Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /Sep /2008 10:32

L’homme est assis lourdement sur un tabouret,‭ ‬sa tête blottie contre ses mains.‭ ‬Ses coudes sont posés sur le formica jaune de la table de cuisine.

Depuis plusieurs heures déjà,‭ ‬mais il ne sent pas la douleur,‭ ‬l’engourdissement ‭; ‬seulement l’immense fatigue qui l’envahit de plus en plus,‭ ‬de plus en plus fort chaque jour.‭  ‬L’homme ne sait pas quelle heure il est.‭  ‬Bien plus de midi sans doute.‭

Il doit être au moins deux heures de l’après-midi,‭ ‬le soleil est passé derrière la maison,‭ ‬mais Sido n’a pas faim.‭ ‬Au fond,‭ ‬il s’en fiche pas mal,‭ ‬de l’heure qu’il est.‭ ‬Sido,‭ ‬c’est son surnom,‭ ‬le diminutif de son nom polonais,‭ ‬que ses copains de la mine n’arrivaient pas à prononcer.‭ ‬Trop compliqué pour eux.‭ ‬Ne supportant pas que ce patronyme,‭ ‬mémoire de toute son ascendance,‭ ‬ne soit écorché,‭ ‬il avait préféré leur demander de l’appeler Sido.


Il y avait déjà six mois que la mine avait fermé.‭ ‬La rumeur avait couru,‭ ‬les dernières années,‭ ‬puis s’était faite de plus en plus précise.

L’encadrement avait aidé les mineurs à se reconvertir.‭ ‬Sido avait trouvé un poste de conducteur de tram.‭ ‬Au début,‭ ‬il s’était réjoui.‭ ‬Il avait tellement trimé au fond.‭ ‬Le bruit incessant et les vibrations‭  ‬des marteaux-piqueurs,‭ ‬le ronronnement continu du convoyeur,‭ ‬et puis surtout,‭ ‬surtout,‭ ‬les explosions du rocher à la dynamite.‭ ‬A la fin,‭  ‬Sido s’était vu proposer une promotion en tant que boutefeu,‭ ‬ce qui lui conférait un certain prestige auprès de ses camarades.‭ ‬Il était chef d’équipe.‭ ‬Lui seul était habilité à manipuler la dynamite.‭ ‬Maintenant,‭ ‬avec le recul,‭ ‬il sait que cette promotion avait été une façon déguisée de lui montrer la diminution de ses compétences en tant que piqueur.‭ ‬Il ne pouvait plus extraire ses‭ ‬15‭ ‬tonnes de charbon par poste de huit heures.

Sido avait souffert de la poussière qui s’infiltrait partout,‭ ‬partout sur son corps,‭ ‬et plus insidieusement dans ses poumons jusqu’à le rendre silicotique.‭ ‬Poussière fine et noire qui salissait toute la ville,‭ ‬les façades des maisons,‭ ‬poussière qui dégradait les paysages.

Et puis,‭ ‬l’humidité qui réveillait constamment son arthrose,‭ ‬de plus en plus douloureusement depuis quelque temps.‭ ‬Et les courants d’air,‭ ‬dans un univers confiné à‭ ‬35°C.‭

Ensuite,‭ ‬les odeurs mêlées,‭ ‬de la poussière,‭ ‬du charbon,‭ ‬des machines,‭ ‬et les senteurs animales :‭ ‬la sueur,‭  ‬l’urine.‭  ‬Non,‭ ‬vraiment,‭ ‬Sido avait assez donné.‭ ‬Conduire le tram,‭ ‬ç‭’ ‬allait être tranquille,‭ ‬il serait enfin à la lumière du jour‭… ‬C’est que l’obscurité de la mine,‭ ‬c’était quelque chose ‭!  

Les horaires allaient devenir réguliers,‭ ‬le travail bien moins pénible.‭ ‬Il y aurait moins de responsabilités,‭ ‬de dangers.‭ ‬Il n’aurait qu’à suivre les rails.‭ ‬La Terrasse,‭ ‬Bellevue ‭; ‬Bellevue,‭ ‬la Terrasse :‭ ‬pas compliqué ‭!


Un jour,‭ ‬il n’a pas su ce qui lui arrivait.‭ ‬Cette fatigue insidieuse,‭ ‬sournoise,‭ ‬depuis quelques mois.‭ ‬Cette envie de rester couché,‭ ‬cette incapacité à se concentrer sur quoi que ce soit,‭ ‬y compris‭  ‬le bulletin de l’amicale des mineurs,‭ ‬et la revue du syndicat.

Il n’avait pu prendre son travail aux transports urbains.‭ ‬Pourtant,‭ ‬les examens médicaux ne décelaient rien.


Ce matin,‭ ‬c’était pire que tout.‭ ‬Quand‭  ‬Sido s’est réveillé,‭ ‬la gorge le serrait si fort ‭!  ‬A présent,‭ ‬il se voit au fond d’un trou.‭ ‬Un trou plein de glaise,‭ ‬dans laquelle il patauge,‭ ‬s’emmêle,‭  ‬trébuche ‭; ‬il voit,‭ ‬du fond du trou,‭ ‬le ciel bleu au-dessus,‭ ‬tous les visages de ses copains,‭ ‬ceux de sa femme,‭ ‬de ses enfants,‭ ‬qui lui tendent les bras.‭ ‬Mais comment les rejoindre ‭? ‬Il distingue une échelle de fer,‭ ‬qui part du haut du trou,‭ ‬mais les barreaux rouillés n’arrivent pas tout à fait jusqu’à lui.‭ ‬Il a beau s’étirer,‭ ‬sur la pointe des pieds,‭ ‬il glisse,‭ ‬ne peut‭  ‬atteindre le premier barreau.

Il y a quelques jours,‭ ‬il a pu aller se promener sur le site Couriot.‭ ‬Quelle idée lui a pris ‭? ‬Des cadenas fermaient les grilles,‭ ‬mais Sido connaissait toutes les combines,‭ ‬après‭ ‬30‭ ‬ans de métier ‭; ‬il a trouvé une entrée.‭ ‬Il a pénétré dans la salle des machines,‭ ‬dans le‭ «‬ sanctuaire ‭»‬,‭ ‬dont l’accès‭  ‬était formellement interdit aux mineurs,‭ ‬officiellement en raison‭  ‬des dangers,‭  ‬mais c’était surtout pour éviter les sabotages en cas de grève.

Et là,‭ ‬il a été frappé par ce qu’il a vu au sol :‭ ‬du lierre vert tendre‭  ‬commençait à étendre ses ramures tentaculaires,‭ ‬sur le carrelage,‭ ‬damier noir et blanc bien régulier.

Ce végétal sauvage,‭ ‬lui a paru tellement incongru,‭ ‬bizarre,‭ ‬qu’un rire nerveux l’a secoué.‭ ‬Rire pour ne pas pleurer.‭ ‬Il s’est attaché à cette trace,‭ ‬début de colonisation du lieu,‭  ‬lui‭  ‬faisant entrevoir l’état d’abandon qui allait s’installer progressivement dans la mine abandonnée.‭  ‬Le métal allait rouiller,‭ ‬les toiles d’araignée couvrir les vitres de verre dépoli.‭ ‬Les bâtiments administratifs ayant encore fière allure avec leurs verrières,‭ ‬leurs parements de brique,‭ ‬témoigneraient bientôt d’une époque révolue.

Quand il est entré dans la salle des lavabos,‭ ‬une vive émotion a obligé Sido à s’asseoir.‭ ‬Le silence total,‭ ‬le froid,‭ ‬l’ont étreint.‭ ‬Suspendu au plafond,‭ ‬l’attirail de chacun des quatre cents‭  ‬mineurs‭ ‬:‭ ‬casque blanc,‭ ‬claquettes,‭ ‬pantalon de travail tous noircis,‭ ‬miroir devant lequel chacun se frottait frénétiquement le visage pour tenter,‭ ‬en vain,‭ ‬de faire disparaître la poussière,‭ ‬incrustée dans les pores.‭

« La salle des lavabos,‭ ‬elle était vivante,‭ ‬elle était gaie,‭ ‬on s’interpellait les uns les autres,‭ ‬il y avait une ambiance de franche camaraderie.‭ ‬On y passait une heure,‭ ‬une heure et demie,‭ ‬pour décompresser,‭ ‬avant de rentrer chez nous.‭ ‬La tension,‭ ‬nous la sentions tous avant de descendre,‭ ‬sans nous le dire,‭ ‬mais on y pensait,‭  ‬à l’éboulement,‭ ‬au grisou‭»‬.‭ ‬C’est ce que s’était remémoré Sido,‭ ‬face à ces vêtements accrochés au plafond par des chaînes.‭ ‬Ça lui paraissait lugubre comme la mort,‭ «‬ On dirait des pendus ‭!‬ ‭»‬,‭ ‬se dit-il encore.

A présent,‭ ‬il ne peut même plus sortir de sa maison‭ ; ‬c’est une déchéance.‭ ‬Donner à voir à sa famille‭  ‬cette image d’un homme avachi sur sa table de cuisine,‭ ‬c’est insupportable ‭!

Tout à l’heure,‭ ‬alors qu’il se croyait tout au fond du trou,‭ ‬il a senti le sol bouger d’un cran,‭ ‬comme parfois à la mine avec ses camarades,‭ ‬il sentait le terrain glisser et se dérober sous eux.‭ ‬Cette douleur,‭ ‬c’est bien pire que l’arthrose,‭ ‬que la silicose,‭ ‬et en plus elle ne dit pas son nom.

Vladimir,‭ ‬le copain de toujours,‭ ‬frappe à la porte.‭ ‬Pas de réponse.‭ ‬Il entre.

‭«‬ Alors Sido,‭ ‬qu’est-ce qui t’arrive ‭? ‬Faut pas te mettre dans des états pareils ‭! ‬On peut parler tous les deux,‭ ‬non ‭? ‬Tu sais,‭ ‬pour moi aussi c’est dur,‭ ‬pour tous les copains aussi.‭ ‬Faut pas te laisser aller comme ça.‭ ‬Réagis,‭ ‬bon sang ‭!‬ ‭»

Puis,‭ ‬se ravisant,‭ ‬tout doucement,‭ ‬il a murmuré :‭ «‬ Sido,‭ ‬t’es bourré de larmes,‭ ‬faut que ça sorte.‭ ‬Allez,‭ ‬chiale un bon coup,‭  ‬on n’est rien que tous les deux,‭ ‬personne peut te voir.‭ ‬On est tout cons,‭ ‬nous les hommes,‭ ‬on a tellement fait les fiers au fond de la mine,‭ ‬on était obligés.‭ ‬On a tellement joué les costauds,‭ ‬que pleurer,‭ ‬on dit que c’est pour les femmes.

On n’en parlait guère,‭ ‬chez nous ‭; ‬le fond,‭ ‬c’était notre affaire ‭; ‬les autres qui descendaient pas,‭ ‬ils peuvent pas comprendre.‭ ‬Même les clapeuses,‭ ‬elles peuvent pas imaginer. ‭ ‬Allez,‭ ‬Sido,‭ ‬pleure,‭ ‬si t’as envie de pleurer ‭»‬.

Sido sent la main chaude de Vladimir recouvrir son poing tout froid,‭ ‬serré sur la table en formica.

Des sanglots montent du plus profond de lui-même,‭ ‬rauques et douloureux.‭ ‬Il pleure comme un gosse.‭ ‬Ses larmes brouillent sa vue,‭ ‬et tombent‭  ‬sur l’encre du papier où il a griffonné :‭ «‬ Je suis là sans être là,‭ ‬présent mais absent,‭ ‬je préfère partir pour de bon,‭ ‬ça sera plus clair.‭ ‬Je vous aime ‭»

Peu à peu,‭ ‬sa boule dans la gorge se dissipe.‭ ‬Hoquetant,‭ ‬il dit à Vladimir :‭ «‬ Tu vois,‭ ‬j’ai toujours cru que le pire c’était la mine.‭ ‬Mais non,‭ ‬c’est maintenant,‭ ‬que je suis au fond du trou.‭ ‬J’ai touché le fond,‭ ‬je crois bien ‭; ‬mais j’ai peur de descendre encore plus bas ‭; ‬il faut tout reconstruire,‭ ‬j’ai plus le courage.‭ ‬Quel sens elle a,‭ ‬ma vie ‭? ‬Rouler sur des rails,‭ ‬jusqu’à ma retraite,‭ ‬tu parles d’un sens ‭!‬ ‭»


On ne peut plus lire les mots qu‭’‬ a écrits Sido sur son papier,‭ ‬l’encre a coulé,‭ ‬noyée dans les larmes,‭ ‬ça fait des traînées violettes qui maculent la table.‭

Mais ça n’a plus d’importance.‭ ‬Non,‭ ‬cela n’a vraiment plus aucune importance.

‭                

 

Nadine  KERVEILLANT

‭                            ‬Juin‭ ‬2008

 


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

 


 

Images Aléatoires

  • Charly virapin
  • Boulangerie
  • Magasin
  • Boulangerie
  • Deux Bras (Mafate)
  • riveste017
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés