Lundi 22 septembre 2008 1 22 /09 /Sep /2008 09:05

28 juillet 2008

La bonne année des paysans

 

 


   Morro Bay, Californie. La route number one, qui mène de Los Angeles à San Francisco, coupe le monde en deux parties. A l'ouest, l'inconnu, les eaux froides du Pacifique et la brume. A l'est, les montagnes, les forêts incendiées et les chauds rayons du soleil. Dansant sur l'écume, surfeurs et éléphants de mer semblent surgir du néant. L'océan n'a pas pris la peine de revêtir sa tenue d'été. Il martèle la plage comme pour la faire reculer et la couvre d'algues indélicates marquant la fin du monde d'une ligne verte : " mon petit gars, tu es au bout du voyage, tu as dévoré l'Amérique, restons-en là ".

   Le petit gars remonte son col, porte son regard sur le chemin d'où il vient. La chevauchée s'arrête, il n'y a pas d'autres continents à découvrir. L'aventure est finie, il n'y a plus d'or à extraire de la mine. Le temps est venu de planter ses sabots dans la terre et cultiver son jardin, des vignes de Californie aux champs de coton de Louisiane en passant par le blé, le maïs et le soja du Middle West.

   Le paysan américain pèsera lourd dans le scrutin de novembre. Son bulletin prend d'habitude la couleur de son cou : le rouge républicain. Il n'y a pas de raison pour que ça change cette année car la récession économique, dont l'administration Bush est donnée pour responsable, a épargné le monde agricole. Avec un dollar au plus bas, des récoltes mondiales en baisse et la montée des cours des céréales, jamais l'agriculture américaine ne s'était aussi bien portée. Elle a enregistré une augmentation inédite de ses exportations : + 20% rien que pour les exportations de maïs.

   La production d'éthanol, en guise de diversification des ressources d'hydrocarbures, a boosté un peu plus le secteur et justifié une augmentation des surfaces cultivées. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la part des exportations agricoles a augmenté par rapport à celles des produits manufacturés, rapprochant le modèle économique américain de celui d'un pays du tiers monde.

   Il était dit que 2008 serait l'année des paysans. Les sénateurs et représentants américains ont voté massivement une loi qui accorde aux agriculteurs du pays plus de subventions qu'ils n'en ont jamais eu. Sur les cinq années à venir, les fermiers de l'oncle Sam recevront quelque 307 milliards de dollars.

   John McCain et Barack Obama n'ont pas pris part au vote. Mais tant les Républicains que les Démocrates des campagnes se sont précipités sur cette occasion d'apparaître populaires auprès de leur électorat rural. Ils ont relevé le revenu annuel du plafond d'éligibilité de 200 000 dollars à 750 000 dollars et même les propriétaires de chevaux de course ont eu droit à leur exonération.

   Il y a quatre ans, Georges W. Bush lui-même avait soutenu un projet similaire car il visait sa réélection. Ce n'était plus le cas cette année et il a mis son veto à ce projet de loi, prétextant que l'agriculture américaine n'avait pas besoin d'une telle manne publique avec les cours records des produits agricoles : + 126% pour le blé, + 57 % pour le soja et + 45 % pour le maïs. Sous-entendu, les paysans s'en mettent plein les poches avant même de recevoir les subventions. Mais le veto présidentiel a été balayé et les paysans vont continuer, selon les mots du républicain Robert W. Goodlatte de Virginie, d'assurer au pays " la production alimentaire la plus sûre, la plus abordable et la plus abondante du monde ".

   Mais à quel prix pour l'environnement ! Dans le Midwest, le fumier et les autres engrais utilisés par les exploitations agricoles finissent par rejoindre le Mississippi puis l'océan. En été plus particulièrement, les phosphates et nitrates que les Etats-Unis déversent dans la mer favorisent le développement d'algues qui empêchent ensuite l'oxygénation de l'eau, ce qui fait fuir poissons et crustacés des côtes du Texas et de la Louisiane.

   Une étude de l'US geological survey a classé l'Indiana en troisième position au palmarès des états qui déversent le plus de nitrates, derrière l'Illinois et l'Iowa. Neuf états, montrés du doigt par l'étude - l'Illinois, l'Iowa, l'Indiana, le Missouri, l'Arkansas, le Kentucky, le Tennessee, l'Ohio et le Mississippi - ne représentent qu'un tiers des terres du bassin versant du Mississippi mais ils produisent plus des trois quarts des polluants déversés dans le golfe du Mexique.

   L'an dernier, les fermiers de l'Indiana ont augmenté de 18% la surface plantée en maïs pour arriver à 2,630 millions d'hectares. Les zones humides, les "wetlands", censées retenir les écoulements de fertilisants, se réduisent comme peau de chagrin. Les scientifiques sont sans illusions quant aux déclarations d'intentions des agriculteurs sur la réduction de leur pollution. " Plus de maïs veut toujours dire plus de fertilisants. Les premiers constats remontent à 1985 et le problème est toujours là ", remarque, désabusé, Ron Turco, professeur d'agronomie à l'université de Purdue.

 

 

 

 

 

 

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copyright (textes et photos) : Franck Cellier


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