Komansava chez vous

Jeudi 11 août 2011 4 11 /08 /Août /2011 09:29

Le troupeau n’en a plus que pour dix ans

Pétitions et manifestations n’y ont rien changé, le patrimoine mondial botanique de La Réunion ne s’accommode pas du patrimoine humain et pastoral que défendent les derniers bergers de La Réunion. Si l’affaire suit son cours, dans dix ans les cloches des vaches du volcan ne tinteront plus.

Consultez également le blog de l'éleveur

 

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Ils ont résisté et résistent encore mais leur histoire semble déjà écrite. Dans dix ans les Bègue, derniers éleveurs bergers de La Réunion auront dû quitter leur plateau du Cassé de la Rivière de l’Est dans les hauts du massif de la Fournaise. Les divagations de leur troupeau d’une cinquantaine de vaches ne sont pas compatibles avec la préservation de la forêt telle que la conçoivent l’Office national de forêts et désormais le Parc national. «De toute façon, on n’a pas le choix», lâche Gérard Bègue, l’un des fils du patriarche Axel. En plus d’aider son père dans les pâturages, riveste005il se dépense sans compter pour défendre la tradition du pastoralisme à La Réunion. Il tient à jour le blog de l’Association pour la défense de l’élevage pastoral et son patrimoine (ASDEPP) et porte son message dans les foires, dans les manifestations et auprès des institutions.

L’évolution des dernières négociations, sous l’égide de la sous-préfecture de Saint-Pierre, est près d’aboutir à un accord de principe : rien n’est signé mais l’éleveur accepterait une concession limitée à dix ans, non transmissible, en contrepartie de nouveaux espaces (environ 110 hectares) où il pourrait poursuivre son activité. «On n’a pas le choix, répète Gérard. Mais on demande encore à voir les terrains qui nous seront proposés. On ne veut pas prendre le pain d’autres éleveurs. Et il ne faut pas croire que sur 100 hectares on pourra perpétuer la tradition du pastoralisme extensif comme il existe ici sur un millier d’hectares. Il faudra sans doute épandre de l’engrais sur les prés et nourrir les bêtes avec des aliments pour bétail. Ce ne sera plus naturel comme aujourd’hui. Il faudra aussi, pour les dix ans qui restent à passer sur la Rivière de l’Est, nous permettre d’améliorer la bergerie pour qu’on puisse y dormir dans des conditions décentes».

 

Le bonheur est dans le pré

 

riveste002Justement, qu’en est-il de ce coin de volcan et de son histoire telle que racontée par les Bègue, derniers bergers de La Réunion? Une histoire forcément subjective, mais authentique, faite de tempêtes, de coups de tonnerre, de dur labeur, de conflits avec les gardes-chasses ou les braconniers mais aussi de jeux d’enfants dans la prairie. Comme si le bonheur y était. Cours-y vite, cours-y vite. Les cow-boys «péi» s’y rendent toutes les semaines ou tous les quinze jours. Dès les premiers hectomètres, sous le parking du gîte du volcan, on entend des cloches dans les sous-bois. Un groupe de «copines» ruminantes a pris l’habitude de remonter assez haut. Ce qui oblige les Bègue à de longues courses entre le Cassé et la Plaine des Sables pour garder le contrôle du troupeau. Contrairement à leurs homologues américains, ils n’ont pas de cheval. Mais Axel amène quand même son fusil parce que les chiens des braconniers risquent parfois de mettre les vaches en danger et, aussi, parce que les lieux ne sont pas si sûrs. La bergerie a été incendiée par des malfrats menaçants il y a quelques années.


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En cette période de vacances, quatre marmailles accompagnent Axel et ses deux fils, Gérard et Armand. Les gosses courent à l’avant, jouent à cache-cache dans les arbres et Armand doit parfois hausser la voix pour qu’ils laissent les vaches tranquilles. «Si vous criez devant le troupeau comment voulez-vous que je fasse rentrer les bêtes dans l’enclos?», leur lance-t-il. Il doit en effet boucler les oreilles des veaux nés ces derniers jours. Il en a repéré trois. Impossible de procéder à ce marquage en pleine nature. Les petits sont trop craintifs et la mère les protège. Les trois bergers guident donc les vaches dans un couloir bordé de fils barbelés. Une fois les bêtes prises au piège, Gérard «rentre dans le tas» de manière à placer les vaches allaitantes à l’avant. Les petits les suivent dans un corridor plus étroit. C’est à ce moment que le père, Axel, parvient à bloquer les deux veaux en glissant des branches devant et derrière eux. Armand peut alors leur accrocher leurs boucles d’oreille jaunes ornées d’un code-barre.

riveste009Plus tard, ils seront dotés d’un joli collier où pendra une cloche importée d’Italie. C’est obligatoire afin de pouvoir localiser les bovins. Et c’est ce qui différencie les vaches libres et sonnantes du volcan de celles divaguantes du Maïdo (lire Quotidien du 10 juillet dernier). Ici, l’élevage est revendiqué et réglementé alors que dans les hauts de l’Ouest, en dehors des pâturages dûment attribués, c’est la clandestinité qui prévaut.

Vaches, caris et petit rhum


Dans quelques jours, le vétérinaire doit ausculter les vaches du Cassé de la Rivière de l’Est. Axel Bègue, ses fils et petits-fils auront donc à courser les différents groupes d’affinité pour les conduire dans un enclos de «semi-liberté» d’environ 35 hectares. «Il faut courir tout le temps, raconte Armand. Si on n’était pas régulièrement derrière elles, elles descendraient jusqu’à Sainte-Rose». Les bergers comptent également sur leurs chiens pour les aider à ramener les vaches récalcitrantes.

À force d’arpenter la forêt de tamarins et la savane Cimetière, les Bègue les connaissent par coeur. Mieux que quiconque. Ils font plus que renseigner les promeneurs circulant sur le sentier qui traverse la zone. Ils leur proposent un petit café chauffé au feu de bois. Et il n’est pas rare qu’ils partagent leur cari. Le père sert un rhum arrangé à la prune «péi» qui parfume ensuite le souffle des marcheurs. Bref, la bergerie a pris des allures d’escale touristique. Une vocation nouvelle que souligne un panneau de l’ASDEPP fixé sur son mur extérieur.

Leurs efforts en communication ont permis aux derniers bergers de La Réunion de gagner la bataille de l’opinion publique. Ils ont recueilli 2 500 signatures sur une pétition déposée il y a un an en sous-préfecture. Ils ont volontiers joué le rôle de guides pour les responsables du Parc national lorsqu’ils espéraient que cette nouvelle structure leur soit plus favorable que l’ONF qui ne leur accordait plus de concession depuis dix ans. En vain. Leurs vaches sont considérées comme nuisibles au patrimoine botanique et à la biodiversité réunionnaise. Et c’est avec une amertume certaine que Gérard Bègue suit son troupeau de ravines en points d’eau et de savanes en sous-bois.

«Ils nous ont proposé de clôturer une zone de 100 hectares puis de 150 hectares, explique-t-il. Si c’était possible, on dirait mille fois oui. Hélas ça ne l’est pas, il n’y a pas un secteur homogène viable avec suffisamment d’herbe pour un troupeau de 50 vaches. Elles vont brouter par îlets d’un endroit à l’autre. La seule solution aurait été d’installer une clôture au sud du plateau pour les empêcher d’aller vers les mares qui ont un véritable intérêt biologique et de descendre vers Sainte-Rose». C’était un rêve.


Franck CELLIER


Quand l’ONF encourageait l’élevage…

 

Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Il ne faudrait donc point s’étonner qu’à quelques décennies d’intervalle, des établissements publics chargés de la protection (et de l’exploitation) de la forêt émettent des avis diamétralement opposés sur l’utilité de l’élevage du Cassé de la Rivière de l’Est. Nous avons déniché un rapport de l’ONF datant de septembre 1975 intitulé «Mise en valeur sylvopastorale de la Plaine des Cafres». En ce temps-là, les a priori colonialistes étaient encore bien ancrés comme le révèle ce passage décrivant la situation en 1950 et plus particulièrement «les hommes» : «En règle générale, les éleveurs ne sont pas propriétaires fonciers. De mentalité spéciale (sic), ils n’ont aucun désir d’améliorer ni même de sauvegarder les terres qu’ils ne possèdent pas. Doux, mais paresseux, (re-sic) le Créole des Hauts est foncièrement individualiste. Sa répugnance au changement est considérable. Souvent victime des intermédiaires, méfiant vis-à-vis de son entourage, il reste hostile à une discipline de groupe».

riveste001Au-delà de ces appréciations fort subjectives, le document définit ainsi la politique sylvopastorale en réservant 5 000ha à la constitution de forêts de production et : «une superficie importante de l’ordre de 6 400 hectares, dont un quart au bassin supérieur de la Rivière de l’Est et trois quarts à la Plaine des Cafres proprement dite, sera ouverte à l’élevage». Plus loin, le pâturage de la Rivière de l’Est est quantifié à 1 500 hectares et celui de Foc-Foc à 860 hectares.

Il était alors question d’ovins à la Rivière de l’Est. Dans ce rapport l’ONF était censé «concourir à la réalisation d’un atelier de filage et de tissage de la laine, à la construction d’un local, à la mise au point et à la fabrication de rouets». On y lisait également que la construction de la route du volcan sur 23km devait permettre «le rapprochement et la mise en charge des pâturages de la Rivière de l’Est et de Foc-Foc». L’Office s’engageait même à édifier des «chalets confortables pour le logement des pâtres».

Bref, les infrastructures avaient comme vocation première de profiter aux éleveurs. En plus le document vante l’action des ruminants pour éliminer les pestes végétales et notamment les ajoncs en complément des abattages à la hache et des traitements chimiques : «un surpâturage temporaire des moutons sur les parcelles à l’état de jeunes pousses donne également de bons résultats».

 

riveste007Des vaches en meilleure santé

 

Il n’est dès lors pas étonnant qu’Axel Bègue soit persuadé que ses vaches protègent la forêt. Elles luttent selon lui contre les risques d’incendie en empêchant la croissance des herbes sèches. Pour lui, ce sont les exploitations de cryptomerias qui ont «mangé» la forêt réunionnaise et l’utilisation de scories qui a éparpillé des graines d’ajoncs. Fiers d’avoir obtenu le label d’agriculture raisonnée en 2008, les Bègue rappellent qu’en n’utilisant ni mécanisation, ni engrais, ni pesticide, ils participent à la préservation de l’environnement et à la promotion d’une alimentation saine. «Nos vaches de la Rivière de l’Est sont en meilleure santé que celles des élevages intensifs. Par exemple 96% des vêlages se font naturellement ici contre 50 à 60% dans les élevages conventionnels», assure Gérard.

 

 


Trois questions au Parc national

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– Pourquoi, l’élevage de bovins du Cassé de la Rivière de l’Est doit-il quitter l’endroit?

– Le secteur du fond de la Rivière de l’Est est classé depuis 2007 en coeur de Parc national et fait partie du site inscrit au patrimoine mondial. Il abrite des milieux naturels rares, dont l’intérêt patrimonial est fort : fourrés à Sophora, pelouses humides d’altitude avec de nombreuses espèces endémiques, dont certaines très rares, comme Eleocharis reunionis, petite plante redécouverte l’année dernière par le Conservatoire Botanique alors qu’elle était considérée comme disparue. Ces milieux fragiles, qui ont évolué depuis des milliers d’années en l’absence de grands herbivores, sont profondément perturbés par le pâturage et le piétinement. Les bovins transforment de manière irrémédiable les sous-bois, en provoquant ou facilitant la propagation de végétaux envahissants qui prennent la place des espèces indigènes présentes auparavant. Le pâturage des animaux empêche également la régénération des arbres, tels que les tamarins des hauts, bois de couleur ou les branles. À terme, ce sont ces milieux naturels qui sont menacés de disparition. A l’échelle de la planète, il faut prendre conscience que ces équilibres naturels sont très fragiles, et que les écosystèmes présents sur notre île sont très limités dans l’espace.

 

riveste003– Quelle est la vocation de ce plateau du Cassé de la Rivière de l’Est à long terme?

– Ce site, que l’Office national des forêts avait géré comme réserve biologique, est un espace à vocation naturelle de protection forte déjà dans le Schéma d’aménagement régional (Sar) validé en 1995 et cette vocation est confirmée dans le Sar en cours d’approbation. Classé en coeur «naturel» du Parc et faisant donc partie du bien inscrit sur la liste du Patrimoine mondial, ce fond de vallée entouré de remparts a une valeur écologique exceptionnelle. Dans notre île, c’est toute une mosaïque d’écosystèmes contigus, étagés selon l’altitude, qui apportent une biodiversité et des paysages exceptionnels et diversifiés. Cette vocation naturelle est bien sûr compatible avec des activités de tourisme et de loisirs, pour peu que les flux soient maîtrisés et que les comportements soient respectueux.

 

– Dans l’immédiat, quel compromis peut-il être trouvé?

– Lors du conseil d’administration du Parc du 29 avril dernier, les administrateurs ont admis le maintien de l’élevage pour une durée limitée sur une zone excluant les milieux naturels les plus exceptionnels du site. Cette activité devra respecter un cahier des charges qui accompagnera cette autorisation spéciale. Une commission coordonnée par le sous-préfet de Saint-Pierre réunissant les parties concernées travaille actuellement sur la détermination du périmètre sur lequel l’activité sera autorisée par la directrice du Parc national. Les éleveurs qui par le passé avaient déjà bénéficié de terrains dans des périmètres agricoles ne sont pas menacés par cette décision. Il est important que la vocation des espaces soit respectée à l’échelle de l’île, et que les espaces les plus favorables à l’agriculture soient bien réservés à cette activité.

 

 


 

 

Il y a eu un millier de moutons et de vaches  

 

riveste013Selon la terminologie officielle, l’élevage d’Axel Bègue ne peut être toléré car il se situe dans le «coeur naturel du Parc national». S’il avait été dans le coeur habité c’eut été une autre histoire… On comprendra donc que l’homme ne goûte guère cette nuance : «Ce n’est pas moi qui suis dans le coeur du Parc. C’est le Parc qui est entré dans mon coeur», lance-t-il en frappant sa poitrine du poing. Il se rappelle encore de la première fois où il est descendu sur le plateau du Cassé de la Rivière de l’Est : «J’étais marmaille sur les épaules de mon père et on passait par un chemin le long des rampes Liote à partir de l’oratoire Sainte-Thérèse. Pour dormir, papa construisait une cabane avec des bouts de bois en triangle et de la paille». Le sentier Liote, s’il existait encore aujourd’hui, témoignerait d’une époque où le bétail était abondant sur cette vaste prairie du volcan entre savane et forêt.

D’abord il y eut des moutons, explique Gérard qui a enquêté auprès des anciens de la Plaine des Cafres, «la laine était remontée jusqu’à Bourg Murat, on en faisait des couvertures pendant la guerre». Puis les bovins les ont peu à peu remplacés au gré des «droits» accordés par le gouverneur de la colonie. Il y eut plus d’un millier de bêtes sur le plateau. Selon l’ASDEPP, le premier éleveur berger était un certain Rémi Payet, au début du siècle dernier. C’est lui qui aurait posé la statue de l’oratoire Sainte-Thérèse.

Quatre générations se sont succédé pour veiller les troupeaux. Il y eut un certain Liote, dont le nom a marqué le lieu. Ainsi que Marcellin Payet dont la photo est affichée sur l’actuelle bergerie. «Il ne connaissait ni lire ni écrire mais il connaissait son code de la route», lance Axel admiratif. Lui a donné son nom au lieu «Camp Marcellin». Il n’en reste que quelques pierres figurant le perron. «C’était une petite case mais elle tombait en ruine et des bouts de tôles rouillées jonchaient le sol. Les vaches risquaient d’en ingurgiter en broutant alors nous avons tout démonté», raconte Gérard en désignant le tas des débris entreposés sous un tamarin.

 

«Ils ne pourront plus changer d’avis»

riveste004Après guerre plusieurs éleveurs se partageaient le même troupeau, ce qui n’allait pas sans générer des conflits entre eux. «Il y avait des vaches partout sur le volcan, jusqu’à Foc-Foc. Les forestiers de l’époque crachaient les amendes car les zones d’élevages n’étaient pas bien délimitées. Il a fallu que l’un d’entre eux, un Corse du nom de Falconetti se porte garant des éleveurs auprès des institutions pour que soit créée la coopérative des éleveurs de la Plaine des Cafres en 1959». Marcellin est mort en 1978. Un à un les éleveurs bergers du Cassé de la Rivière de l’Est ont récupéré des terres sur la Plaine des Cafres pour y pratiquer de l’élevage conventionnel, intensif, derrière des clôtures. Seul Axel Bègue est resté.

«On marquait nos vaches au fer rouge. Sur une cuisse je marquais un rond avec mes initiales BA dedans et sur l’autre cuisse il y avait la marque de l’ONF avec le clairon. On poinçonnait aussi les cloches ou on taillait un V dans l’oreille, se souvient-il. Mais les marques disparaissaient avec le temps. De petits malins taillaient les oreilles déjà taillées pour faire un W. Il y avait une mauvaise entente entre nous et l’élevage traditionnel du Cassé de la Rivière de l’Est ne s’est à nouveau développé qu’à partir du moment où il ne restait que moi».

En 1989, la famille Bègue a hérité d’une nouvelle concession sur le plateau pour son élevage traditionnel doublée d’une exploitation de 35 hectares sur la Plaines des Cafres dotée d’un atelier d’engraissement. L’exploitation a bénéficié de l’agrément de tous les organismes compétents ainsi que des subventions qui vont avec. «A cette époque, une étude du BDPA (Bureau pour de développement de la production agricole) concluait à la faisabilité d’un élevage pastoral et d’une exploitation sylvicole sur le Cassé de la Rivière de l’Est mais c’est à partir de 2001, que le conflit a éclaté entre l’ONF et nous», indique Gérard Bègue.

S’ouvrait alors une nouvelle aire répondant à des impératifs de protection de l’environnement. «J’espère qu’ils ne vont pas changer d’avis quand ils nous auront fait partir, tonne Axel Bègue. Si les mauvaises herbes envahissent le plateau comme à Foc-Foc, s’ils se rendent compte que les vaches étaient bénéfiques à la forêt, il sera trop tard car plus personne ne sera capable de relancer un élevage traditionnel comme le nôtre».

 

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Lundi 18 juillet 2011 1 18 /07 /Juil /2011 14:53

Un troupeau vachement nuisible

Le troupeau de bovins divagants des hauts de l’Ouest est hors contrôle. Son ampleur est estimée à un millier de têtes. Il met en danger la sécurité des promeneurs, la biodiversité de la forêt et les élevages déclarés. Tout le monde se dit aujourd’hui favorable à son éradication. A quand une battue administrative?

Gérien Basquaise

 

Ce n’est pas encore le far west des cow-boys, mais le Maïdo devient au fil des ans un lieu de non-droit. Et le pire est peut-être à venir. Jeudi dernier, à 8h30, Pierre Sigala, responsable territorial de la Côte sous le Vent pour l’Office national des forêts (ONF), reçoit un coup de fil des ouvriers en train de travailler le long de la route forestière des Tamarins. Ils l’informent de la présence d’un «veau avorté» dans une ravine, à quelques encablures du principal site de pique-nique. Après une analyse plus détaillée de cette scène dégoûtante, il s’agit en fait des restes d’une vache abattue peu avant. Les «bouchers marrons» n’ont laissé sur place que la panse gonflée et les viscères. Il se trouve que la bête était pleine et que le foetus était déjà bien formé.

Plus haut, en plein sur le belvédère, un tas de chaux témoigne d’une autre découverte macabre à la mi-mai. Il y en a eu au moins quatre depuis le début de l’année. Les vaches divagantes des hauts de l’Ouest n’ont plus rien de bucolique. Au contraire, elles représentent un danger pour les promeneurs et pique-niqueurs, un risque sanitaire ainsi qu’une concurrence déloyale pour les éleveurs déclarés, le principal obstacle à la conservation du patrimoine naturel pour le Parc national et un gouffre financier pour l’ONF. Le troupeau, échappant à tout contrôle, génère également des conflits susceptibles de dégénérer. Les «éleveurs marrons» guettent en effet les excursions nocturnes des braconniers qui viennent abattre les bêtes.

L’origine criminelle de l’incendie de l’année dernière, qui a ravagé 800 hectares, ne fait aucun doute et l’hypothèse d’un règlement de comptes impliquant des éleveurs clandestins est des plus plausibles.

Le président du Parc, Daniel Gonthier, a d’ailleurs déclaré à ce propos : «Nous avons parfois affaire à de tristes personnages qui décrètent que tout leur appartient ou qui laissent leur troupeau divaguer. Il y a aujourd’hui des vaches qui mangent les fonds européens en mangeant les jeunes pousses de tamarin. Je dis à ceux qui font ça que quand ils brûlent la forêt, ils se brûlent eux-mêmes».

 

 

45 000 euros broutés en une nuit

 

Troupeau divagantDe mémoire d’homme, il y a toujours eu des bovins en liberté dans cette forêt «sous le vent», mais pas aussi nombreux. L’intérêt économique du tamarin des Hauts n’est apparu que dans la deuxième moitié du siècle dernier du fait de la raréfaction des bois de Couleurs des Bas. «Il devait y avoir une cinquantaine de bovins au début des années 1970, mais l’activité de l’élevage hors enclos a été tolérée jusqu’à la fin des années 1980 et leur nombre a pu atteindre le millier. Sachant qu’on ne peut pas les compter puisqu’ils ne sont pas déclarés», relate Pierre Sigala.

En revanche, leur coût pour la collectivité peut facilement être comptabilisé. À partir du moment où il a été décrété de conserver ce patrimoine forestier, l’ONF a consacré chaque année 100 000€ à la pose de clôtures et 90 000€ à la régénération des zones incendiées.

«En une nuit, on a perdu 45 000€ quand un troupeau a défoncé la clôture de la parcelle 104, se rappelle Pascal Perrerd, agent patrimonial de l’ONF. Les bêtes ont bouffé toute la replantation de tamarins. Il a fallu refaire les barrières, apporter de l’avoune (enchevêtrement d’anciens troncs et racines) et remettre en état le terrain. On ne parque pas les boeufs mais on parque la forêt».

Les plus de 150 000€ de surcoût annuel dû aux troupeaux divagants désespèrent les agents de l’ONF et du Parc national. Son responsable pour l’Ouest, Janick Payet, déplore la frilosité des différents acteurs politiques : «Sans volonté politique, sans une action commune, on n’arrivera jamais à régler ce problème qui met en péril le classement de La Réunion au patrimoine mondial de l’Unesco. Il faut avoir le courage d’assumer un choix entre les vaches ou la forêt de tamarins, mais on n’aura pas les deux dans cinquante ans si on ne fait rien».

 

Cadavres à l’oreille tranchée

 

Au cours de la décennie écoulée, le TCO (Territoire de la côte Ouest) a lancé une étude pour recenser les terrains qui pourraient accueillir des pâturages. Il apparaît qu’il n’y en a pas assez pour accueillir tous les bovins divagants et que tous les élus locaux n’étaient pas forcément prêts à accentuer la pression sur les éleveurs marrons. On peut même penser que ceux qui exploitent les «pâturages» gratuits de l’ONF disposent de quelques appuis. Sur les barrières à l’entrée des chemins d’exploitation, ils n’hésitent pas à faire sauter les cadenas des forestiers pour les remplacer par leurs propres cadenas. Si bien que les agents assermentés ont fini par renoncer eux-mêmes à sévir.

Boeuf mortIls n’en sont pas pour autant moins tracassés lorsqu’ils tombent sur un cadavre d’animal. «C’est d’autant plus énervant qu’un vétérinaire que nous avions sollicité nous a rétorqué que ces bêtes étaient en bonne santé car elles vivent au grand air», confie l’un d’eux.

Désarmés, ils ne peuvent que constater les dégâts et le cynisme qui les accompagne. «Les bêtes mortes ont l’oreille tranchée et la boucle qui est censée les identifier a disparu. Un éleveur qui se respecte ne traiterait jamais ses animaux de cette façon», signale Janick Payet. Ces derniers temps, à trois reprises, des promeneurs se sont plaints de l’agressivité des bovins. Un taureau, quasi sauvage, a chargé un couple et son bébé. Le Parc national invite les victimes potentielles d’un coup de corne à déposer plainte dans l’espoir de susciter une prise de conscience générale.

Huguette Bello, la députée-maire de Saint-Paul, répond qu’elle souhaite elle aussi qu’une enquête soit menée sur la provenance du bétail et que toutes les institutions concernées (Chambre d’agriculture, conseil général, intercommunalité, etc.) se donnent la main. «Au lieu de jeter de l’argent en l’air pour régénérer la forêt, on pourrait peut-être commencer par faire un grand parc, mais au lieu de parler chacun de son côté, il faut que l’on se parle ensemble», conclut-elle.

 

Franck CELLIER

 

Les pousses de tamarins doivent être clôturées pour les protéger des boeufs divagants. (Photos Franck Cellier) Comble du cynisme, l’oreille a été tranchée pour empêcher toute identification. (Photo Parc national) Dégoûtant spectacle des restes d’une tuerie, jeudi matin. Pierre Sigala constate des gaspillages qui se chiffrent à environ 150 000€ par an. Janick Payet en appelle à «une volonté politique commune».

 

 


 

Basquaise veut en finir

 


Son nom est souvent cité pour être l’un des éleveurs les plus récalcitrants des hauts de l’Ouest face aux impératifs de conservation de la forêt. Il est en tout cas l’un des principaux marchands de viande de La Réunion et l’un des plus gros propriétaires de Saint-Paul. Depuis l’âge de six ans, il soigne les boeufs et remercie ses parents de l’avoir élevé à la dure. Mais Gérien Basquaise, 62 ans, pieds nus, bertel sur le dos et sabouk à la main, en a marre. «Quand néna un chien maigre ek la queue coupée, i faut c’est M.Basquaise la coupé. Mais mi veux pli porte la faute domoun sir mon dos akoz mi cause pli fort que tout’ domoun», lance-t-il à destination de ses accusateurs.

Il affirme donc que si ses bêtes sont parfois montées dans la forêt, c’est parce que des chasseurs de tangues auraient détruit les clôtures de ses pâturages les plus hauts, par malice ou méchanceté. Et il propose des solutions définitives : que l’on ne délivre plus de permis de chasse aux tangues pendant dix ans et surtout que l’on enlève tous les boeufs divagants, «parce que c’est un danger et parce que i amène trois quarts des dépenses de l’ONF», insiste-t-il.

Jeune homme, dans les années 1960, il se souvient avoir récupéré dans la forêt 130 boeufs de M.Moreau. Et il se dit prêt à «donner la main» pour réaliser une nouvelle battue de plus grande ampleur.

À l’entendre, il suffirait de quelques volontaires pour bâtir un parc provisoire et y pousser tous les bovins divagants par vagues. Les éleveurs auraient huit jours pour récupérer leurs bêtes à défaut de quoi celles-ci seraient abattues. Gérien Basquaise estime également que des terrains, aujourd’hui plantés de cryptomerias à 1 400 mètres d’altitude, pourraient être convertis en pâturages.

Ses propos étonneront les agents de l’ONF qui ne lui font guère confiance, mais l’éleveur du Guillaume dit regretter le temps où le domaine était davantage respecté. «Zot i mett’ barrière mais ça i gaspille l’argent et i fait le forestier assise. Mieux vaut armett’ un forestier en permanence akoz na bon pé voleurs là-haut. Domoun na poin terrain, i vol le boeuf et i vend’ aux clandestins tous les samedis. I vend’ la viande 3€ le kilo au lieu de 15€. I faut le forestier, le gendarme, le juge, le procureur, le préfet i mène un lenquête pou fait la lumière tout de suite là-dessus».

 

 


 

 

La biodiversité foulée au sabot

 

 

Dans deux ans, une commission de l’Unesco réévaluera le classement de La Réunion au patrimoine mondial et la conservation de la biodiversité de la forêt des Hauts constituera un critère déterminant.

Or, contrairement à certains pâturages alpestres ou pyrénéens, la présence de ruminants n’y est nullement un atout. Ils favorisent les principales menaces que sont la propagation des pestes végétales au détriment de la flore endémique, l’érosion en creusant sur leur passage des sillons qui deviennent des rigoles ou en étant la cause indirecte des incendies.

«La tortue était le seul ruminant indigène qui favorisait la propagation des plantes endémiques. Les bovins, quant à eux, en plus de manger les pousses de tamarins, propagent des plantes invasives, comme l’ajonc d’Europe qui brûle facilement, dans leurs sabots ou dans leurs bouses, explique Janick Payet. Pour évaluer les dégâts des ruminants exotiques, il faut comparer la forêt primaire du piton des Fougères à la Roche-Écrite où les cerfs ont fait disparaître tous les arbustes et les fougères».

 

 


 

 

Tirelires et parasites

 

A qui appartiennent les vaches, souvent baguées, du Maïdo? Grande question que se posent depuis longtemps les gardes forestiers. Certaines sont la propriété de véritables éleveurs qui les ont soit laissé involontairement s’échapper, soit consciemment lâchées dans la forêt pour profiter de pâturages gratuits. D’autres sont passées sous la coupole de clandestins dont l’élevage n’est pas, ou plus, l’activité principale. D’autres encore sont presque retournées à l’état sauvage. Pour les attraper, il faut les tirer au fusil, l’éleveur devenant de ce fait chasseur.

Charly virapinEn tout cas, elles s’éloignent complètement de ce qui peut apparaître comme une tradition. Cette tradition d’élevage extensif est par exemple revendiquée du côté du volcan sur le cassé de la rivière de l’Est, même si, là-bas aussi, les relations entre les éleveurs et le Parc national sont conflictuelles. Mais revenons à la forêt d’altitude de l’Ouest où plus personne ne récupère le fumier, comme cela se faisait pour les «boeufs piquets» que soignaient les anciens. Les éleveurs déclarés comparent les vaches divagantes à des tirelires sur pattes. Lâchées dans la nature, elles ne coûtent rien à leur propriétaire, mais celui-ci peut les récupérer quand bon lui semble pour en vendre la viande, à l’abattoir officiel si elles sont baguées, ou sur le marché noir si elles ne le sont pas.

En plus de faire une concurrence déloyale aux élevages de la filière bovine, elles menacent directement les prairies les plus hautes. «J’ai insisté pour installer des canadiennes (des alignements de tubes cylindriques sur lesquelles les vaches n’osent pas s’aventurer) sur les voies d’accès de mon élevage, indique Charly Virapin de la Chaloupe Saint-Leu, parce que les taureaux en liberté défoncent mes clôtures pour venir saillir mes vaches». Or, alors que l’insémination artificielle est censée assurer la qualité génétique du cheptel, les mâles divagants et abâtardis font des veaux de mauvaise qualité, osseux, nerveux et peu musclés. Sans parler des maladies qui risquent d’être transmises.


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Vendredi 5 novembre 2010 5 05 /11 /Nov /2010 10:27

Le plaisir sans limite d’âge

      
A 60 ans, Mireille Séry continue à truster les podiums de vétéran des courses de montagne. Même si elle a renoncé au Grand Raid qu’elle a remporté trois fois, elle n’en quitte jamais les sentiers. Aujourd’hui, elle les balise, demain elle les nettoiera. Toujours, elle y prend un plaisir intense qui n’a pas de limite d’âge.

Mireille Séry

 

Dix fois en compétition, dix fois en bénévole, Mireille Séry affiche vingt ans de Grand Raid. (Photos : Franck Cellier)

 

Courir pour ne pas vieillir, pour larguer la mort, pour devenir immortel. «Tout ça, c’est des conneries, de la psychologie de comptoir», vous répondra n’importe quel senior interrogé sur ses motivations. Si les «vieux» sont de plus en plus actifs en sport, sur les courses de montagne et sur le Grand Raid en particulier, c’est tout simplement parce qu’ils y arrivent. En plus, bien souvent, ils larguent les jeunots.

Ont-ils percé les secrets des V1 et V2 que les nazis n’avaient, heureusement, pas eu le temps de mettre au point? Toujours est-il qu’ils en sont aux V3 et V4. Trêve de fantasmes exhumés de la seconde guerre mondiale, ces sigles collent aujourd’hui aux catégories d’âge des vétérans. À quarante ans, on est V1, V2 à cinquante, V3 à soixante, V4 à soixante-dix…. Jeudi et vendredi, ils seront 92, âgés de plus de 60 ans, à s’élancer sur les sentiers du semi et du grand raid.

Bras-Rouge Quand elle était V1, Mireille Séry a remporté trois fois le classement scratch féminin du Grand Raid au cours des années 1990 lors de duels épiques avec sa rivale métropolitaine, Christine Richard, de dix ans sa cadette. La dernière fois, en 1999, «en état de grâce», elle avait littéralement survolé la course. Depuis cette année, elle est V3. Si elle ne court plus le Grand Raid, elle continue à en baliser le parcours et à en «serrer la file», c’est-à-dire qu’elle en accompagne les derniers concurrents de ses encouragements ou de ses coups de pied au cul.

Elle se souvient exactement du moment où elle a décidé de quitter le rang des fous. «C’était lors de l’édition 2000 au ravitaillement de Grand Ilet. Je m’étais arrêtée pour me reposer un peu quand Danielle Séroc est venue me booster. “ Ce n’est pas le moment de dormir, qu’elle m’a dit, viens avec moi ”. Et on a fini ensemble. Honorablement. Mais j’ai compris que je n’aurais plus la motivation de me booster aussi longtemps sur des longues distances».

 


«J’ai jeté mon cardio»

 

 

Elle s’aligne toujours sur la plupart des courses de montagne de la saison dont la durée (de deux heures et demie à six heures) lui convient. Dimanche, elle a bouclé le cross des lentilles en 1h59’ à la 40e place du classement scratch. «J’évite les parcours où il y a trop de descentes. C’est sûr que les années qui passent se font ressentir dans les tendons, les articulations et sur la fatigue générale. Si je tombe Mireille Séry en panne, j’arrêterai. Mais tant que le physique et le mental me permettent de trouver du plaisir, je continue», analyse-t-elle. Mireille n’a jamais été de ceux qui sont accrocs à l’ordinateur et aux programmes spécifiques pour s’entraîner. Elle est venue au Grand Raid par amour de la randonnée puis elle s’est prise au jeu de la course et a fait exploser ses chronos. Elle s’est toujours préparée à l’instinct.

«Pour faire comme tout le monde, moi aussi, j’ai pris un cardio. Mais c’est contraignant : un jour il s’est mis à beeper sans raison dans les rues de Cilaos. J’étais tranquille et détendue mais ce machin m’indiquait que j’étais en train de mourir. Alors je l’ai jeté. C’est peut-être utile pour les gens dont le physique va plus vite que leur coeur. Moi je suis fatiguée avant de sentir mon coeur cogner sur mes tempes. Je connais mes limites».

Hier sur le sentier de Bras Rouge, aujourd’hui au cross des lentilles, demain à la Plaine-des-Cafres, le souffle assuré, les mollets tressés, elle promène sa condition insolente sur les sentiers forestiers pour baliser, pour courir, pour nettoyer, pour entretenir son énergie, pour «casser la blague» avec des copines, pour écouter les oiseaux, pour discuter littérature, «il faut relire l’huile sur le feu d’Hervé Bazin pour comprendre, peut-être, pourquoi le Maïdo est en feu »… Les raisons de prendre du plaisir ne manquent pas.

Elle habite à Cilaos depuis six ans. Vendredi dernier, alors que la fête des lentilles dédiait cette journée aux clubs du troisième âge, Mireille Séry, qui n’a probablement rien à reprocher à ce genre de manifestation, a évidemment préféré user ses chaussures de sport entre les racines et les cailloux du GR1 plutôt que sur la piste du «bal la poussière» donné à l’intention des aînés dans la cour du collège.

 

Le Piton des Neiges

Les sentiers du tour du monde

 


Retraitée de l’Éducation nationale, l’ex-prof de gym conjugue finalement la plupart de ses plaisirs avec la marche sportive. Elle repousse ainsi les limites de son cirque, de son île, jusqu’aux chemins escarpés du monde entier. Elle voyage en cross quand d’autres le font en séjour organisé. Plutôt que de prendre en photos les monuments d’un resto à l’autre, Mireille court. En avril dernier, elle a bouclé l’Annapurna Mandala trail, une course de 11 étapes sur les sommets du Népal avec un point culminant à 5 400 mètres d’altitude. «C’était le printemps, il ne faisait pas si froid. C’était magnifique lorsque le jour se levait. Le ciel changeait de tons au-dessus des montagnes», raconte-t-elle en donnant clairement l’impression qu’il n’y a pas de mots et pas de photos pour décrire ce moment-là. L’Inde, le Maroc, les Antilles, la Bretagne, sont autant de chemins sur lesquels elle a couru. Et bien d’autres l’attendent, à commencer par Rodrigues dans quelques semaines.

On l’aura compris, la performance sportive ne suffit pas à combler Mireille Séry et tous ceux qui partagent sa passion. On peut courir jusqu’au bout de sa vie. Ceux qui s’y adonnent, y compris sur la Diagonale, sont tout, sauf fous.



Franck CELLIER



 

Le parcours du bénévole

Défricheur

 

Le Grand Raid regroupe 1 200 bénévoles dont certains sont déjà sur les sentiers. Ils se répartiront sur 24 postes de ravitaillement pendant l’épreuve. Gageons que leur travail est bien organisé mais il est aussi «bien improvisé», étant entendu que l’important est qu’il soit bien réalisé. Mireille Séry, fidèle parmi les fidèles fait partie de ce noyau dur qui organise et improvise au gré des appels qu’elle reçoit sur son téléphone portable. Ici, c’est un pompier, mobilisé sur l’incendie du Maïdo, qui ne pourra pas baliser le sentier de la Plaine-des-Cafres comme il avait prévu de le faire. Là, c’est une responsable du Parc national qui souhaite rencontrer les «baliseurs du Sud» pour les sensibiliser aux contraintes de la protection de l’environnement.

Mireille, elle, sera partout ou presque. Le portable à l’oreille et un rouleau de rubalise coincé entre les dents, elle fait signe en même temps à deux autres bénévoles cilaosiens. Elle leur indique un abord du sentier qu’elle trouve un peu dangereux et leur conseille d’y déposer les branches de troène qu’ils viennent de sabrer. «Ça fait d’une pierre deux coups, on lutte contre une peste végétale, on prévient les raideurs du danger et on les dissuade d’emprunter des raccourcis», dit-elle.

Dix ans de Grand Raid comme bénévole, ajoutés aux dix ans de compétition, ont bétonné son expérience. Après avoir balisé les sentiers, Mireille les parcourra à nouveau pendant l’épreuve en tant que «serre-file». Comme un chien de berger regroupant le troupeau, elle suivra les derniers, les encouragera pour qu’ils restent dans les temps et assurera la sécurité des égarés. Elle pourra ainsi avertir l’organisation des éventuels abandons, pourvu que personne ne se perde.

Il faudra encore enlever les balises et nettoyer les sentiers. Sévère, elle souhaite qu’un concurrent pris en flagrant délit de jet de déchet soit immédiatement éliminé. «Je sais faire la différence entre le compétiteur qui se déleste d’un tube énergétique vide pour s’alléger ou ne pas se salir et le raideur fatigué qui perd peu à peu ses affaires parce qu’il n’en peut plus, précise-t-elle. Les pires sont ceux qui jettent leurs déchets le plus loin possible ou qui les cachent sous des cailloux».

 

 

 




Francis Laschet, médecin du sport


«Il faut prendre plus de précautions»

 

 


– A plus de 60 ans, quelles sont les conditions à réunir pour se lancer dans le Grand Raid?

– La mort subite par arrêt cardiaque au cours de l’effort est plus élevé. Il faut donc se faire contrôler au point de vue cardio-vasculaire. Il est recommandé de se soumettre à une visite médicale accompagnée d’un électrocardiogramme. Pour un sujet entraîné — et pour le raid je suppose qu’ils le sont tous — il n’est pas utile de faire une épreuve d’effort sauf en cas de signes d’alerte détecté lors la visite.

Le risque vasculaire, cérébral essentiellement, est aggravé par la déshydratation. Or les troubles ostéo-articulaires (arthrose), qui sont plus fréquents à cet âge, poussent certains à utiliser des anti-inflammatoires. Ce sont des produits dangereux car certaines alertes sont contrariées. Non seulement au niveau des articulations mais aussi au niveau du rein qui réagit moins bien à la déshydratation. Ceci peut donc mener à la catastrophe (accumulation de déchets toxiques) : troubles cardiaques, insuffisance rénale, etc.

Les conditions à réunir sont donc les mêmes pour tous mais avec une plus grande précaution avec l’âge.

– Les seniors doivent-ils suivre une préparation spécifique?

– Non sauf la visite médicale de non contre-indication faite dans les règles de l’art. Ils doivent s’entraîner, comme les autres, en musculation et en endurance ; si possible au cardio-fréquence-mètre de façon à rester en zone aérobie, d’où l’intérêt d’une épreuve d’effort de type sportif avec étude des seuils ventilatoires.

– Quels bénéfices peuvent-ils tirer d’une telle épreuve?

– Aucun sur un ultra trail, si on se place au point de vue médical.

– A quel moment faut-il arrêter le sport?

– Quand on est blessé, il faut adapter l’activité. Sinon le sport doit se faire tout au long de la vie, aménagé selon ses capacités physiques, articulaires notamment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le couple Lung Tung

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Le sport doit se faire tout au long de la vie, aménagé selon ses capacités physiques, articulaires notamment».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Jean-René et Colette, main dans la main

Jean-René Lung Tung

 


Chez les Lung Tung, c’est Colette, 55 ans, qui a motivé son mari Jean-René, 67 ans, à se lancer dans l’aventure des semi-raids. Après une vie de labeur, le couple a décidé de consacrer sa retraite au sport, une hygiène de vie dont il mesure chaque jour les bienfaits. Vendredi, Colette en sera à son quatrième semi-raid consécutif et Jean-René à son troisième. L’an dernier, ils avaient fini main dans la main aux 383e et 384e rangs. «Au premier pointage, à Marla, nous étions à la 800e place alors à l’arrivée, nous étions bien contents d’avoir laissé autant de jeunes derrière nous».

Le bonheur du couple va bien au-delà de son classement. «Vous savez, nous faisons cinq sorties par semaine, si on s’arrêtait, on ressentirait un manque. Le sport nous permet de nous sentir bien, explique Jean-René. On arrive à se dépasser lors des moments difficiles, c’est toujours une grande satisfaction d’arriver et c’est notre seul objectif. Nous nous lançons un challenge à nous-mêmes en essayant de faire mieux que l’année précédente. En plus, le raid, c’est une fête, c’est une ambiance, c’est une émotion intense».

Ayant donc adopté la préparation sportive comme mode de vie, les Chung Tung se donnent encore trois ans à crapahuter sur les sentiers de La Réunion (Trail de Bourbon) et de Maurice (Royal Raid) avec un dossard sur le maillot. Avec application, ils enchaînent les sorties d’une à deux heures, de l’entraînement musculaire en salle pour madame et en appartement pour monsieur, quelques promenades à vélo «pour reposer les genoux» et des séances plus spécifiques de «fractionnés en côtes». «Ça ne peut qu’être bénéfique pour notre santé. Nous musclons notre coeur. Notre pouls est entre 50 et 60 au repos alors que chez les sédentaires il est souvent à 80. Ce qui nous donne un bon potentiel d’accélération cardiaque. En plus nous surveillons notre alimentation en mangeant des viandes blanches».

Toujours avec méthode, ils géreront leur course comme les autres années. Colette sèmera Jean-René dans les montées et il la rattrapera sur le plat. «Nous ne courons pas ensemble parce que nous n’avons pas le même rythme mais, comme par hasard, nous finissons main dans la main». 

 

Colette Lung Tung

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ils ont dit

Iris Sautron, 70 ans, «le doute». «J’en suis à mon quatrième Grand Raid. Je l’ai terminé en 2003 et en 2006 en 55 heures mais en 2008, j’étais hors délai. Cette année, je me suis inscrite pour savoir où j’en étais. Mon fils m’accompagnera sans doute un bout du chemin mais je vais marcher seule le reste du temps. Je me suis entraînée une fois par semaine mais il ne suffit pas d’être bien dans sa tête, il faut quand même que les jambes suivent. Je suis encore un peu dans le doute et j’espère pouvoir être plus bavarde à l’arrivée».

Léonel Delphine, 68 ans, «je suis paré». «Depuis que je suis à la retraite, je me suis inscrit au club d’athlétisme de Saint-Louis. J’ai fait beaucoup de courses de montagne, j’ai aussi couru sur le plat, des 10 et des 20 kilomètres. Avec l’âge je perds peut-être en nervosité, mais je gagne en endurance. J’ai déjà fait quatre semi-raids et mon classement n’était pas mauvais. J’ai été 4e vétéran. M. Chicaud m’a encouragé, il m’a dit que j’étais paré pour le grand alors, comme j’aime ça, j’ai accepté ce coup de folie. Je me suis bien préparé avec des grandes sorties et du fractionné sur le Dimitile. J’espère bien commencer et bien finir, c’est tout. De toute façon, ce sera dur pour tout le monde».

Franco Paya, 67 ans, «l’hommage à mon île». «J’ai terminé le Grand Raid de l’année dernière épuisé, pourtant me revoilà sur le trail de Bourbon. J’ai passé pratiquement toute ma vie en métropole et je suis de retour dans mon île depuis cinq ans. Courir ici, encouragé par mon neveu, c’est une façon de rendre hommage à ma terre natale. En métropole, je participe régulièrement à des marches accélérées, à 6 ou 7km/h, sur des longues distances. Je suis donc assez confiant pour ce semi-raid. Je l’ai bien reconnu, je sais qu’il faudra y aller mollo-mollo et faire attention à ne pas se blesser dans les descentes. Le chemin des Anglais dans le final, fera mal. Mais avec l’âge, on apprend à gérer son effort selon ses capacités. On va souffrir, il faudra du courage… et ce sera quand même du plaisir. De toute façon, mon but n’est pas d’arriver premier, mais de le faire».

Raymond Alphonsine, 65 ans, «Je suis fou, mais il y a des limites». «Je suis revenu dans mon île il y a sept ans, j’ai arrêté le sport pour construire ma maison. Puis l’année dernière, lors d’un banquet de l’Union des parachutistes, nous sommes trois à avoir décidé de nous lancer dans l’aventure. Finalement, je serai le seul des trois à faire le Grand Raid. Comme j’ai fait les marathons de Londres, New-York et Marrakech, il fallait que je fasse aussi une course emblématique dans l’île où je suis né. Je me suis préparé, j’ai reconnu l’ensemble du parcours. Dommage qu’il ait fallu me faire opérer de la prostate entre temps, ce qui fait que je n’ai que huit mois d’entraînement donc je ne suis pas dans ma forme optimum. N’empêche, on ne me donne pas 65 ans, je suis en forme, et sans médicaments. Je ne vais pas faire des sauts de cabris comme les petits jeunes qui foncent dans les descentes — Ceux-là, j’aimerais les voir à mon âge…- mais je pense que je suis assez bien pour rentrer. De toute façon, il faut que je le fasse et après je reviendrai sur les 10 et 20 kilomètres parce que je suis fou, mais il y a des limites »…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Vendredi 29 octobre 2010 5 29 /10 /Oct /2010 07:30

Quinze poussins sous protection rapprochée

  Femelle-TT---auteur-F.-Theron-SEOR

A force d’observations sur l’animal le plus menacé de disparition de La Réunion, les écologistes ont fini par faire entendre raison aux organisateurs du Grand Raid. Le passage de milliers de coureurs à côté des nids de tuit-tuit en pleine période de reproduction et d’incubation tuerait dans l’œuf une quinzaine de poussins. Pour une espèce dont la population est évaluée à une centaine d’individus, c’était insoutenable. Retour sur les lieux d’une tragédie.

 

Tragique. La fin du tuit-tuit, qui a au moins autant de raisons de disparaître de la surface du globe que n’en avait le Dodo, relève d’une tragédie écologique dont les tenants sont d’autant plus solides qu’ils sont encore en partie inexpliqués. Cet oiseau endémique de La Réunion, que Pollen, le premier naturaliste à l’avoir observé en 1866, avait confondu avec « une grosse grive blanche », semble avoir été repoussé vers les hauteurs de Saint-Denis par la pression des prédateurs : l’homme, le rat, le chat…


foret Les ornithologues et écologistes de la Srepen (Société réunionnaise pour l’étude et la protection de l’environnement) et de la Seor (Société d’études ornithologique de La Réunion) s’intéressent au tuit-tuit depuis quarante ans. Après avoir mesuré l’ampleur du danger, ils ont réussi à le faire inscrire sur la liste des espèces menacées d’extinction de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) en 1985.


Quatre ans plus tard, le préfet de La Réunion signait l’arrêté instituant sa protection. En 1999, c’est le Premier ministre qui classait par décret les 3 643 hectares de la Roche Écrite en « réserve naturelle ».


Depuis 2003, Srepen et Seor sont corresponsables avec l’ONF, le conseil général, et désormais le Parc national, de la gestion de cette réserve dédiée au tuit-tuit. Il y a deux ans, l’UICN renforçait le niveau d’alerte en attribuant « le statut critique » au tuit-tuit dont on ne comptait alors que 25 couples, ce qui a eu pour effet de rendre « urgentes et indispensables » toutes les actions d’études et de conservation de l’espèce considérée comme « au bord de l’extinction » (dont la lutte contre les prédateurs). Une situation unique en France


 

Toutes ces étapes administratives ne font qu’émailler un long combat entre les usagers en tout genre du massif de la Roche Écrite et les écologistes. Les amoureux de la nature ont enquiquiné – pour se limiter à un verbe familier gentil – les chasseurs, les braconniers, les forestiers, les pique-niqueurs, les pilotes d’hélicoptères et, aujourd’hui, les raideurs.


Robert Chicaud, organisateur du Grand Raid, serait de bien mauvaise foi s’il affirmait ne jamais avoir ressenti de l’agacement face à ces « deux ou trois oiseaux » qui, en excluant des milliers de raideurs de leur territoire, obligent ces derniers à un détour de quelques kilomètres supplémentaires.


En quoi un coureur de montagne, concentré sur son effort et sur les pièges du sentier, représente-t-il un danger pour un animal auquel il ne veut aucun mal, bien au contraire ?

 


Quinze poussins en danger de mort

 

 

 

roseetoilearaigneeLe passage répété des concurrents à proximité des nids pendant deux jours et deux nuits peut perturber les couples actuellement en période de reproduction au point que ceux-ci remettent leur projet à l’année suivante. Il peut, surtout en période d’incubation et de nourrissage, pousser les parents à abandonner la couvée, ne serait-ce que temporairement. Et une baisse de la température de l’œuf en dessous de 37 degrés suffit à tuer le poussin en une heure ou deux. Là encore, il faudra attendre un an pour la ponte suivante car le tuit-tuit n’est guère prolifique.


On pourrait d’ailleurs estimer qu’il est le premier responsable de sa disparition en ne faisant guère d’efforts pour se reproduire. Mais Damien Fouillot, chargé de la mission tuit-tuit à la Seor, et ses collègues éco-gardes Jerry Larose et Jean-François Centon ne l’entendent évidemment pas de cette oreille. Ce sont leurs observations, ajoutées à toutes celles des ornithologues qui les ont précédés dans la forêt de la Roche Écrite, qui permettent aujourd’hui de protéger de la manière la mieux adaptée l’animal menacé.


« Le Grand Raid serait passé en juin, il n’y aurait eu aucun souci, explique Damien Fouillot. Mais la période de reproduction commence en septembre et aujourd’hui, tous les nids sont, soit en construction, soit déjà occupé par des œufs ou des poussins en cours de nourrissage. Il y a un ou deux œufs bleu-vert piquetés de brun par nid, rarement trois. S’il y a du brouillard et qu’il fait froid, un couple peut perdre ses poussins en une heure s’il abandonne la couvée. Et s’il pleut, c’est pire car les gouttes pénètrent dans le duvet d’oisillons très fragiles ».


Les derniers relevés indiquent qu’une dizaine de nids sont suffisamment près du sentier de la Roche-Ecrite pour être perturbés par le passage des randonneurs et coureurs. Entre 15 et 20 poussins, dont on sait déjà que seulement 45 % atteindront l’âge adulte, sont donc particulièrement en danger. Un risque insoutenable pour une espèce qui ne compte plus qu’une centaine d’individus (83 selon les chiffres de 2009/2010).

 

 


« Nous les connaissons tous »

damienlonguevue 

 

Du fait de la petitesse de la population et de par leur présence sous les branches cinq jours sur sept, Damien, Jean-François et Jerry, ont une relation quasi-intime avec chaque oiseau. Equipés de hamacs, ils dorment fréquemment sur place car « la nuit pendant leur sommeil, les tuit-tuit se manipulent facilement, ils sont dociles comme des poules, c’est plus facile pour les reconnaître, les baguer ou faire des prélèvements ».


Au petit matin, un véritable concert de « uuiit uuiit », les réveille. Le moment se prête idéalement à l’observation guidée essentiellement par le chant des oiseaux. De planque en planque, l’observateur tend l’oreille par période d’une heure et demie à deux heures, pour repérer un mâle chanteur qui le conduira ainsi jusqu’à son nid. En fin de matinée, la musique s’arrête pour ne reprendre qu’au crépuscule.


tuit tuit mâle « Nous avons tellement sillonné la réserve que nous les connaissons tous », affirme Damien Fouillot. Aussi lorsqu’il écrit dans son rapport qu’il y a 54 mâles pour 29 femelles, la marge d’erreur est quasiment nulle. La plupart sont bagués selon un code à trois couleurs et un chiffre. Il sort son attirail : « Nous passons les bagues à la patte de l’oiseau avec une pince spéciale. C’est délicat, il y a un risque de blesser l’animal. Aussi, avant de baguer son premier tuit-tuit, je peux vous dire qu’on s’est exercé sur des dizaines d’autres oiseaux ».


A force d’espionner les tuit-tuit, de les identifier, de noter leur passage, les matériaux utilisés pour la fabrication des nids, la fréquence de leurs allers-retours pour nourrir les poussins, l’essence des arbres sur lesquels ils se posent, leur nourriture, etc., les agents de terrain ont nettement fait progresser l’état des connaissances sur l’espèce ces cinq dernières années. Ils ont aussi repéré les principaux prédateurs que sont les rats et les chats.


Afin de protéger les couples reproducteurs, ils disposent autour du nid et sur l’ensemble du territoire du mâle (plus de 10 hectares) des appâts empoisonnés cachés dans des dizaines de tubes en plastique. Et ces actions semblent enfin porter leurs fruits.


vuegeneraleDepuis cinq ans, la population des tuit-tuit augmente régulièrement (6 % par an en moyenne) et la dernière saison affiche même une hausse de 15 %. Surtout, la proportion de femelles progresse et c’est ce qui rassure le plus les observateurs de la Seor. Ils ne sont plus que deux mâles à se disputer une femelle au lieu de trois. La période des amours de cet été s’annonce donc la plus féconde de toutes depuis que l’oiseau fait l’objet d’une protection rapprochée.


D’où l’importance de le laisser tranquilles. Et les fiancés des tuit-tuit se rendent compte qu’ils ne sont plus seuls dans cette lutte comme en témoigne le panneau artisanal posé par un randonneur averti. Ayant appris qu’il y avait un nid juste au-dessus du sentier de la Roche-Ecrite, il invite les autres promeneurs à la discrétion.

 

Franck Cellier

 

 

 


Fiche d’identité

tuit tuit mâle


Nom scientifique : Coracina newtoni

Nom français : Echenilleur de La Réunion

Nom créole : oiseau couillon, merle blanc, tuit-tuit

Taille : 20cm

Menu : insectes et araignées

Durée de vie : environ 15 ans

 
   



 

 


 

 

Mobilisation générale


«Avec le classement de la Roche-Ecrite en réserve naturelle, l’Office national des forêts a changé de métier en passant du statut de producteur de bois au statut de conservateur d’un domaine. On est passé d’une forêt de production à une forêt de bois de couleur sans exploitation», explique Isabeau Jurquet responsable du secteur Nord du Parc national.


Pour l’écologue Hermann Thomas, qui fut le référent de la Srepen avant de basculer sur le Parc national, ce fut une expérience extraordinaire et une mise à l’épreuve à la fois.


«Quand en 2003, la Srepen et la Seor se sont vues confier la gestion de la réserve, il était clair que nous étions attendus au tournant. Etions-nous capables de mener un plan cohérent de protection et de conservation d’une espèce menacée? Je crois qu’aujourd’hui tout le monde est convaincu du bien-fondé de notre action».


En effet, la création du Parc national en 2008 et le placement de la réserve sous sa responsabilité s’opèrent dans la continuité des actions engagées. Le sauvetage du tuit-tuit va bien au-delà de l’action directe des agents de la Seor qui étudient son évolution et font la chasse aux prédateurs, et nécessite des partenariats multiples.


Il faut en effet poursuivre l’arrachage des pestes végétales comme la vigne marronne ou les longoses, lutter contre les incendies pour éviter la réédition du drame de 2006 (60 hectares en fumée à quelques centaines de mètres du territoire des oiseaux), juguler le braconnage, négocier avec les autres usagers que sont les chasseurs de cerfs, les pilotes d’hélicoptère, les organisateurs de courses de montagne, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hermann Thomas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Le long déclin du tuit-tuit

 

Le tuit-tuit est arrivé d’Asie, prisonnier de l’oeil d’un cyclone ou naufragé sur du bois flottant à la surface de l’océan. Il s’est tant et tant transformé génétiquement qu’il en est devenu endémique, différent même de son cousin mauricien. Observé une première fois en 1866 par le naturaliste Pollen, il n’a intéressé personne jusqu’aux années 1970. Le garde-chasse de l’époque, Théophane Bègue lui donne son nom à partir de son cri : «tuuii, tuuii »…

L’échenilleur de La Réunion de son nom français, ou le Coracina newtoni de son nom scientifique, fait l’objet d’une étude de l’ornithologue anglais Anthony Cheke à partir de 1973 qui ne dénombre que 120 couples. Le tuit-tuit se nourrissant d’insectes de la forêt primaire, les écologistes désignent la disparition de son biotope comme la raison de sa disparition. Mais plusieurs causes peuvent être envisagées : la production de cryptoméria, les espèces végétales envahissantes, les prédateurs, voire l’inadaptation même de l’oiseau qui se reproduit difficilement et est même baptisé «oiseau couillon» par les braconniers tant il est facile de s’en approcher.

Toujours est-il que jusqu’en 2007, les comptages du tuit-tuit laissent apparaître une diminution constante de sa population : 30 couples en 1986, 25 couples en 2008… «Peut-être que les premiers recensements surévaluaient la population en se basant sur le chant des mâles sans savoir que la plupart d’entre eux étaient célibataires à cause d’une sous-représentation de femelles», suggère Hermann Thomas, conseiller écologue du Parc national.

 

 
 

 

 


 

«Le chat avait tout bouffé»

 


«Ah, je vous présente P29», les ornithologues de la Seor ne font pas preuve d’un grand romantisme lorsqu’ils choisissent un nom à l’oiseau auquel ils passent la bague au doigt (à la patte), cependant ils entretiennent un lien «passionnel» avec leurs protégés, dixit Jerry Larose.

P29, donc, chante de bon matin le long du sentier de la Roche-Ecrite. Une bague jaune à la patte gauche, une bleue et une blanche à droite. Pas de doute, c’est bien lui. «Nous l’avons bagué il y a trois ans un kilomètre plus haut. Il était jeune et n’avait pas encore pris son envol», raconte Damien Fouillot.

L’an dernier, P29 a réussi à ravir la femelle d’un vieux mâle. Le tuit-tuit a pourtant la réputation d’être fidèle à vie. Mais leur idylle n’a pas duré. Si P29 avait sans doute séduit par son chant et son plumage, en revanche, il n’a pas brillé par son expérience. Il avait en effet bâti le nid trop bas. A seulement deux mètres du sol sur un branle. Il avait mis dix jours pour construire le berceau de sa progéniture avec des brindilles attachées entre elles par des fils d’araignée puis recouvertes de lichen. Sa femelle l’avait aidé pour les finitions, signe de son consentement. L’accouplement s’était produit lors des quatre jours que les deux «tuit-tuit tourtereaux» avaient passés ensemble dans la nature.

Nuit d’horreur

 

A leur retour sur le nid, la femelle avait pondu deux oeufs. Le mâle et la femelle se relayaient à temps égal dans la journée pour couver afin que chacun puisse se nourrir. En revanche, la nuit, seule la femelle couvait les oeufs alors que P29 se trouvait une branche, plus haut, pour dormir.

Un matin, les observateurs de la Seor n’ont pu que constater le drame. «Un chat avait tout bouffé. C’était reconnaissable par les plumes cassées qui restaient dans le nid et l’empreinte de son croc sur la bague de l’oiseau. Eh oui, les oiseaux représentent environ 12% du régime alimentaire de la quinzaine de chats qui errent sur la Roche Écrite, ça peut être trois tuit-tuit par an et par matou». Damien en tire ses conclusions : «Si les femelles sont moins nombreuses que les mâles, c’est justement parce qu’elles sont plus vulnérables pendant la couvée et le nourrissage des poussins».

P29s’est trouvé une nouvelle femelle «qui lui tournait déjà autour l’an dernier». Le couple a achevé son nid et ne devrait pas tarder à y déposer ses oeufs. L’expérience faisant, celui-ci est enfin à une hauteur acceptable. Il est entouré de pièges à rats. La couvée est prévue pour durer 15 jours. Elle sera suivie d’environ trois semaines de nourrissage des poussins dont environ la moitié arrivera à l’âge de reproduction.

Encore faut-il que rien ne vienne perturber cette période sensible. Damien se souvient par exemple d’un couple qui avait eu la très mauvaise idée d’installer son nid sur la fourche d’un cryptoméria et qui avait été dérangé par un tronçonnage : «On a retrouvé les oeufs morts. Il manquait deux jours avant l’éclosion».

Le passage d’un hélicoptère, qui se traduit par une bonne heure d’extinction des chants dans son sillage, peut avoir les mêmes conséquences.

 

 


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Jeudi 21 octobre 2010 4 21 /10 /Oct /2010 15:46

Ces gens-là écoutent «pousser» le pain

 

Le pain ne s’est fait une place de choix sur les tables réunionnaises que depuis une vingtaine d’années. Les clients, séduits par les pains spéciaux, ignorent souvent tout des coulisses du métier. Ils ne savent pas que les ginoetjhuguespetitspains.jpgboulangers sont autant des artisans que des planteurs qui font « pousser » le pain.

 

Plus que l’arrivée d’internet, du téléphone portable et la construction de la route des Tamarins, il s’est passé quelque chose à La Réunion, ces vingt dernières années, qui a bouleversé Yvon Foricher, meunier de profession, installé à Paris : le Réunionnais s’est mis à manger du pain. Mieux, il s’est mis à apprécier le bon pain. Tant et si bien qu’il en mange désormais davantage que le Français moyen, pourtant réputé pour son béret et sa baguette.

 

Notre meunier, que les soubresauts du cours mondial du blé empêchent de dormir, retrouve un peu le sourire quand il vient visiter la vingtaine de boulangers réunionnais qui lui achètent sa farine.

 

« Je ne plaisante pas, la boulangerie réunionnaise a atteint un niveau de qualité bien supérieur à celui que l’on trouve dans la plupart des régions françaises », lance-t-il alors qu’il pénètre dans le bureau de Norbert Tacoun, à l’étage de la boulangerie-pâtisserie qui fait face à la mairie du Port.

 

A l’antipode des places boursières où les spéculateurs internationaux parient sur la hausse ou la baisse du blé, nous voilà donc dans l’une des cellules de base de ce monument économique, culturel et social qu’est le pain. Et Norbert Tacoun de faire le lien entre les hautes sphères des affaires et la farine qui colle aux doigts.

L’homme mérite qu’on lui ouvre une parenthèse de par sa singularité. Il préside ici le syndicat des boulangers, entre autres fonctions qu’il assume au Medef, et s’est mis dans le pétrin sans y être né. En effet, il a quitté son métier de prof de math en 1987 pour reprendre la boulangerie que son oncle Antoine Crocq avait ouverte au Port quelques années plus tôt.

 

Conçu pour enseigner les théorèmes, il a fait mieux que s’improviser boulanger. Il s’est formé et a fait former son personnel par des compagnons de renom tout en pilotant la petite entreprise.

 

Une gestion assez judicieuse si l’on en juge par son développement : 25 salariés, 4 magasins au Port, à La Possession et à Saint-Paul sous le nom des « Trois épis » et un atelier portois qui a fini par envahir tout le bâtiment au point d’en expulser le patron qui est allé habiter ailleurs.

 

Ceux qui font la « boulange »


Fermons la parenthèse pour revenir au cœur du sujet : la « boulange » par ceux qui la font. L’histoire recommence chaque soir à minuit, heure à laquelle la première équipe de fourniers pousse la porte du 6 de la rue Renaudière Devaux. Des pains de tradition, prêts à être enfournés, attendent leur heure dans les chambres de fermentation. Il faut comprendre ici que le pain a une particularité par rapport aux autres produits alimentaires : il vit. Il « pousse » comme une plante.

 

dimitrisortlapate.jpgEt plus cette pousse est lente, plus le résultat est goûteux. Ce temps de pousse maîtrisé, en plus de la qualité des ingrédients, fera la différence avec les produits industriels. Le boulanger, tout comme le pâtissier ou le viennoisier, doit donc entretenir quelques réflexes d’agriculteur pour savoir à quel moment faire sa « récolte », en l’occurrence à quel moment diviser, façonner, pointer, lamer et enfourner sa baguette, sa brioche ou son croissant.

 

Le processus de fabrication durera entre trois heures et demie et deux jours. Aussi, à défaut d’enchaîner un boulanger à son pétrin 24 heures sur 24, il a fallu organiser le temps de travail des employés en cinq journées de 7 heures pour atteindre les 35 heures hebdomadaires réglementaires. Une seconde équipe prend son poste à 5 h 00 et une troisième à 11 h00. Entre-temps, les caissières ont ouvert le magasin pour les clients lève-tôt.

 

Au rez-de-chaussée, Claude, du haut de ses quarante ans de boulangerie – vingt ans à Saint-Paul et vingt ans au Port – est entouré de Wilfrid, stagiaire, et de Dimitri, apprenti bourré d’ambition. « Je veux partir me former et devenir meilleur ouvrier de France. Quand je reviendrai, j’ouvrirai ma boulangerie », dit le gamin.

 

Le souci du détail

 
Claude admire son engagement, mais il sourit : « tu sais, si tu n’as pas 100 000 euros en poche, tu n’ouvriras rien du tout. Regarde ce four, il a coûté 400 000 francs au patron il y a vingt ans ».

 

Tout en discutant, les boulangers font leur mélange dans le pétrin : cinquante kilos de farine plus ce qu’il faut d’eau, de levure et de levain, cette matière magique que Claude explique : « Chaque jour, on rajoute un peu de pâte pour qu’elle fermente et fasse du levain dans cette machine que l’on ne vide jamais. La mère du levain est là, au fond, depuis vingt ans. Elle pourrait avoir cinquante ans. Cent ans même »…

 

claudedefourne.jpgCet ingrédient, venu du fond des âges, se mêle à un procédé qui, lui, répond à une logique implacable pour calculer les proportions, le temps et la vitesse de pétrissage, la température « très froide » de l’eau en fonction de la température et de l’humidité ambiante. A peine pétrie, la pâte commence sa pousse. Il faudra alors alterner, pour cette matière « comme pour l’homme », les périodes de travail et de détente : 20 minutes de « pousse » dans le premier pétrin, puis un nouveau malaxage et une division en paquet de sept kilos avant 30 autres minutes de « pousse » dans des bacs, puis les blocs de pâte sont encore divisés en vingt baguettes de 350 grammes qui se « reposeront » 20 autres minutes dans des balancelles avant d’être façonnées, pointées et striées avec des lames de rasoir.

 

Les pains ainsi ouvragés pourront ensuite « pousser » tranquillement dans les chambres de fermentation sous la surveillance des boulangers qui, au besoin, ralentiront ou accéléreront le processus avant le passage au four. A chaque étape, Claude évalue au toucher la bonne avancée du travail. Ni trop molle ni trop solide, une pâte qui se déchire entre les doigts donnera un pain avec des « cloques »... Tous les détails comptent comme la projection de vapeur sur les pains à l’entrée dans le four pour les rendre plus brillants.

 

Soudain le « maître » éclate d’un rire embarrassé. « Je viens de me rendre compte de ma gaffe, une gaffe de débutant », souffle-t-il en portant un peu de pâte à sa bouche. « J’ai oublié de mettre le sel, ça arrive une fois sur mille ».

 

On a envie de lui dire que l’erreur est humaine et que la présence du journaliste l’a déconcentré... Mais, même si plus de 6 500 pains sortent chaque jour du four à sole fixe et des fours rotatifs de l’atelier portois, le boulanger est si fier qu’il ne supporte pas que l’un d’entre eux puisse le décevoir.

 

Gageons qu’il faudra attendre bien plus de mille jours pour que Claude oublie à nouveau de saler sa pâte.

 

Franck Cellier

 

 


Les pâtissiers ont inventé le Pi créole 


A répéter les mêmes gestes chaque matin, même avec talent, on pourrait finir par se lasser. Ce n’est pas le cas des pâtissiers qui occupent le premier étage de l’atelier portois. Frédo et Patrick y encadrent leur apprenti du lycée hôtelier de Plateau Caillou, Alexandre.

alexandrefredopatrickpatates.jpgIls lui expliquent comment éviter que les préparations accrochent aux parois du mélangeur, comment réussir une mousse légère, comment éviter les gaspillages. Bref des trucs élémentaires, mais aussi quelques secrets de fabrication.

Ce matin, ils travaillent sur la dernière trouvaille de la maison : le Pi, un gâteau à double-mousses censé aboutir à la quadrature du cercle – 3,14, le patron est un matheux – réunissant à la fois l’inventivité et le goût pays.

Les lacunes du CFA


Pour le caractère créole, ils ont épluché des patates douces et les ont découpées en dés. Pour l’innovation, ils ont décidé de marier leur saveur à celle de la crème de marron, le tout sous forme de mousses enserrées entre des biscuits croustillants.

«On tente des pâtisseries légères tout en y intégrant de la patate pour suivre les goûts des clients», commente Frédo, puis il sort du placard un paquet de gélatine et en montre l’étiquette : «Regardez, c’est de la gélatine de poisson. On l’a prise pour rassurer nos clients hindous qui ne mangent pas de boeuf car on avait déjà abandonné la gélatine à base de porc pour satisfaire nos clients musulmans. On ne laisse rien au hasard». Alexandre est ravi, il a soif d’apprendre et croit en l’avenir de son métier : «Je suis polyvalent et je pourrai faire valoir tous mes atouts pour voyager. J’ai déjà eu l’occasion de faire un stage dans un hôtel aux Seychelles».

Les «anciens», eux, sont fiers de leur savoir-faire. «On a parfois la chance d’être conseillé par des pointures, Olivier Cabane et Eric Kayser, raconte Frédo. Ce sont des compagnons du tour de France. Eric travaillait au Japon et le patron a sympathisé avec lui lors d’un congrès en France. Maintenant, il a une trentaine de magasins à Paris et dans le monde. Quand ils viennent, ils nous font vraiment progresser».

Mais ces prestations de haut niveau cachent, selon Norbert Tacoun, de profondes lacunes au niveau local. «Le Centre de formation des apprentis de la chambre de métiers est un outil qui a vieilli. Les autres boulangers-pâtissiers sont d’accord avec moi pour dire que les équipements du CFA, comme ses formateurs, ne sont pas au niveau. Il faut savoir se remettre en question».

 

 


Les viennoiseries des boxeurs

ginoplielapate.jpg


Ce n’est plus de la boulangerie, mais ce n’est pas encore de la pâtisserie. Et ça vient de Vienne, d’où leur nom de viennoiseries. Les croissants, petits pains et brioches passent entre les mains expertes de Gino et Jean-Hugues, les épaules larges et la blague facile.

Dans leur atelier, de l’autre côté de la cour intérieure, la température est autrichienne, la chaleur étant l’ennemie du beurre. Or, le beurre, les deux compères le manie par mottes de quinze kilos. Pas question de le voir fondre entre les doigts ou, pire, se liquéfier à partir de 28°.


«On ne connaît pas la crise»

 

Quand ils «embauchent», à 5h00, ils récupèrent les masses de pâte qu’ils ont préparées la veille et qui ont ainsi «poussé» pendant 24 heures. Gino pétrit le beurre sur un tapis roulant équipé d’une presse et de lames qui découpent des plaques de beurre d’1,5 centimètre d’épaisseur. Le beurre est ensuite glissé entre deux couches de pâte que les deux hommes boxent ardemment.

De séances de bastonnade sur table en passage sous presse, le mélange de beurre et de pâte est prêt pour l’étape suivante : la confection de chocolatines et de brioches assorties d’orange, de pépites de chocolat et autres gourmandises.

briochechocola.jpgGino et Jean-Hugues qui se sont violemment dépensés sur la matière, deviennent ensuite délicats pour découper, fourrer et plier leurs gâteries avec dextérité. Leur temps est compté pour remplir les plateaux qui s’entassent sur les chariots qui connaîtront ensuite le même destin que les pains, de la chambre de fermentation au four rotatif.

Ils savent mieux que quiconque ce que veut dire l’expression : partir comme des petits pains. «On ne connaît pas la crise, estime même Jean-Hugues. Les gens sont gourmands comme moi quand j’étais gamin et que je suivais mon père sur les quais du Port. À cette époque, il n’y avait pas de boulangerie comme maintenant et le pain était fait sur les bateaux de passage. On était attiré par la bonne odeur et on achetait les gâteaux aux marins».

«Avec la crise, c’est même le seul bonheur qu’il reste aux gens, renchérit Gino. Ils ne peuvent plus s’acheter une voiture neuve, mais ils aiment se faire plaisir avec des gâteaux».


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