Partager l'article ! FONCIER : 6 500 HECTARES DE TERRES EN FRICHE: Agriculteur cherche champ désespérément ...
Fabrice (à gauche) et Olivier Fontaine sont regroupés au sein de l’exploitation familiale mais leur surface est morcelée entre Cratère et la Confiance. Ils connaissent d’autant plus la valeur de la terre que, selon eux, «24 m2 de terres agricoles disparaissent chaque seconde en France».
«Quand j’ai obtenu mon terrain en 2005 auprès de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural), j’ai fait 44 mécontents.»
Fabrice Fontaine, 29 ans, avait attendu cinq ans avant de pouvoir acheter un terrain de 7,5 hectares dans les hauts de Saint-Benoît, pour ensuite s’installer et
débuter le métier d’agriculteur pour lequel il s’était formé. A cinq reprises, il avait postulé sans succès. Certains ont eu plus de chance, d’autres moins.
Le constat est éternel : il n’y a pas assez de terrains pour répondre aux besoins d’installation de la centaine de jeunes qui décrochent chaque année leur diplôme
de technicien agricole dans les lycées et autres établissements de formations agricoles. La Safer n’a pu débloquer que 26 terrains exploitables en 2010 et 28 cette année. La file d’attente
augmente. A ces «primo demandeurs» s’ajoutent ceux, parmi les 7 000 agriculteurs recensés dans l’île, qui ont besoin de nouvelles surfaces pour rentabiliser leurs exploitations.
«Nous sommes sur un fil tendu, résume Olivier Fontaine, frère de Fabrice et vice-président des Jeunes Agriculteurs. Il n’y a pas assez de surfaces, les terrains mis
sur le marché sont trop petits pour être rentables mais on est bien obligé de s’installer dessus sinon, dans dix ans, il n’y aura plus d’agriculteurs quand les vieux seront partis à la retraite».
Les deux frères croient pourtant en l’avenir de leur métier et au développement des différentes filières. Mais, à l’instar de toute la profession, ils se sentent à l’étroit sur leur
île.
La poussée démographique, l’agrandissement des villes, la construction de nouvelles routes et l’augmentation des zones naturelles protégées réduisent déjà
suffisamment la part des terres agricoles pour que ne s’ajoute pas à ces pressions diverses le gâchis des «terres incultes».
Le tonneau des Danaïdes
Il y a deux semaines, Jean-Yves Minatchy, le président de la chambre d’agriculture s’est une nouvelle fois publiquement indigné contre les 6 500 hectares de terres
en friche qui échappent encore au monde agricole. «Nous devons relancer sans cesse les collectivités publiques pour qu’elles nous aident à mettre en valeur ces terres agricoles. Les agriculteurs
en ont besoin pour travailler». Et le leader syndical d’enfoncer le clou : «3 500 hectares de ses terres en friche sont en zone irriguée, dont 800 hectares sur Saint-Leu dans le périmètre du
basculement des eaux d’est en ouest. Ce n’est plus tenable».
«Plus tenable», certes, mais la récupération des terres agricoles non cultivées relève d’un travail de fourmi. «La majorité de ces terres appartiennent à des
privés, indique Pascal de Gerus, responsable de la cellule des terres incultes à la Safer. Mais les procédures sont longues, chaque cas est particulier. On doit s’attaquer au droit de la
propriété qui est l’un des plus protégés par la constitution dans notre pays».
Est réputée inculte, une terre agricole sur laquelle aucune exploitation n’a été pratiquée depuis plus de trois ans. Ce délai est réduit à deux ans dans les zones
de montagne. Les procédures de récupération de ces terres s’appliquent également à ce que la loi appelle des terres «manifestement sous-exploitées» ; c’est-à-dire dont le rendement constaté est
inférieur de 50% au rendement établi par les références techniques et économiques en vigueur sur le département.
Ce sont les Cahiers de l’agriculture qui, en 2005, ont estimé à 6 650 hectares, les surfaces agricoles non exploitées. Dans la foulée, notamment grâce aux lois de
décentralisation de l’Etat vers le Département, les campagnes 2007 et 2008 de mise en valeur des friches (1 367ha sur les deux années) ont été sensiblement supérieures aux bilans des années
précédentes. Mais l’essai n’a pas été transformé sur les exercices suivants : seulement 410ha mis en valeur grâce à des procédures ou des médiations pour la période 2009-2010. «C’est le tonneau
des Danaïdes, quand des surfaces sont remises en culture, d’autres sont abandonnées, les chiffres évoluent sans cesse», déplore Pascal de Gerus dont les tablettes ne recensent quant à elles
aujourd’hui «que» 5 223 hectares en friche.
Les services concernés (Direction de l’agriculture, conseil général, Safer, chambre d’agriculture) se doivent donc de prendre en compte la faisabilité d’une remise
en culture pour éviter les retours de friche. «Il ne sert à rien d’imposer des défrichages sur des terrains difficiles, pierreux et montagneux où les travaux d’aménagement seront plus élevés»,
remarque Renaud Bonin, responsable du pôle juridique et administratif de la chambre verte. Les fonds publics européens ne financent désormais plus que 75% des travaux d’aménagement, le reste
étant à la charge de l’agriculteur. A l’impossible nul n’est tenu comme ont pu le constater les planteurs installés ces dix dernières années au-dessus de l’Ermitage sur la partie basse de
l’antenne 4 du basculement des eaux : malgré l’irrigation, les cannes ne poussaient pas à cause de la minceur de la couche de terre et nombre de champs ont été abandonnés.
«Un terrain, c’est un travail»
«Aujourd’hui, on propose des terrains remplis de pierres aux agriculteurs et on construit des lotissements dans les bas sur les bonnes terres à canne», regrette
Fabrice Fontaine en visant les plaines alluvionnaires de l’est.
En plus des contraintes physiques présentées par certaines terres en friche, les procédures de mise en valeur se heurtent à des contraintes juridiques et
économiques. Juridiques du fait de l’indivision et de la présence d’un trop grand nombre d’héritiers qui ne parviennent pas à s’entendre. Economiques parce que les propriétaires proches des zones
urbaines préfèrent spéculer et attendre une hypothétique démultiplication de la valeur de leur bien grâce à son éventuel reclassement en zone constructible. Ils peuvent certes louer leur terrain
à un agriculteur mais ce bail les engage sur neuf ans.
Les six agents de la Safer privilégient la médiation lorsqu’une terre inculte est repérée. Si le propriétaire n’est pas en capacité de mettre lui-même en valeur son
terrain, il peut toujours le vendre, le louer ou signer une convention de mise à disposition avec la Safer. En cas de réticence, les procédures légales peuvent aboutir à un fermage d’office,
voire une expropriation. Elles sont strictement encadrées par des passages en Commission départementale d’aménagement foncier (CDAF), des enquêtes publiques et autres mises en demeure. Tout au
long de ce parcours juridique, le propriétaire visé peut interrompre la machine administrative en faisant semblant de mettre sa terre en culture. Le passage d’un tractopelle aplanissant un
terrain permettait par exemple de gagner un temps précieux car lorsque l’agent de la Safer constatait six mois après, que rien n’avait été planté, il devait recommencer la procédure depuis le
début.
Depuis le 22 juillet dernier, une nouvelle ordonnance foncière lutte contre ce type de «récidive». Désormais, une procédure enclenchée reste valable pendant dix ans
et peut donc être redémarrée au stade où elle avait été suspendue. Le renforcement de l’arsenal juridique ne devrait cependant pas suffire à révolutionner la récupération des terres en friches.
Olivier Fontaine estime pour sa part que seules des incitations à destination des propriétaires de terres incultes peuvent les amener à jouer la carte agricole. «Ces terres n’ont pas qu’une
valeur financière, elles représentent un projet de vie, un travail. Et dans notre société de chômage, on ne peut pas les laisser s’échapper».
Franck CELLIER
Quand certaines terres sont remises en valeur, d’autres sont abandonnées, la reconquête des terres en friche a des allures de «tonneau des Danaïdes» selon Pascal de Gerus, responsable de la cellule terres incultes à la Safer.
Fabrice Fontaine a obtenu son brevet de technicien agricole en 2000 à l’issue de sa formation à la Maison familiale de l’Est. Mais, une fois son sésame pour devenir
exploitant en poche, il est devenu... employé au magasin de la Cane à Saint-André. Ce n’est pas vraiment ce qu’il rêvait de faire mais il n’y avait pas de place pour lui sur les terres familiales
du Cratère, dans les hauts de Saint-Benoît où son père André et son frère Olivier exploitent déjà 16 hectares de cannes, ananas et letchis.
Fabrice a donc pris son mal en patience et s’est porté candidat à chaque fois qu’une offre de la Safer se présentait dans les parages.
Cinq fois il a perdu, jusqu’à cette offre de 7,5 hectares de terres incultes à la Confiance. Les champs avaient été abandonnés et pour cause : «Le terrain est en
escalier, il y a de la rocaille difficile à casser et très peu de terre, raconte-t-il. Tous les planteurs du coin le disent, ils sont sur une ancienne coulée de lave». Il a hésité jusqu’au
dernier moment avant de signer. Le fait que 44 autres candidats se pressaient sur la même parcelle l’a persuadé qu’il n’avait guère le choix s’il souhaitait rester fidèle à son «projet de vie».
«De mars à août 2005, trois engins de la Redetar (ex-organisme de travaux publics agricoles rattachés au Département) travaillaient en permanence sur le terrain. Il y avait deux tractopelles et
un bulldozer, dit-il. A cela s’ajoutait un tracteur équipé d’un broyeur de pierres. J’ai dû payer ma part car les travaux ne sont plus financés à 100%. J’ai défriché à mes frais puis ça m’a coûté
40 000 euros et j’ai dû apporter 16 000 euros. Il fallait faire vite pour ne pas perdre la priorité et je n’ai pas pu bénéficier du prêt pour Jeune Agriculteur. La première année, j’ai passé des
jours et des jours à réorganiser la terre en profondeur à épandre des fientes de volaille. J’ai transporté 400 tonnes d’écumes de l’usine jusqu’à ici. Puis j’ai planté les nouvelles variétés R582
et R579».
Aujourd’hui, Fabrice Fontaine est toujours empêtré dans son endettement de départ. «Si je ne regarde que la trésorerie, je gagne moins que lorsque j’étais salarié à
la Cane. Mais j’ai choisi ce métier, je suis libre de mes choix maintenant. L’agriculture, c’est mon avenir et celui de ma famille». A ses côtés, son frère Olivier acquiesce. Avec leur père, ils
sont réunis en exploitation familiale. Tous deux sont confiants et certains que l’agriculture apportera du travail à des milliers de Réunionnais.
Ils se rappellent qu’il y a un an, ils manifestaient avec d’autres adhérents des Jeunes Agriculteurs à Rivière-des-Roches. Ils avaient symboliquement planté des
légumes sur un terrain perdu pour l’agriculture et cerné par l’urbanisation. «24 m2 de terres agricoles disparaissent chaque seconde en France», lançaient-ils à l’époque. La fuite n’est toujours
pas colmatée.
La Safer anime et met en oeuvre la politique de récupération des terres incultes portée depuis 2007 par le conseil général pour ce qui concerne le recensement et l’enquête publique. L’Etat conserve cependant ses pouvoirs régaliens pour les mises en demeure, les fermages d’office et les expropriations. Toutes les étapes de la procédure sont soumises à l’avis de la Commission départementale d’aménagement foncier qui se réunit deux à trois fois par an.
En 2008, date d’entrée en vigueur de la convention entre le conseil général et la Safer, 3 600 hectares étaient déjà en «procédure terres incultes» et 1 700
hectares ont pu en être retirés pour cause de remise en valeur grâce à une mise en culture, l’établissement d’un bail rural ou la vente.
2009 fut consacrée au lancement de nouvelles procédures sur les communes dotées de chartes agricoles : Bras-Panon, St-Benoît, St-Joseph et St-Louis. Sur 782ha en
procédure, 190ha ont pu être mis en culture. En parallèle, les médiations ont engendré 220 hectares de mise en valeur. Des recensements de terres en friche ont également été diligentés sur les
communes concernées par le basculement des eaux d’est en ouest : à St-Paul et à St-Leu (960ha) avec des enquêtes publiques réalisées dans les six premiers mois de 2010. 2010 aura par ailleurs été
marquée par plusieurs temps forts : le recensement des friches sur les communes de St-Pierre (431ha), St-Philippe, St-André (164ha) et Ste-Suzanne (252ha) ainsi que le lancement de l’enquête
publique sur les friches de la commune de Sainte-Rose (120ha). Evidemment, les investigations et les efforts de médiation se poursuivent dans les communes citées plus haut.
Les prochaines communes dans lesquelles vont s’activer les agents de la Safer sont celles des Avirons et de Petite-Ile. Les autres communes de l’île ne sont pas
pour autant oubliées, des procédures plus anciennes y sont toujours en cours. Ainsi, sur l’ensemble des 24 communes, la Safer a recensé, pour ses campagnes de «reconquête des friches de 2008 à
2010» 5 318ha de friches. Parmi ces terres incultes, 744ha ont fait l’objet de mises en demeure et 272ha d’expropriation. Au titre des résultats, 2 059ha ont été mis en culture, 341ha ont été
loués à des fermiers et 180ha vendus.
Ces remises en culture ne peuvent hélas pas se soustraire mathématiquement du constat de départ des terres incultes puisque, à l’issue de l’exercice, la Safer
recensait pratiquement la même surface de friches. Un autre chiffre est révélateur des difficultés de cette «reconquête» : les «erreurs de procédures» ont concerné 824ha.
6 650. En 2005, les Cahiers de l’agriculture évaluaient le «potentiel brut de reconquête» à 6 650ha mais diminuaient ce chiffre de moitié pour
arriver à 3 000ha de «potentiel net» après avoir retiré les terrains en fonction des coûts et potentiels de production.
50 000. Tel est l’objectif chiffré des Cahiers de l’agriculture en terme de SAU (surface agricole utilisée) : 50 000ha en 2020 contre 42 428 en
2004.
34 096. En 2008 la Direction de l’agriculture et de la forêt dénombrait 34 096ha de terres arables sur une SAU totale de 47 476ha (Ces chiffres
diffèrent de ceux des Cahiers de l’agriculture auxquels on ne peut donc pas les comparer). Mais il est intéressant de noter que la surface des terres arables n’a cessé de diminuer depuis 1989,
date à laquelle elles couvraient 43 592ha. La surface des «territoires non agricoles» est quant à elle passée de 53 193ha à 67 110ha pendant la même période.
3 033. Selon les objectifs de reconquête des Cahiers de l’agriculture, région par région, c’est l’Ouest qui doit faire le plus gros effort avec 3
033ha à reconquérir contre 2 160ha pour le Sud, 1 142ha pour l’Ouest et 254ha pour le Nord. Filière par filière, les reconquêtes sont essentiellement destinées à la canne avec un objectif de 3
871ha, contre 1 773ha pour l’élevage.