Partager l'article ! Mine de rien, un puits de larmes: L’homme est assis lourdement sur un tabouret, sa tête blottie contre ses mains. Ses coudes sont ...
L’homme est assis lourdement sur un tabouret, sa tête blottie contre ses mains. Ses coudes sont posés sur le formica jaune de la table de cuisine.
Depuis plusieurs heures déjà, mais il ne sent pas la douleur, l’engourdissement ; seulement l’immense fatigue qui l’envahit de plus en plus, de plus en plus fort chaque jour. L’homme ne sait pas quelle heure il est. Bien plus de midi sans doute.
Il doit être au moins deux heures de l’après-midi, le soleil est passé derrière la maison, mais Sido n’a pas faim. Au fond, il s’en fiche pas mal, de l’heure qu’il est. Sido, c’est son surnom, le diminutif de son nom polonais, que ses copains de la mine n’arrivaient pas à prononcer. Trop compliqué pour eux. Ne supportant pas que ce patronyme, mémoire de toute son ascendance, ne soit écorché, il avait préféré leur demander de l’appeler Sido.
Il y avait déjà six mois que la mine avait fermé. La rumeur avait couru, les dernières années, puis s’était faite de plus en plus
précise.
L’encadrement avait aidé les mineurs à se reconvertir. Sido avait trouvé un poste de conducteur de tram. Au début, il s’était réjoui. Il avait tellement trimé au fond. Le bruit incessant et les vibrations des marteaux-piqueurs, le ronronnement continu du convoyeur, et puis surtout, surtout, les explosions du rocher à la dynamite. A la fin, Sido s’était vu proposer une promotion en tant que boutefeu, ce qui lui conférait un certain prestige auprès de ses camarades. Il était chef d’équipe. Lui seul était habilité à manipuler la dynamite. Maintenant, avec le recul, il sait que cette promotion avait été une façon déguisée de lui montrer la diminution de ses compétences en tant que piqueur. Il ne pouvait plus extraire ses 15 tonnes de charbon par poste de huit heures.
Sido avait souffert de la poussière qui s’infiltrait partout, partout sur son corps, et plus insidieusement dans ses poumons jusqu’à le rendre silicotique. Poussière fine et noire qui salissait toute la ville, les façades des maisons, poussière qui dégradait les paysages.
Et puis, l’humidité qui réveillait constamment son arthrose, de plus en plus douloureusement depuis quelque temps. Et les courants d’air, dans un univers confiné à 35°C.
Ensuite, les odeurs mêlées, de la poussière, du charbon, des machines, et les senteurs animales : la sueur, l’urine. Non, vraiment, Sido avait assez donné. Conduire le tram, ç’ allait être tranquille, il serait enfin à la lumière du jour… C’est que l’obscurité de la mine, c’était quelque chose !
Les horaires allaient devenir réguliers, le travail bien moins pénible. Il y aurait moins de responsabilités, de dangers. Il n’aurait qu’à suivre les rails. La Terrasse, Bellevue ; Bellevue, la Terrasse : pas compliqué !
Un jour, il n’a pas su ce qui lui arrivait. Cette fatigue insidieuse, sournoise, depuis quelques mois. Cette envie de rester
couché, cette incapacité à se concentrer sur quoi que ce soit, y compris le bulletin de l’amicale des mineurs, et la revue du syndicat.
Il n’avait pu prendre son travail aux transports urbains. Pourtant, les examens médicaux ne décelaient rien.
Ce matin, c’était pire que tout. Quand Sido s’est réveillé, la gorge le serrait si fort ! A présent, il se
voit au fond d’un trou. Un trou plein de glaise, dans laquelle il patauge, s’emmêle, trébuche ; il voit, du fond du trou, le ciel bleu au-dessus, tous les visages de
ses copains, ceux de sa femme, de ses enfants, qui lui tendent les bras. Mais comment les rejoindre ? Il distingue une échelle de fer, qui part du haut du trou, mais les
barreaux rouillés n’arrivent pas tout à fait jusqu’à lui. Il a beau s’étirer, sur la pointe des pieds, il glisse, ne peut atteindre le premier barreau.
Il y a quelques jours, il a pu aller se promener sur le site Couriot. Quelle idée lui a pris ? Des cadenas fermaient les grilles, mais Sido connaissait toutes les combines, après 30 ans de métier ; il a trouvé une entrée. Il a pénétré dans la salle des machines, dans le « sanctuaire », dont l’accès était formellement interdit aux mineurs, officiellement en raison des dangers, mais c’était surtout pour éviter les sabotages en cas de grève.
Et là, il a été frappé par ce qu’il a vu au sol : du lierre vert tendre commençait à étendre ses ramures tentaculaires, sur le carrelage, damier noir et blanc bien régulier.
Ce végétal sauvage, lui a paru tellement incongru, bizarre, qu’un rire nerveux l’a secoué. Rire pour ne pas pleurer. Il s’est attaché à cette trace, début de colonisation du lieu, lui faisant entrevoir l’état d’abandon qui allait s’installer progressivement dans la mine abandonnée. Le métal allait rouiller, les toiles d’araignée couvrir les vitres de verre dépoli. Les bâtiments administratifs ayant encore fière allure avec leurs verrières, leurs parements de brique, témoigneraient bientôt d’une époque révolue.
Quand il est entré dans la salle des lavabos, une vive émotion a obligé Sido à s’asseoir. Le silence total, le froid, l’ont étreint. Suspendu au plafond, l’attirail de chacun des quatre cents mineurs : casque blanc, claquettes, pantalon de travail tous noircis, miroir devant lequel chacun se frottait frénétiquement le visage pour tenter, en vain, de faire disparaître la poussière, incrustée dans les pores.
« La salle des lavabos, elle était vivante, elle était gaie, on s’interpellait les uns les autres, il y avait une ambiance de franche camaraderie. On y passait une heure, une heure et demie, pour décompresser, avant de rentrer chez nous. La tension, nous la sentions tous avant de descendre, sans nous le dire, mais on y pensait, à l’éboulement, au grisou». C’est ce que s’était remémoré Sido, face à ces vêtements accrochés au plafond par des chaînes. Ça lui paraissait lugubre comme la mort, « On dirait des pendus ! », se dit-il encore.
A présent, il ne peut même plus sortir de sa maison ; c’est une déchéance. Donner à voir à sa famille cette image d’un homme avachi sur sa table de cuisine, c’est insupportable !
Tout à l’heure, alors qu’il se croyait tout au fond du trou, il a senti le sol bouger d’un cran, comme parfois à la mine avec ses camarades, il sentait le terrain glisser et se dérober sous eux. Cette douleur, c’est bien pire que l’arthrose, que la silicose, et en plus elle ne dit pas son nom.
Vladimir, le copain de toujours, frappe à la porte. Pas de réponse. Il entre.
« Alors Sido, qu’est-ce qui t’arrive ? Faut pas te mettre dans des états pareils ! On peut parler tous les deux, non ? Tu sais, pour moi aussi c’est dur, pour tous les copains aussi. Faut pas te laisser aller comme ça. Réagis, bon sang ! »
Puis, se ravisant, tout doucement, il a murmuré : « Sido, t’es bourré de larmes, faut que ça sorte. Allez, chiale un bon coup, on n’est rien que tous les deux, personne peut te voir. On est tout cons, nous les hommes, on a tellement fait les fiers au fond de la mine, on était obligés. On a tellement joué les costauds, que pleurer, on dit que c’est pour les femmes.
On n’en parlait guère, chez nous ; le fond, c’était notre affaire ; les autres qui descendaient pas, ils peuvent pas comprendre. Même les clapeuses, elles peuvent pas imaginer. Allez, Sido, pleure, si t’as envie de pleurer ».
Sido sent la main chaude de Vladimir recouvrir son poing tout froid, serré sur la table en formica.
Des sanglots montent du plus profond de lui-même, rauques et douloureux. Il pleure comme un gosse. Ses larmes brouillent sa vue, et tombent sur l’encre du papier où il a griffonné : « Je suis là sans être là, présent mais absent, je préfère partir pour de bon, ça sera plus clair. Je vous aime »
Peu à peu, sa boule dans la gorge se dissipe. Hoquetant, il dit à Vladimir : « Tu vois, j’ai toujours cru que le pire c’était la mine. Mais non, c’est maintenant, que je suis au fond du trou. J’ai touché le fond, je crois bien ; mais j’ai peur de descendre encore plus bas ; il faut tout reconstruire, j’ai plus le courage. Quel sens elle a, ma vie ? Rouler sur des rails, jusqu’à ma retraite, tu parles d’un sens ! »
On ne peut plus lire les mots qu’ a écrits Sido sur son papier, l’encre a coulé, noyée dans les larmes, ça fait des traînées
violettes qui maculent la table.
Mais ça n’a plus d’importance. Non, cela n’a vraiment plus aucune importance.
Nadine KERVEILLANT
Juin 2008