Partager l'article ! Une saison en Obamérique 28: 29 juillet 2008 Bienvenue à Wal-Mart où les pauvres travaillent pour les pauvres ...
29 juillet 2008
San Francisco, Californie. L'endroit est franchement attirant même si la météo se la joue peau de vache. On y poserait bien ses valises un peu plus longtemps que les quelques jours nécessaires à la vente du vieux Land Rover. A l'image d'une halte qui se veut plus utilitaire que touristique, je veux vous amener aujourd'hui dans le cinquante-et-unième état du pays. Une cellule photoélectrique commande l'ouverture de ses portes, on y entre armé d'un chariot. Bienvenue à Wal-Mart : 3 700 magasins et 1,3 million d'employés.
Ici, entre les rayons de chaussettes et de snackers, nous sommes au coeur de l'Amérique moyenne. Une commentatrice xénophobe conseillait d'aller y débusquer les sans-papiers, soit parce qu'ils y travaillent pour des salaires de misère, soit parce qu'ils y achètent des boîtes de soupes de nouilles à 50 cents.
La bêcheuse, habituée des malls commerciaux plus brillants, se trompait sur un point essentiel : les rayons de l'hypermarché discount ne font pas pitié. Ils quadrillent au contraire la plus vaste caverne d'Ali Baba des Etats-Unis. Rien n'y manque à part le bon pain et le Roquefort. Au plus bas prix possible, on y trouvera : une bible en DVD, un paquet de pistaches, un vélo d'appartement, un barbecue, la tenue complète de l'équipe locale de football américain, une paire de Levi's, des cerises d'Argentine, un pack de bières aromatisées, un ipod, un écran plat, une arbalète et un soutien-gorge wonderbra...
Les clients sont tordants, ils s' interpellent, se complimentent, donnent volontiers leur avis sur l'habit que vous convoitez et vous demandent comment on cuisine les frites congelées qu'ils viennent de déposer dans leur panier. Certains, obèses, handicapés ou juste un peu flemmards, ont pris les commandes de voiturettes électriques, hybrides d'un fauteuil roulant et d'un chariot.
Les plus familiers paient leurs courses à une caisse automatique qu'un contrôleur surveille de loin. Personne n'a l'air de tricher par honnêteté ou par crainte de " Big Brother ". Le vol à l'étalage n'est pas à la mode, trop minable. Aux caisses traditionnelles, l'employé scanne les articles, les empaquette sans se soucier de pollution et propose même de distribuer du cash supplémentaire aux clients à cartes. Ceux-ci peuvent alors se sentir plus riches en sortant, les bras pleins de victuailles et le porte-monnaie débordant de billets.
Wal-Mart n'est donc pas aussi traumatisant et stigmatisant pour ses usagers que le croit l'Amérique bien-pensante. Il est cependant le résultat monstrueux de la logique capitaliste. Il affiche un chiffre d'affaires annuel de 350 milliards de dollars pour 12 milliards de bénéfices. Il n'y a pas plus gros. En plus du monde des affaires, Wal-Mart a débordé dans le domaine politique et social.
William McDonough, vice-président du syndicat des employés de la distribution, dresse un parallèle intéressant entre le patron de Wal-Mart, H. Lee Scott, et le légendaire Henry Ford : " Henry Ford s'assurait de payer ses salariés suffisamment pour qu'ils puissent s'acheter les voitures qu'ils construisaient. Wal-Mart fait l'inverse, il se vante d'aider les plus pauvres grâce à ses prix bas et les bas salaires qu'il distribue contribuent à faire augmenter le nombre de pauvres aux Etats-Unis ".
Une caissière de Wal-Mart gagne moins de 10 dollars par heure. Ce qui l'amène à un salaire annuel moyen de 17 600 dollars, soit moins que le seuil de pauvreté pour une famille de quatre personnes (19 157 dollars) et à peine plus que le même seuil de pauvreté pour une famille de trois personnes (15 219 dollars). Frances Browning a 57 ans et lâche, fataliste : " J'ai déjà travaillé pour quinze dollars de l'heure mais ça faisait deux ans et demi que j'étais au chômage. Aujourd'hui, je gagne 9,53 dollars de l'heure et, comme tout le monde, j'aimerais gagner plus. Mais il faut être réaliste ".
Dans un pays où le salaire minimum est outrageusement resté collé à 5,15 dollars de l'heure, il y a peu de chances pour que Wal-Mart change de politique même si, sous la pression, la direction s'est donné bonne conscience en s'engageant dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Au contraire, Wal-Mart déploie tous les moyens pour empêcher l'installation des syndicats de salariés en son sein, alors que les conditions de travail y sont épouvantables comme le prouve le chiffre effarant du turn-over : 500 000 employés quittent la société chaque année. Comble de l'abus de pouvoir, Wal-Mart vient d'expliquer à son personnel que l'élection de Barack Obama, qui, en tant que sénateur, a voté une loi favorisant la syndicalisation, se traduirait par des licenciements et le pourrissement de l'atmosphère de travail. Le procédé a été jugé illégal mais Wal-Mart a les moyens de payer l'amende.
copyright (textes et photos) : Franck Cellier