‭ ‬qu'il ne pouvait plus rembourser son emprunt ni payer ses taxes.‭ ‬Victime,‭ ‬comme on dit,‭ ‬d'un accident de la vie,‭ ‬d'une maladie ou d'une perte d'emploi.‭ ‬Victime d'avoir cédé aux sirènes des banquiers et des promoteurs,‭ ‬victime d'avoir cru‭ ‬à l'âge d'or éternel.‭ ‬La crise immobilière a été l'année dernière le premier signe,‭ ‬en tout cas le plus spectaculaire,‭ ‬de la récession américaine.‭ ‬Cette année,‭ ‬deux millions et demi de maisons ont été saisies et au moins cinq millions ont été bradées par des familles aux abois.‭ ‬La côte Ouest a été frappée de plein fouet mais aucune ville du pays n'est‭ ‬épargnée.

   L'histoire se passe à Merced,‭ ‬en Californie‭ ‬:‭ ‬une pauvre mère de famille supplie le maire pour qu'il intervienne auprès du banquier afin que ce dernier réduise le poids de ses remboursements‭ ‬:‭ " ‬Vous comprenez,‭ ‬ma fille aînée vient d'avoir‭ ‬18‭ ‬ans et je perds‭ ‬500‭ ‬dollars d'allocation,‭ ‬je ne peux plus payer ‭"‬.‭ ‬Et l'élu agacé de se demander ironiquement s'il n'était pas possible de prévoir ce‭ ‬dix-huitième anniversaire...

   Mais s'il faut parler aujourd'hui d'imprévoyance,‭ ‬les décideurs,‭ ‬les promoteurs et les banquiers,‭ ‬tous largement impliqués dans le boom immobilier qui a précédé la crise,‭ ‬ne sont pas exempts de reproches.‭ ‬A l'image de ces animateurs de radio et présentateurs de télé hilares en toute circonstance,‭ ‬tout le monde a ignoré les risques,‭ ‬tout le monde a joué aux investisseurs comme on joue au casino.‭ ‬Et c'est avec la même énergie vitaminée que les pubs des sociétés de financement rabâchent tous les quarts d'heures‭ ‬:‭ " ‬Venez nous voir si vous êtes‭ ‬endettés.‭ ‬Nous allons racheter vos prêts et votre vie prendra un nouveau départ ‭"‬.‭ ‬Le message ne précise même pas quel sera le taux d'intérêt de ce nouveau piège.‭ ‬La pub d'après,‭ ‬tout aussi exclamative,‭ ‬assure qu'avec‭ ‬500‭ ‬dollars de revenus‭ ‬mensuels on peut s'acheter une voiture à crédit.‭ ‬Tout est à vendre,‭ ‬même la corde pour se pendre.

   Toujours à Merced.‭ ‬Un couple,‭ ‬qui avait payé une maison‭ ‬300‭ ‬000‭ ‬dollars il y a deux ans et qui n'arrive plus à rembourser‭ ‬3‭ ‬000‭ ‬dollars par mois,‭ ‬la revend à moitié prix à un propriétaire et celui-ci affirme qu'il est un bienfaiteur parce qu'il loue la maison à ses vendeurs pour un loyer de seulement‭ ‬1‭ ‬500‭ ‬dollars‭ ‬:‭ " ‬C'est gagnant-gagnant ‭"‬,‭ ‬clame-t-il.

   Pourquoi avoir honte quand,‭ ‬tous les trois jours,‭ ‬un expert économique vient expliquer sur CNN que c'est le moment d'acheter‭ ? ‬Les télés n'ont pas vocation à s'attarder sur la détresse des‭ " ‬perdants-perdants ‭"‬.‭ ‬Ceux-ci n'ont‭ ‬d'intérêt que s'ils peuvent encore payer les produits des annonceurs.‭ ‬Entre les pubs,‭ ‬on ne montre pas les familles détruites par la perte d'un toit ou les‭ ‬petits vieux étranglés par‭ ‬le coût de soins médicaux,‭ ‬obligés de déménager dans un taudis et de ranger les chariots du supermarché.‭ ‬Ce n'est pas vendeur.

   On ne les montre pas,‭ ‬sauf quand l'association caritative,‭ ‬comme la mission protestante Wheeler d'Indianapolis,‭ ‬tire la sonnette d'alarme parce qu'elle‭ " ‬ne peut plus recueillir toute la misère du monde ‭"‬.‭ ‬En plein hiver,‭ ‬ses centres d'hébergement étaient saturés.‭ ‬165‭ ‬hommes s'entassaient sur les lits et à même le sol dans le refuge principal.‭ ‬144‭ ‬autres avaient dû être redirigés vers un autre bâtiment réservé habituellement aux enfants et femmes en détresse.‭ " ‬La demande a été multipliée par cinq en dix ans,‭ ‬déclarait un porte-parole de la mission.‭ ‬En‭ ‬1997,‭ ‬nous hébergions en moyenne‭ ‬49‭ ‬SDF chaque nuit.‭ ‬Aujourd'hui,‭ ‬ils sont plus de‭ ‬300‭ ‬à frapper à notre porte.‭ ‬Nous arrivons à un moment de la crise où les dons diminuent alors que les besoins augmentent avec tous ces gens qui se retrouvent à la rue d'un coup ‭"‬.

 

 

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Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /Sep /2008 23:28

12 juillet 2008

"J'étais dans l'infanterie"

 

 

   Rifle Gap, Colorado. Retour sur l'Interstate 70, chemin le plus rapide pour nous rapprocher du Pacifique. De cols en tunnels, le large ruban de bitume s'enfonce comme un troupeau de bisons dans la vallée. Nous voilà sur l'axe des chauffeurs de trucks, ces longs et imposants camions à la gueule de lévrier, rutilants comme des voitures de luxe. Leurs chauffeurs ont arpenté tous les états d'Amérique. Les couchers de soleil sur la plaine ne les font plus rêver depuis longtemps. Ils se retrouvent par grappes de quatre autour des tables des restos routiers en se disant qu'on ne peut pas faire ce métier toute sa vie. Pourtant, ils le font. "Tu ne peux même pas t'arrêter, t'offrir un détour parce qu'il faut toujours garder un oeil sur ce p... de camion". Quant aux femmes, n'en parlons pas, elles sont loin ou sur des écrans de jeux pour adultes. On se console comme on peut.

   Une vie de soldat. "J'ai fait la guerre du Vietnam, une vraie sale guerre où j'ai perdu deux copains", raconte Ed en payant son addition avant de rejoindre son Peterbilt 379 qu'il doit amener jusqu'à Los Angeles. Puis, il ajoute : "Mes deux fils sont en Irak. C'est la vie, on n'a pas le choix. Que vouliez-vous qu'on fasse d'autres après les attentats du 11 septembre ? Il ne faut pas laisser les terroristes tranquilles sinon ils se croiront assez forts pour revenir".

   Ce n'est pas parce que Barack Obama a levé le tabou et montré qu'on pouvait être américain tout en s'opposant à l'intervention militaire à Bagdad que toute l'Amérique le suit. On apprend toujours, dès le lycée dans les classes de préparation militaire, Reserve Officers' Training Corps (ROTC), que le pays doit défendre sa liberté l'arme au poing. Et le capitaine Sherven, instructeur ayant servi pendant un an et demi en Irak depuis 2004, a raison de dire : " Chaque jour, les gens viennent à moi pour me remercier. La population, qu'elle soit d'accord ou pas avec l'intervention, nous témoigne plus de respect qu'avant la guerre ". " Les gens apprécient ce que nous avons fait et ce que nous continuons à faire à l'étranger ", renchérit son collègue, le capitaine Tscherne qui s'est battu en Afghanistan.

   La plupart des jeunes militants, dont la candidature de Barack Obama a suscité la vocation, applaudissent sa promesse de faire rentrer les soldats au pays l'année prochaine alors que John Mc Cain estime qu'il faudra attendre cinq ans de plus. Mais la question irakienne ne sera finalement pas aussi déterminante dans le vote de novembre que les préoccupations économiques. Ce n'est pas parce qu'une majorité d'Américains admet aujourd'hui qu'il n'aurait pas fallu y aller qu'elle estime qu'il faut en revenir au plus vite. Au contraire, 60% pensent que l'armée doit s'y maintenir et ils sont de moins en moins nombreux à critiquer les opérations actuelles même si cette guerre coûte 100 milliards de dollars par an. Une estimation moyenne qui varie d'une source à l'autre.

   Informée du caractère grossièrement mensonger des raisons avancées par l'administration Bush pour lancer les hostilités, l'opinion publique américaine sanctionne le président sortant d'un record d'impopularité sans en faire porter la responsabilité à la totalité du camp républicain. La belle affaire puisque Georges Bush le Second ne peut plus se présenter à sa succession. Le questionnement risque fort de s'arrêter là avec ce retour au fatalisme d'une guerre qui n'aurait pas de fin. Et la voix de Vince Emanuele, ce vétéran de la paix qui avait déposé 136 paires de bottes sur les marches du monument central d'Indianapolis en hommage aux soldats morts en Irak, risque de résonner dans le vide.

   Vince avait 23 ans quand deux avions se sont écrasés sur les tours jumelles de New York. Il avait alors été saisi d'un réflexe patriotique qui l'avait conduit à s'engager dans l'armée d'autant plus vite qu'il n'avait pas les moyens de se payer des études supérieures. Il avait vu des jeunes comme lui partir traquer Oussama Ben Laden en Afghanistan et fut fier, deux ans plus tard, d'aller " continuer le boulot " en Irak.

   " J'étais dans l'infanterie, je contrôlais les voitures sur les barrages à la recherche d'explosifs et j'inspectais les immeubles suspects, raconte-t-il. On essuyait constamment des tirs de mortier. Moi qui croyais aller à la rencontre d'un peuple pour le libérer, j'ai vite compris que les Irakiens nous considéraient comme de vrais enfoirés. Il était impossible d'ouvrir le dialogue avec les civils. C'était une situation absurde, il y avait tous les jours des maisons détruites, des victimes chez les civils et je ne me voyais pas aller leur dire que nous ne voulions pas bombarder leur propriété ou tuer leurs amis. Je n'imagine pas combien d'ennemis nous nous sommes créé à cause des opérations de notre armée. Les démocrates comme les républicains veulent continuer la guerre. Cela me brise le coeur. Les hommes politiques de ce pays ne comprennent toujours pas que la principale source de violence en Irak est directement liée à l'occupation américaine ". Barack Obama a bien dit un jour à ce propos: " Je ne suis pas opposé à toutes les guerres, je suis seulement contre les guerres stupides ".

 

 

 

 

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Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /Sep /2008 23:27

11 juillet 2008

Ventres à vendre ou à louer

 


   Arapoha Bay, Colorado. Que la montagne est belle ! On ne se lasse pas de la succession de forêts et de torrents où naguère se cachaient les Indiens. Les tunnels et les corniches ont été construits à la pioche, en des temps héroïques. La faune a conservé sa riche diversité. Un loup traverse devant la voiture. Les ours rôdent en quête de nourriture aux abords des campements. Nous voilà sur le rivage du Lake Granby. Ce soir, au coin du  feu, il sera question d'étonnantes histoires de grossesse.

   La loi n'a prévu qu'un semblant de congé maternité de six semaines. Les employées enceintes triment dur jusqu'à la naissance du bébé. Elles ne percevront que la moitié de leur salaire tout en continuant à payer très cher une assurance qui ne remboursera qu'une infime partie des frais médicaux. Donner la vie constitue un lourd investissement et le penchant commercial des maternités ne fait qu'intensifier le stress des futures mamans. "Je préférerais encore accoucher chez moi tranquillement plutôt que d'avoir affaire à un médecin qui regarde sa montre en comptant les minutes, me confiait Luba de la deuxième génération d'une famille ukrainienne installée à Indianapolis. C'est mon premier enfant, je sais que si l'accouchement dure trop longtemps, ils me feront une injection pour gagner du temps. Et ça, je ne le veux pas".

   Mais le plus étonnant en matière de grossesse a été révélé par l'hebdomadaire Newsweek. Les journalistes qui se sont lancés sur le sujet des mères porteuses pensaient que leurs investigations les porteraient vers ces pays déshérités, où l'on trafique des organes, où l'on vend des enfants à adopter et, dans le même ordre d'idées, où l'on sous-traite des grossesses. Mais, rapidement, ils en sont venus à s'intéresser aux mères porteuses "Made in America".

   Ce n'est pas en Inde que les couples européens en recherche d'une mère porteuse se tournent mais bien vers les Etats-Unis. Ce qu'il est impossible d'imaginer en France ou en Allemagne s'organise très professionnellement de l'autre côté de l'Atlantique. Faites-en l'expérience en visitant le site Internet du Centre américain des mères porteuses (The American Surrogacy Center) et vous tomberez sur des annonces de ce type : " J'habite dans le Kansas, j'ai 27 ans et je suis la mère de trois beaux garçons (7 ans, 2 ans et 6 mois) en pleine forme. J'aime être enceinte (...) J'aime aider les couples dans le besoin. Nous aimerions agrandir notre maison mais nous n'en avons pas les moyens. Si vous êtes sérieux, contactez moi sur mon adresse email. J'espère 50 000 dollars. A négocier ".

   Dans un pays où les médecins qui pratiquent des avortements risquent leur peau, des agences ont pignon sur rue pour recruter les candidats à la grossesse par procuration. Si douze états, dont New-York, le New-Jersey et le Michigan, refusent de reconnaître les contrats de mères porteuses, quatre états (le Texas, l'Illinois, l'Utah et la Floride) ont légalisé la pratique et douze autres, dont la Pennsylvanie, le Massachusetts et la Californie lui ont fixé un cadre réglementaire.

   Là où le lobby chrétien dénonce une atteinte au miracle de la vie - au fait, la maman de Jésus n'était-elle pas une mère porteuse à sa façon ? -  les associations féminines les plus radicales traitent les mères porteuses de prostituées parce qu'elle font commerce de leur corps. Les premières intéressées estiment, quant à elles, qu'elles aident leur prochain par un acte porteur de sens et empreint de générosité.

   Accordons-leur le crédit qu'on ne fait pas carrière dans la grossesse et que si les 20 000 dollars, en moyenne, du contrat apportent un bol d'oxygène au budget familial, il est relativement facile de trouver des manières plus conventionnelles pour gagner une telle somme en 9 mois. Le business ne dure qu'un temps et on ne sera finalement pas surpris d'apprendre que le plus gros contingent de mères porteuses américaines vient du rang des femmes de militaires partis guerroyer en Irak ou en Afghanistan.

   L'usage est devenu à ce point accepté dans l'US Army que des publications militaires spécialisées passent régulièrement les publicités des agences de mères porteuses. Prosaïquement, les femmes de militaires présentent le substantiel avantage d'être assurées à taux plein chez Humana, TriWest ou Health Net Federal Services. Les avocats de ces compagnies ont déjà essayé de faire payer les frais médicaux aux clients des mères porteuses. En vain. Il apparaît hélas que les agences soient moins efficaces pour apporter un soutien moral à leurs prestataires qui sont rarement préparées aux difficultés psychologiques d'une telle transaction. Notamment au moment où l'enfant est " confisqué " à une maman pour passer dans les bras d'une autre. Surtout quand cette autre a juste fait appel à une " porteuse " pour ne pas avoir de traces disgracieuses sur son ventre.

 

 

 

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Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /Sep /2008 23:26

10 juillet 2008

Grosse impudeur


   Estes Park, Colorado. Après avoir traversé les plaines du Midwest, il est quand même agréable de poser les sacs pour deux nuits au même endroit. Briser la monotonie des plaines interminables en se baladant sur les sentiers de montagne, goûter la fraîcheurs des lacs, taquiner les saumons, toucher du doigt les lambeaux de neige des sommets. Puis se parfumer à la bière et au hot-dog devant le spectacle peu commun d'un rodéo.

   Des éclairs de folie jaillissent des yeux du cow-boy au moment où, du haut de son cheval, il se jette sur la vachette, empoigne ses cornes et la retourne au sol pour la piéger dans son lasso. Entre les exploits des concurrents, un clown moqueur enchaîne des sketches dégrossis à la hache à coups de " pan-pan " et de " pouet-pouet, ma culotte est tombée ". Dans les tribunes, les montagnards rient à s'en décrocher la mâchoire. Ici comme ailleurs, on a besoin de passer régulièrement par les chicanes du "défouloir" entre la messe et l'allégeance au drapeau.

   Les heures d'extravagance de l'Amérique sont aussi ses heures de gloire avec ses musiques les plus déjantées, ses films les plus bizarres ou ses sports les moins imaginables. S'ils sont fous ces Gaulois, comme le prétendent les Romains, les Ricains ne sont pas en reste et donnent en spectacle l'affrontement homérique entre fous et garde-fous, entre créateurs et censeurs.

   C'est quand même ici qu'on a inventé les " clips nettoyés ". Un petit cadre estampillé " Cleaned " apparaît sous une vidéo quand quelques techniciens puritains ont usé de leur talent de monteur pour en extraire les images ou les mots qui pourraient choquer les âmes sensibles. Si jamais, par extraordinaire concours de circonstance, un corps dénudé apparaît dans un reportage d'information, il se trouvera, là encore, de géniaux bidouilleurs pour flouter un sein par-ci, un organe génital par-là. Le très glorieux empire américain est ainsi censé échapper à la décadence.

   Exemple que m'a fait remarquer un étudiant brésilien : il adorait et entonnait sans cesse le tube iconoclaste du groupe Bloodhound Gang, " The roof is on fire " dans lequel le chanteur en appelle à laisser maman cramer dans l'incendie. Sur la bande originale, il traitait la maman de "Motherfucker" et les censeurs de la bande FM ont remplacé le "fucker" par un braiement d'âne. Preuve que, pour eux, cette insulte était plus choquante que l'idée de laisser brûler une pauvre femme. En tout cas, ces hurlements d'âne étaient le prix à payer pour avoir le droit de passer sur les principales stations. Vive l'esprit rock !

   L'énergie que produisent les " nettoyeurs " dans le but de faire ressembler le pays à un décor de publicité pour fromage suisse ne suffit pourtant pas à effacer toute nudité de la vraie vie. Parfois, ça déborde. Et pas seulement dans les hôtels de Las Vegas qui promettent des piscines pour adultes où les dames sont priées d'adopter le " maillot de bain à l'européenne ", c'est-à-dire sans le haut.

   C'était un jour glacial de février. Un type a surgi d'un bloc de ma résidence. Il n'avait pas l'air clair et l'a vite prouvé en ôtant ses habits l'un après l'autre comme accomplissant l'ordre d'un sorcier invisible. Il courait complètement nu au milieu des espaces verts, partait un instant se réchauffer dans une cage d'escalier, puis revenait se rouler dans la neige et ramper entre les voitures en imitant à la perfection la démarche du caméléon.

   Curieusement, personne n'a appelé la police. L'exhibitionniste n'avait rien du détraqué sexuel chassant une proie. Ses yeux semblaient plutôt tournés vers l'intérieur et ne regardaient rien d'autre que les toiles d'araignée accrochées au fond de son crâne. On ne l'a plus jamais revu.Ses vêtements éparpillés ont pris plusieurs jours pour disparaître à leur tour.

   C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à m'interroger sur la complexité des rapports qu'entretenaient les Américains avec la nudité. Plus que pudiques en matière de publication, seraient-ils extravertis en d'autres circonstances ? J'ai obtenu ma réponse dans les vestiaires.

   A la piscine ou dans les salles de sport, la cabine individuelle a été bannie. Je n'ai pas rejoint le rang des censeurs. Je souris même à l'idée du vestiaire bruyant et embué du XV de France. Et tant mieux si le calendrier érotique des rugbymen se vend comme des petits pains. Mais ici, dans mon vestiaire, si un mec se balade tout nu, qu'il le fasse discrétos !

   Au lieu de ça, les plus laids, ceux dont le gras balance entre poil et flasque, ne se contentent pas d'agiter leur corbeau déplumé. Ils s'exposent. Et vas-y que je te cause du prix de l'essence en me touchant mollement l'entre-jambe. Et tant qu'on y est, abolissons les distances. " Tu la sens ma grosse impudeur "? Non, tu ne la sens pas bien? Qu'à cela ne tienne, je vais me rapprocher un peu plus. Là, à cinq centimètres, tu la sens bien?...

   Au secours.

 

 

 

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Mercredi 10 septembre 2008 3 10 /09 /Sep /2008 23:24

9 juillet 2008

Un message venu des nuages




   Estes Park, Colorado. Cache-cache. Parfois, on voit les montagnes. Parfois, on ne voit que de lourds nuages. Le temps change à une vitesse dingue. Il peut se produire un peu partout dans le monde des orages soudains comme celui qui s'abat sur nous juste avant d'entrer dans la vallée d'Estes Park, porte d'accès au parc national des Rocheuses. Mais le pays présente aussi la particularité d' additionner sur son sol toutes les calamités météorologiques imaginables : des cyclones, des canicules, des températures polaires, des orages foudroyants et des tornades.

   Des loulous impassibles affrontent l'adversité du thermomètre par le bluff, en jean et en tee-shirt, quoi qu'en dise le mercure. Le genre chewing-gum entre les dents et les yeux dans les vagues. " On a conquis l'Ouest à coup de colts, on va pas se laisser emmerder par le vent ". Mais toute personne un peu raisonnable se méfie des sautes d'humeur atmosphériques. Ce n'est pas du cinéma.

   Quand masses d'air froid, humidité et chaleur entrent en collision, les cumulonimbus s'affolent et les écrans des chaînes de télévision spécialisées passent par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Les téléspectateurs apeurés assistent à la confrontation des phénomènes sur la carte des Etats-Unis en se demandant ce qui va leur tomber sur la tête. Un message d'alerte du service national de la météo interrompt toutes les émissions de radio, des sirènes se mettent à hurler dans les rues et dans les établissements recevant du public.

   Les messages de prévention sont répétés jusqu'à saturation : réfugiez-vous dans la cave ou, à défaut, dans une pièce du rez-de-chaussée sans fenêtre. Si vous êtes en voiture, abandonnez votre véhicule qui risque d'être emporté comme un fétu de paille et allongez-vous au fond d'un fossé en vous protégeant autant que possible des divers objets qui pourraient retomber du ciel. A l'attention des sceptiques, journaux et télés diffusent les images de bâtiments réduits à l'état de charpie.

   La tornade est la manifestation naturelle la plus meurtrière d'Amérique. Le tourbillon, dont les rafales peuvent dépasser les 400 kilomètres par heure, n'est pas détectable mais il laisse derrière lui une trace assez nette de son passage comme s'il avait sélectionné, au mètre près, ce qu'il était venu détruire. Aussi, le pauvre John E. Hill, de Clinton dans l'Arkansas, a-t-il dû se sentir cruellement persécuté par le mauvais sort. Le 2 février, il perdait son emploi parce qu'une tornade avait démoli l'usine dans laquelle il travaillait comme soudeur. Trois mois après, une autre tornade emportait sa maison, ses voitures et ses économies...

   On comprend aisément qu'il voie dans cette accumulation de malheurs une punition divine, lui qui ne pensait pas vivre dans une région à tornades comme le Mississipi voisin. Pour sa femme Jackie, le doute n'est plus permis : " Les hommes ont joué avec le feu, ils ont déréglé les écosystèmes ". Sans arriver à des conclusions aussi radicales, les chercheurs et météorologistes confirment que la saison 2008 est l'une des plus dramatiques de ces dix dernières années tant en nombre de morts (121 en six mois contre une moyenne annuelle de 62) qu'en nombre de tornades (plus de 1 800).

    En décembre dernier, le professeur en sciences atmosphériques, Rober J. Trapp, de l'université de Purdue, publiait une étude selon laquelle les conditions favorables au développement de tornades et autres phénomènes extrêmes apparaîtraient deux fois plus souvent avec un réchauffement climatique de deux à six degrés Celsius. Et cette aggravation affecterait le sud du pays, la côte est et les villes, dont New-York. Hollywood s'est déjà chargé de montrer ce que le déchaînement des éléments pouvait donner mais la réalité rejoint la fiction.

   Depuis le passage du dévastateur et monstrueux cyclone Katrina sur la Louisiane en 2005, l'opinion publique américaine est convaincue de l'étroite relation entre l'activité humaine et le renforcement des désastres climatiques. Un sentiment que les rapports alarmistes sur la fonte des glaces polaires n'ont fait que renforcer. La planète se dérègle et la population en subit les conséquences de plein fouet. Comme les attentats du 11 septembre ont brutalement fait comprendre à l'Amérique qu'elle n'était pas aussi protégée qu'elle le croyait du désordre mondial, les ravages de Katrina puis la répétition d'autres catastrophes dont les inondations du Mississipi de ce mois de juin ont réveillé les consciences : ça n'arrive pas qu'aux damnés de la terre des pays sous-développés.

   La famille modèle américaine, soudain victime d'une digue submergée par les flots du Mississipi, s'est découverte trahie par des infrastructures vieillissantes, abandonnée par l'assureur, négligée voire trompée par l'aménageur. Flouée, elle se rend compte que la leçon des inondations de 1993 a fini à la corbeille : pour des profits immédiats, l'agriculteur a continué à assécher des zones humides tampon et les villes à s'étendre sur des terrains inondables.











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