Partager l'article ! Les trois bouleaux: 26 Novembre 2005. Catherine est assise par terre, sur le tapis devant la cheminée. Autour d ...
26 Novembre 2005.
Catherine est assise par terre, sur le tapis devant la cheminée. Autour d’elle, des cartons déjà étiquetés et fermés, d’autres encore ouverts, où elle range des piles de livres, de vieux 45 tours, de la vaisselle. Dehors, le soleil timide de novembre commence à décliner derrière le bosquet de bouleaux qui cette année, n’ont pas encore perdu leur feuillage flamboyant.
Comme elle se sent lasse, soudain… Que c’est difficile, de vider la maison de ses parents ! Mais depuis qu’elle y est revenue avec ses deux sœurs, voici quelques semaines, elle se sent plus à l’aise ; avant, elle avait l’impression d’être indiscrète ; c’était comme si elle sentait son père derrière son dos, disant : « mais c’est à moi, ne touche pas… » Jusqu’en février dernier, elle y venait chaque samedi chercher son père ; ensemble, ils se rendaient au marché, puis partageaient le repas en parlant de tout et de rien, de ce qui faisait l’ordinaire de leurs jours, à chacun. Elle n’imagine pas encore très bien que ce temps-là est bien fini.
Cette belle ferme des Monts du Forez, située dans le hameau du « Fayard », résonne encore, dans sa mémoire, de rires et de cris d’enfants : ses fils, neveux et nièces, lors des retrouvailles dominicales, puis à la génération suivante, ses petits-enfants, qui faisaient encore à Noël dernier des cabanes avec les coussins du canapé et s’étaient déguisés avec les vieux vêtements trouvés dans la malle, au grenier.
Et, plus loin dans le temps, mais ces souvenirs-là lui apparaissent encore plus nettement, les poursuites avec ses sœurs d’une pièce à l’autre, leurs jeux sur la marelle formée par les tomettes, devant la cheminée ; cette même cheminée qui la réchauffe encore aujourd’hui, et qui l’arrache à sa rêverie.
Voilà presque six mois que Martin, le père de Catherine, est mort ; il n’a pas survécu plus d’un mois au départ de son épouse Henriette ; ils se sont éteints tous les deux dans leur vieille maison du Fayard, c’était leur vœu le plus cher : y rester jusqu’à leur dernier souffle.
Quand la santé d’Henriette avait commencé à décliner, qu’elle était affaiblie par le cancer qui la rongeait, les trois filles avaient bien tenté de les convaincre de déménager : « Vous vous rendez compte, rester seuls dans cette maison isolée, avec toute la neige qu’il y a en hiver ! Le médecin ne pourra pas monter, si les congères ne sont pas déblayées ! C’est de la folie ! Vous n’avez aucun confort. Nous allons vous trouver une location au bourg dans l’ancien presbytère. Vous pourrez aller chercher votre pain, aller au club.
- Au club ! Vous en avez de bonnes ! Quand on a 90 ans, on a davantage d’amis au cimetière qu’au village ; non, on restera là, un point c’est tout ; cinq générations de Reynal s’ y sont succédé, le papa y est né, vous aussi, toutes les trois, et puis nous y avons connu tant de joies, tant de peines ».
Et quand Martin et Henriette avaient décidé, c’était peine perdue de discuter…
Catherine a froid, soudain, avec tous ces souvenirs qui l’assaillent.
Heureusement, leurs parents n’étaient pas locataires, ce qui leur a permis, à elle et ses sœurs, le temps du deuil et de la réflexion quant au devenir de la maison. Le compromis avait été passé voici trois mois, la vente devait être signée chez le notaire lundi
Elle couvre ses épaules de son châle douillet, et s’attaque au dernier meuble, le buffet de la salle à manger.
« Dieu que ces tiroirs sont durs... Quelle idée aussi, Maman, de les remplir tant que ça. ?
- On garde ça, au cas où. Ça peut toujours servir ». Catherine l’entend, comme si c’était hier !
A gauche, les photos, toutes pêle-mêle. On s’était bien promis, pourtant, de les classer dans des albums. A droite, les recettes de cuisine.
Le tiroir de gauche résiste. puis lâche d’un coup. Une enveloppe jaunie, au papier très fin, tombe à terre. Elle porte l’adresse de sa grande-tante, sœur de Léa, la mère de Martin.
Catherine l’ouvre, en extrait une lettre, papier blanc, curieusement bordé de noir.
Une belle écriture ronde, avec ses pleins et ses déliés.
« Le Fayard, le 5 Juillet 1918.
Cher Bau Frere sœurs est chers petitsneveux
Je répons a votre lettre qui nous à fait plaisire de voire que l’Antonia sa allais mieux.
Mintenent que elle sera guerie elle pourrai venire un peux avec les deux petits passez quelle que jours. Cest jours ci je maitais piqué un pier avec une fourche en fer ça ma fait deux ou trois jours que je pouvaiz pas marché ses presque guerie mintenen sa fait quaujourdui jaicrirai à tous est je porterai les lettre. Y a 8 jours que jai rien reçu de Jean je cest pas çi sa sera vrai qui vons nous les envoyer personne en dise rien cette mautite guerre cest bien long 4 ans. Si je pourai voir Jean cette année je serai bien contente. Nous avons bien eu des perte cette année nous avons pas sauvai un veaux mais quand cest que les bêtes… »
La lettre est signée de sa grand-mère paternelle, Léa. Cette correspondance demande à être lue à voix haute, pour arriver à comprendre le sens des phrases. Léa excellait en écriture, mais n’était pas suffisamment restée sur les bancs de la communale pour apprendre l’orthographe.
On avait besoin d’elle à la ferme, pour garder les bêtes.
Léa termine sa lettre par un grand post scriptum. Le facteur venait de lui apporter une lettre de son homme, qui lui annonçait de très bonnes nouvelles du front. L’Armistice allait être signé. Jean situait son retour aux environs du début novembre.
Catherine trouve la lettre de son grand-père entre le tiroir et le montant du buffet en noyer.
« Ma Léa,
J’ai hate de te revoir et surtout de conaître enfin le visage de notre petit Martin, la dernière fois, je l’ai vu ondulé sous la peau de ton ventre qui commençait à s’arrondire. Et puis, cette maudite guerre m’a arraché à toi, à lui, à notre ferme du Fayard. Je n’ai pas pu le voir naître, je n’ai pas assisté à ses premiers pas hésitants et tremblotants. Je suis encore ému d’avoir su que son premier mot, c’était « papa ». Ma Léa, tu te souviens, il y aura 5 ans, le 25 novembre 1913, tu coifais le chapeau de la Sainte Catherine. Qu’il était beau, ce chapeau vert et jaune. Toutes tes amies l’avaient si bien décoré de dentelle au carrau, ton activité préférée quand tu gardais les vaches de ton père.
Moi, je ne t’avais pas quitté des yeux, je t’aimais déjà ; au printemps suivant, nous nous sommes mariés.
Tu sais, ma Léa, à la Sainte Catherine, tout bois prend racine. Si on organisait une fête pour mon retour ? Cette année 1918, le 25Novembre tombe un samedi, ton beau-frère de Saint Etienne travaillera, les neveux seront à l’école ; faisons plutôt la fête le dimanche, le 26. J’ai envie qu’à côté des Fayards, on plante des bouleaux. Du boulot, tu en as abattu pour deux pendant ces quatre longues années. Là, c’est un bouleau qu’on va planter, ça s’écrit pas pareil. Et on dit qu’un bouleau ne peut grandir que s’il est accompagné de deux autres : un pour Martin, un pour toi, un pour moi. C’est la dernière mission que je te laisse assurer seule : inviter famille et amis du hameau ; nous aurons une pensée pour tous ceux qui sont partis avec moi, la fleur au fusil, et qui ne sont pas revenus et ne reviendront jamais.
Je n’en peux plus d’attendre de te serrer dans mes bras, ma chérie, de redécouvrir ton corps tout blanc et tes si belles courbes qui me font rêver de toi souvent.
Tout à toi. Ton Jean qui t’adore ».
Catherine sent ses jambes se dérober sous elle ; elle se blottit dans le fauteuil de Martin, des sanglots montent douloureusement, la secouent, l’anéantissent.
Elle imagine Léa et Jean, heureux, au moment où ils écrivaient ces lettres. Enfin, après tous ces longs mois angoissants et difficiles, l’espoir commençait-il à renaître dans leurs cœurs. Mais ils ignoraient ce que Catherine ne sait que trop bien, la suite de l’Histoire : le 20 novembre 1918, Léa s’affairait aux préparatifs de la fête ; tout le village avait chanté sa liesse la veille et l’avant-veille, quand tous avaient appris la signature de l’Armistice. Elle savait bien que le retour de Jean surviendrait d’un jour à l’autre, d’un moment à l’autre ; il lui fallait le temps de rentrer jusqu’ici. Mais quand elle a vu arriver le maire et un gendarme, elle a tout de suite compris que cette funeste visite allait déchirer son cœur et briser sa vie : Jean est mort au combat…le 11 novembre ! Ironie du sort, si cruelle…Mourir le dernier jour de la guerre ! Léa avait tambouriné sa révolte immense de toute la force de ses poings contre le mur de la cuisine. Puis elle s’était relevée lentement, vidée de toute son énergie, avait marché comme une automate, hébétée, tant était grande sa douleur et sa sidération. « Ce n’est pas possible, il y a sûrement une erreur sur la personne, ne cessait-elle de répéter ».
Enfin, elle avait pensé à son petit garçon, à son petit Martin, qui aurait tant besoin d’elle, pour grandir sans son papa. Alors, mue par une énergie dont elle s’était ensuite toujours demandé d’où elle provenait, elle s’était levée, et s’était mise à trier ses légumes pour la soupe du soir. Préoccupation banale et incongrue, face à l’abîme qui s’était ouvert devant elle…
Quant au neveu de Saint- Etienne, Jean Marie, de l’âge de Martin, que Léa invitait au Fayard, il n’a pas résisté à la grande épidémie de grippe espagnole. Il est mort le 1er octobre 1918.
Le papier bordé de noir, de la lettre que Catherine tenait encore à la main, était-ce prémonitoire ? Ou alors, le papier de l’époque était-il ainsi ?
C’est par fidélité à cet épisode cruel de la famille Reynal que Martin a appelé son aînée Catherine, en souvenir de cette fête qui a eu lieu malgré tout. Léa ne voulait pas qu’à son passage au village, quand elle irait acheter son pain, les gens soudain se taisent, cessent de rire ; cela ne ferait que renforcer sa grande solitude. Jean reposerait pour toujours dans un champ anonyme autour de Verdun. Pas d’endroit pour se recueillir ; Léa s’était sentie solidaire des veuves de marins, disparus en mer. Elle avait voulu réunir la famille et les amis pour leur permettre de dire au revoir à Jean, et au petit Jean-Marie, son cher neveu, et d’évoquer ensemble les souvenirs des jours heureux.
Léa avait pris le petit Martin, tout perdu, qui disait : « Alors, il reviendra jamais mon papa ? Mais pourquoi il avait dit qu’il reviendrait ? ». Elle l’avait pris sur ses genoux et lui avait expliqué : « Martin, on va continuer à vivre, même si c’est dur, même si on a beaucoup de chagrin. On va vivre une belle vie, toute entière, c’est ça qu’il aurait voulu ton papa, c’est le plus beau cadeau qu’on peut lui faire… ».
Il fait sombre désormais, il fait froid ; il ne reste que quelques braises dans la cheminée…
On est le 26 novembre : il y a 87 ans aujourd’hui, trois petits bouleaux blancs ont été plantés au milieu des fayards. Catherine se souvient de sa grand-mère Léa, de sa force face à l’adversité, mais aussi de la pâle lueur de ses yeux, abîmés par les larmes qu’elle versait dans le secret de ses nuits.
C’est décidé, Catherine va appeler le notaire, annuler la vente. Elle expliquera à ses sœurs…
Elle ferme la maison, passe au milieu des trois grands bouleaux en caressant leur tronc, songeuse.
Une nouvelle de Nadine Kerveillant