Partager l'article ! Une saison en Obamérique 26: 27 juillet 2008 Le jour où l'essence coûtera trop cher   ...
Malibu, Californie. Il est dit que ce soir, dans cet état dans l'Etat, dans ce pays à lui tout seul, dans cette Californie si différente du reste des Etats-Unis, nous dormirons sur la plage de Malibu. L'idée a jailli alors que nous roulions au pas sur le Hollywood Boulevard, salués par Marilyn Monroe, Johnny Depp, Spiderman ou leurs sosies. Tant qu'à fréquenter l'Amérique du strass et des paillettes, autant s'y vautrer jusqu'à planter coudes, fesses et talons dans le sable blanc d'une plage mythique. Et mater, goguenard, les allées et venues d'une Pamela Anderson sautillante. Le rêve en barre...
La réalité est tout autre. Malibu ne vaut même pas le regard dans le rétroviseur qu'on lui jette quand on la dépasse. Les enragés du bétonnage ne se sont pas contentés d'en privatiser la plage, ils l'ont tout bonnement rayée de la carte à cause de leurs constructions pieds dans l'eau. Ne reste qu'une rue sans couleur et sans saveur. Un rêve de plus ravalé au rang de médiocre tableau.
Il y a de quoi être amer et étouffer ses envies de poupées, de belles décapotables et de vent dans la banane. La saison est à l'automne à l'image de la splendeur énergétique chancelante du pays. Toute considération écologique mise à part, jamais autant que cet été 2008 le citoyen des Etats-Unis n'a pris conscience de la fin de l'âge d'or. Le gallon (*) d'essence a atteint des sommets inédits, à près de 4,50 dollars. Un choc psychologique même si ce prix reste deux fois moins élevé qu'en France.
Les réticences américaines à signer les différents accords internationaux sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre ne peuvent se résumer, comme on le croit souvent en Europe, à du cynisme congénital. Où que l'on soit, à part dans le centre des plus grosses villes du pays, il n'y a pas d'alternative valable à la voiture.
Aucun peuple au monde n'a, à ce point, dressé la bagnole au pinacle de ses idéaux. On peut prendre le volant à 16 ans. On peut conduire sans savoir changer les vitesses grâce aux boites automatiques généralisées. On peut s'acheter une voiture pour quelques centaines de dollars. Et, jusqu'à présent, on pouvait remplir le réservoir de son 4x4 boulimique sans trop se vider les poches.
Pendant des siècles, les citoyens des Etats-Unis se sont choisi ce style de vie : la liberté de bouger, les grands espaces à dévorer, la route en XXL - comme les cheeseburgers... L'économie et l'organisation sociale du pays se sont construites en fonction de cette incompressible volonté de liberté sur essieux surmontés de gigatrucks, de limousines, de Hummer ou de coupés sport. Et, aujourd'hui, il faudrait qu'ils y renoncent !
Les discours les plus engagés pour la protection de l'environnement butent souvent sur la défense d'un style de vie en forme de pot d'échappement. Lorsqu'elle croyait encore pouvoir emporter l'investiture démocrate, Hillary Clinton sortit, comme ultime argument, une détaxation de la gazoline pour permettre aux vacanciers de continuer à remplir le réservoir de leur voiture au frais de l'Etat. Après quelques louvoiements, tant le procédé semblait grossier, Barack Obama a fini par dévier de son programme de promotion des énergies renouvelables et accepter l'idée de ce cadeau aux pétroliers, qui n'a d'ailleurs jamais vu le jour. C'était juste histoire de causer.
Autre causerie, qui sera plus lourde de conséquences, quant à elle : l'opportunité de lancer de nouveaux programmes de forage aux Etats-Unis. John McCain fut le premier à s'y déclarer favorable alors que les services environnementaux et associations écologiques ont réussi, ces dernières années, à éviter que des puits de pétrole supplémentaires ne répandent leurs nuisances dans des aires naturelles publiques. Barack Obama, là encore, a dû mettre un mouchoir sur ses convictions. Il avait beau dire que l'urgence était au développement des centrales propres, éoliennes, solaires ou géothermiques, il a soudain admis qu'il était peut-être encore plus urgent de donner carte blanche à BP, Chevron et autres exploitants, pour creuser de nouveaux gisements. Des spots publicitaires sont apparus pour en appeler à une nouvelle croisade américaine vers une hypothétique indépendance énergétique, comme un retour au début du vingtième siècle quand les Etats-Unis exportaient du pétrole alors qu'aujourd'hui ils sont obligés d'importer près de 70% de leur consommation.
Avec seulement 4% de la population mondiale, ils consomment le quart de la production mondiale. Un Américain utilise 50% d'hydrocarbures en plus qu'un Européen et deux fois plus qu'un Japonais. Aussi, s'il est un effort à consentir avant tout, c'est plutôt du côté des économies d'énergie que l'Amérique pourrait se tourner en laissant plus souvent la voiture au garage ou en changeant de cylindrée...
* Un gallon équivaut à 3,78 litres.
copyright (textes et photos) : Franck Cellier