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30 juillet 2008
San Francisco, Californie. Les rues s'hispanisent, la Main street devient le Camino real, le Mexique n'est pas très loin. La ville a beau s'être répandue de part et d'autre de la baie en jetant par-dessus bord des ponts déraisonnables, elle est restée humaine, de maisons bleues adossées à la colline en sentiers vagabonds. Nous voilà piétons, la voiture est vendue grâce à Craigslist, un service Internet gratuit de petites annonces.
Bientôt ne resteront plus de l'Amérique que quelques souvenirs et une année d'école, un enfant qui s'engouffre dans le " school bus " jaune un matin pluvieux, les yeux humides. D'un infime mouvement de la main, il désigne à la fois sa détresse de plonger dans un univers étranger et son consentement face à l'épreuve. Le car replie son panneau de stop, la circulation alentour peut reprendre comme le stipule le code de la route qui confère au transporteur d'élèves le même statut prioritaire que celui des pompiers, des ambulanciers ou des policiers.
Nos quatre enfants ont tous intégré des écoles publiques dans un district réputé pour l'excellence de ses établissements. De la primaire au lycée en passant par le collège, ils ont bénéficié d'un enseignement gratuit et de qualité. Un système à la carte leur permettait de choisir les matières qui les attiraient le plus : musique, dessin, sport, danse... Le petit oiseau du bus jaune a vite appris à écouter, comprendre et parler pour finalement décrocher le plus beau trophée aux yeux de ses parents : une réprimande pour bavardage en classe.
S'il est une chose que l'éducation américaine sait faire, quand elle s'en donne les moyens, c'est bien l'accueil des étrangers, du jardin d'enfants jusqu'à l'université, où les études deviennent alors soudainement payantes et, tout bonnement, hors de prix. En plus d'avoir appris à parler anglais, les petits Frenchies ont salué le drapeau, presque tous les matins, avalé quelques bondieuseries et se sont initiés aux dures lois de l'économie de marché. Le grand bain dans les Etats-Unis d'aujourd'hui.
Le plus petit comprit bien vite que tout avait un prix. Un bon devoir, un acte de camaraderie ou un brin de flagornerie lui rapportaient des dollars fictifs qui lui permettaient tout de même de s'acheter de vraies confiseries à la récréation devant le regard envieux de " moins bons " élèves.
Pour aussi efficace et accueillante qu'elle soit, l'école américaine n'en est pas moins en crise. Crise de confiance d'abord à cause de la violence sur le perron, et parfois à l'intérieur, des établissements les plus défavorisés. La libre circulation des armes à feu ignore les limites d'âge et de jeunes adolescents en arrivent à faire parler la poudre quand, sous d'autres cieux, ils n'auraient eu que leurs poings pour se battre.
L'évaluation permanente et médiatisée de chaque district scolaire rappelle, mois après mois, les terribles constantes d'une société inégalitaire, de ses ghettos ethniques et sociaux d'où il est si difficile de s'échapper. Les résultats aux examens dans les quartiers pauvres sont lamentables et cela ne surprend personne.
Les plus démagos font porter le chapeau aux enseignants. Il y a quelques mois, l'avocat médiatique Rick Berman avait lancé la chasse aux pires professeurs des Etats-Unis. Son groupe de lobbying s'était payé un encart publicitaire dans lequel il demandait aux parents d'élèves de dénoncer les " dix pires profs (syndiqués) des USA ". Et il annonçait qu'il offrirait 10 000 dollars à chaque nominé pour qu'il démissionne.
Mais la crise est aussi, tout simplement, économique. Le nombre d'enfants ayant droit à un repas gratuit, parce que les revenus de leurs parents sont inférieurs à 27 560 dollars par an dépasse cette année, pour la première fois, les 15 millions. A l'heure où le gouvernement multiplie les cadeaux fiscaux et dépense quotidiennement des centaines de millions de dollars pour faire la guerre, il n'a plus les moyens de soutenir son système éducatif. Si bien que les dix profs que cet anti-syndicaliste primaire de Berman voulait faire partir, sont sans doute déjà au chômage avec les milliers d'autres dont les postes ont disparu à la rentrée de cette année.
Il n'est plus un comté dans le pays, de la Floride à la Californie en passant par le Maine, où les écoles ne soient obligées de soumettre leurs budgets à des coupes sombres. Rien qu'à Los Angeles, 500 postes ont été supprimés et près de 700 à Détroit. Fait du hasard ? L'école de mon petit loupiot, que je vantais plus haut, a fermé ses portes en juin. Partout ailleurs, les conseils d'administration suppriment des lignes de " school busses " jaune et annulent toutes les sorties scolaires de peur de ne pas pouvoir payer le fuel de la chaudière. Une centaine de circonscriptions scolaires, essentiellement dans les campagnes, a adopté la semaine des quatre jours, non pour des raisons pédagogiques mais pour économiser un jour de chauffage tous les lundis.
copyright (textes et photos) : Franck Cellier