Samedi 18 décembre 2010 6 18 /12 /Déc /2010 14:06

RAIDERS 2000

«Vous avez une chance inouïe»

      

Ils sont partis en ordre dispersé et se sont encore un peu plus éparpillés d’une ravine à l’autre. Pourtant, ils font partie d’un même team, celui de la gendarmerie. Sur une épreuve aussi individuelle que le Grand Raid, qu’est ce qui pouvait lier les 63 «Raiders 2000»? Réponse au bout des 163 kilomètres.

Cap Méchant (Saint-Philippe)«Vous êtes des p… de privilégiés»! La phrase sonne comme une insulte pour ces raiders, meurtris par l’effort et allant puiser leurs dernières forces dans les tréfonds de leur volonté. Ils sont qualifiés partout de héros. Ils entreprennent publiquement, en plus de leur périple de 163 kilomètres à travers les montagnes réunionnaises, un éprouvant voyage dans l’inconnu, au-delà de tout ce qu’ils savent d’eux-mêmes en matière de résistance et de fatigue. Et voilà qu’on les traite de «privilégiés».

Frédéric Lodens, le coach sportif d’une dizaine de participants inscrits au sein de l’équipe des «Raiders 2000», affiliée à la gendarmerie, a cependant le droit et le devoir de dire leurs quatre vérités à ses coureurs puisque, justement, tout le monde est là dans une épreuve de vérité. «C’est un privilège de pouvoir se payer le Grand Raid quand des gens crèvent la dalle. Je m’étais préparé pour participer avec eux mais j’ai eu des problèmes de santé et j’ai dû rendre mon dossard. Ils savent très bien que j’ai les boules de ne pas être avec eux sur les sentiers. Alors c’est la première chose que je leur dis : Vous avez une chance inouïe d’être là»!

Jeudi soir à Saint-Philippe. En connaissance de cause, jeudi, les «Raiders 2000» se sont rendus sur la ligne de départ au Cap Méchant en bus ou par leurs propres moyens. Mis à part l’écusson que certains avaient collé sur leur sac, il était impossible de les repérer. Noyés dans la foule en ordre dispersé. Le Grand Raid est avant tout une affaire individuelle. Intime même. Quand Fabrice Sanson réussit à s’allonger et à fermer les yeux sur la pelouse du stade, Sébastien Gautrais, lui, a les yeux grand ouverts, surexcité par l’épreuve qui l’attend : «J’ai eu du mal à dormir la nuit dernière. J’ai la course dans la tête».


Le risque de «se griller»


Aucun des «Raiders 2000» ne concourt pour jouer la gagne, ni même le top 100. Chacun est engagé dans une compétition face à lui ou elle-même. Pourtant, au coup de feu, la folie du sprint s’empare de tout le monde. Sprinter réputé sur deux-roues, Armand Henriette raconte : «J’étais dans les premiers sur la ligne de départ. Après le premier virage, il y avait une foule devant moi sur la ligne droite. Je me demande d’où ils sont sortis».

 

Hell-Bourg

 

Au petit matin, Frédéric Lodens encourageait ses coureurs à Mare-à-Boue. «Ils sont préparés physiquement et mentalement. On n’a plus de conseils à leur donner une fois en course mais ça leur fait du bien psychologiquement de me voir».


Vendredi matin à Hell-Bourg. Dans le même temps, les gendarmes ouvraient leur poste de Hell-Bourg et accueillaient les deux kinés bénévoles ayant répondu à l’annonce postée sur un site internet spécialisé. À 6h40, ils ont donné quelques affaires de rechange au Népalais Dawa Sherpa mais il faudra attendre 10h pour que se pointe le premier «Raider 2000», Joseph Boyer, détendu et souriant. Il est vite rejoint par Jean-François Robert, puis par Krishna Ranganayaguy qui se plaignent du «traquenard» dans lequel ils ont été embarqués à Bélouve. Les trois dalons font la course plus ou moins ensemble. Quelques jeunes athlètes du club de Saint-André sont venus les encourager. Krishna se demande si Jean-François ne risque pas de «se griller» en suivant Joseph de trop près. Lui, en tout cas, il commence à douter…

«Et une soupe de nouille, une!», s’exclame le chef de poste, Pascal Jacquet. Les coureurs se pressent sur les lits de camps, chouchoutés par leurs proches et par les kinés. Il y a là Bruno Febvre, parti pour faire une belle course et Philippe Vergnes qui se trouve «moins bien qu’il y a deux ans». Il abandonnera en effet à Cilaos mais se consolera avec la belle performance de sa compagne Nadine Chabaud dans le Trail de Bourbon.

 

«Un sacré coup de sabot»


Hell-BourgEric Garcia, lui, avale son poulet en se disant : «C’est quand même la première fois que je galère comme ça »… Christian Hamer rigole, tout heureux d’avoir un masseur sur chaque jambe. «J’ai des jambes toutes neuves», crie-t-il avant de repartir. Deux gendarmes de Saint-Gilles, Laurent Mounier et Laurent Turquetit, semblent se surveiller de près. Le premier a un peu d’avance et Pascal Jacquet lui conseille, en plaisantant, d’en profiter pour semer son collègue. Les deux compères finiront de toute façon en même temps à la Redoute. Au fond de la tente, Fabrice Sanson, «le dormeur du départ», déguste ses pâtes sous le regard admiratif de sa fille.

Pour eux, le Grand Raid est – encore – souriant. Pas pour Armand Henriette qui vient de rendre son dossard. «Je n’arrive plus rien à avaler. Je n’ai plus de force. Même s’il y en a encore beaucoup derrière moi, ça ne sert à rien de continuer comme ça. C’est quand même un sacré coup de sabot que tu prends quand tu abandonnes». Pour lui remonter le moral, d’autres projets sportifs attendent le duathlète-raideur-cycliste.

Ils seront plus de 300 à être disqualifiés parce que hors-délai à Hell-Bourg. Sébastien Gautrais est passé juste à temps. Trois quarts d’heures avant la fermeture du pointage.

 

Vendredi soir à Deux-Bras. Entre Hell-Bourg et Deux-Bras, il s’est évidemment passé un monde, 55 kilomètres, 5 937 mètres de dénivelés positifs et négatifs, des douleurs physiques impossibles à chiffrer et une multiplication des écarts. Les gendarmes ont installé deux tentes «tout confort» au bout de la piste qui longe la Rivière des Galets. Les épouses donnent un coup de main aux commissaires en tenant l’un des deux postes de pointage. Quatre masseurs et une vingtaine de bénévoles se relaient, deux nuits durant, pour assurer l’accueil des «Raideurs 2000» et parfois de leurs compagnons de route rencontrés sur le parcours.

 

Le «miracle» du genou droit


Samedi matin à Deux-Bras. Derrière David Elizeon et Bruno Febvre, c’est Christian Hamer qui débarque à 4h du matin, flanqué du Pyrénéen Benoît Coulombier. Les deux hommes s’accordent une heure de repos. Ils se sont connus à Mare-à-Boue et ne se sont plus quittés. «À deux c’est mieux que seul, sans lui j’aurais abandonné», affirme Benoît. «La nuit, sa présence m’a boosté, renchérit Christian. C’est la première fois que je fais une vraie rencontre sur le Grand Raid, d’habitude c’est éphémère. On a passé 120 kilomètres à parler du boulot, du sport, du pays, à blaguer pas mal…» A la Redoute, ces deux-là s’échangeront leurs numéros de téléphone.

Hell-BourgArrivé 10 minutes avant eux, Jean-François Robert est seul. Et il en bave. Il n’arrive plus à se réveiller. «Il ouvre les yeux puis les referme. On ne peut pas le laisser se rendormir, on le secoue un peu», explique une bénévole. Mais le Sainte-Rosien n’en peut plus. Il a perdu les deux copains qui l’accompagnaient à Hell-Bourg. «Si ma femme n’était pas descendue dans Mafate pour me voir passer à Trois-Roches j’aurais abandonné à Cilaos, comme Joseph et Krishna »… Il grimace, ses jambes sont raides. Elise et Céline lui massent chacune une cuisse.

Il passe une première fois vers le poste de pointage. Mais à peine a-t-il fait quelques pas, il s’arrête et murmure dans un rictus : «Ça ne va pas». Il n’arrive plus à plier sa jambe droite et revient en boitant vers la tente des gendarmes. Pierre, un troisième masseur, lui tâte le haut du péroné. Il plie cette jambe raide. Allongé sur le dos, Jean-François plisse les yeux à en pleurer. Au bout d’un quart d’heure de manipulation, Pierre tape d’un coup sec sur l’extérieur du genou. Jean-François se relève et parle d’un miracle. Le voilà reparti, accompagné par une assistante jusqu’au pied de la montée de Dos d’Ane. Il n’abandonnera pas et franchira la ligne d’arrivée samedi à 17h20.


Dimanche à la Redoute. Sébastien Gautrais arrivera dimanche à 12h49 après trois nuits dehors. Il a marché «au mental» avec les pieds détruits. «Je ne veux plus voir de podologues, j’en ai trop vu», lance-t-il en descendant du Colorado. Pour lui, «le Grand Raid, c’est la quintessence du sport», «un combat contre soi». La voilà la réponse à la question : Qu’est ce qui lie les 63 «Raiders 2000»? Ils ont partagé les mêmes armes, kinés, lits Picot et tentes militaires. Ils ont été poussés, nourris et soignés par les mêmes gendarmes et leurs épouses pour mener leur combat. Une «chance inouïe» qui devrait leur donner envie de rempiler. Non?
 

 

Franck CELLIER

 


Deux-Bras, capitale du doute

Deux-Bras n’est pas qu’un confluent de rivières à la sortie du cirque de Mafate, c’est aussi un lieu inexploré sur la carte de la fatigue de chaque concurrent. Pas étonnant que les pensées n’y soient plus très claires. Deux-Bras, c’est la capitale du doute, même s’il est mâtiné de maloya et de boucané.

Quand Eddy Myrtal s’assoit à la table de ravitaillement vendredi à 22h30, il n’a guère envie d’en repartir. Il faudra une longue discussion avec les bénévoles pour le convaincre de reprendre le sentier. Il ne parvenait plus à avaler quoi que ce soit, voulait du sel dans du Coca-Cola et n’a finalement retrouvé l’appétit que grâce à quelques samoussas au poulet qu’un spectateur a sortis de sa tente.


«Lâcher les chevaux»

Un peu plus tard, en dégustant un petit cari, Yolain Nagama, lance quelques insultes aux Anglais : ceux qui ont donné leur nom au Cap (après Hell-Bourg) et au chemin (après la Grand Chaloupe) et qui ont rendu la course si dure qu’il jure qu’il n’en prendra plus jamais le départ. Puis il demande une femme… Mais Danielle Séroc, qui se ravitaille à la table voisine, est déjà bien accompagnée.

Une femme? Quelle drôle d’idée. «Je marche avec elle depuis Mare-à-Boue. On ne se quitte plus et on s’entend bien, mais dans le Grand Raid, on ne pense pas à ça», lance Alain en montant vers Dos d’Âne en compagnie de Cécile, une métropolitaine qui voyage en courant dans les montagnes ou les déserts. Elle acquiesce entre deux halètements : «Non, on ne pense pas à ça».

Deux-Bras, c’est l’endroit où l’on a envie d’autre chose. N’importe quoi qui fasse oublier le mal de tête, le mal de ventre, le mal aux pieds, les muscles raides et les articulations coincées. Les podologues percent les ampoules par centaines. On s’endort la tête remplie de doutes. Allongés côte à côte, les frères Ducheman donnent des noms d’oiseaux aux organisateurs et jettent l’éponge.

Une douleur sous la poitrine plie Murielle Neau en avant, ses pieds décharnés font boiter Myrielle Hoareau mais les deux femmes s’attendent et finiront ensemble. Plutôt bien puisqu’elles vont grappiller une cinquantaine de places d’ici l’arrivée. Deux-Bras, ça peut aussi être la fin du doute, même si c’est plus rare. C’est en tout cas l’endroit où le Saint-Gillois Romuald Abner a fini par se décider à «lâcher les chevaux». «Je peux monter vite parce que je suis parti tranquille. J’ai toujours marché et maintenant j’ai des réserves», souffle-t-il avant de survoler les 36 derniers kilomètres.


Deux Bras (Mafate)
Yolain Nagama en voulait aux Anglais et cherchait une femme lors de son passage à Deux-Bras.

 

 


 

Les compagnons imaginaires


La Redoute (Saint-Denis)

 

80% de la performance relève du mental plutôt que du physique. Nombre de coureurs ont ainsi «prévisualisé» le Grand Raid pour mieux l’aborder. «Je leur dis de penser à leur arrivée sur la ligne à la Redoute», confie Frédéric Lodens. Ainsi, les coureurs se préparent «une bibliothèque d’images positives». Et ils se passent le diaporama dans les moments difficiles.

Des hallucinations fréquentes

 

C’est ce qu’a fait Christian Hamer, mais il n’avait pas que ça. «J’ai emmené dans mon sac le doudou de ma fille. Je peux vous dire que je lui parlais dans les moments difficiles. Je lui disais : ne t’inquiète pas petit, on va rentrer». Et ce doudou était léger. On peut même penser que ce sont ces «compagnons imaginaires» qui portent les coureurs plutôt que l’inverse.

Nombre d’entre eux disent en effet «faire le Grand Raid pour un autre». La course est pleine de «belles images». Chez les «Raiders 2000», Gilles Ecormier, sportif accompli, avait choisi d’accompagner sa grande soeur Viviane et ils ont franchi ensemble l’arrivée dimanche matin à 1h08. D’autres le font «pour un proche qui n’a pas la capacité de le faire», parce qu’ils sont handicapés quand ils ne sont pas disparus. Le journaliste belge Frédéric de Lanouvelle courait cette année pour «vendre» les 9 000 mètres de dénivelé au profit de l’association Vaincre les maladies lysosomiales.

Les coureurs sont donc rarement seuls en course. Parfois leurs amis imaginaires sont rejoints par d’autres compagnons tout aussi virtuels. Témoignages d’Alain rencontré sur la montée de Dos d’Âne : «J’ai eu des hallucinations dans Mafate. J’ai vu mon entraîneur sur un canoë. Vous vous rendez compte : en pleine montagne, sur le sentier, mon entraîneur sur un canoë». Alain ne précise pas si son entraîneur lui a dit aussi : «Ne t’inquiète pas petit, on va rentrer!»

 

 


 

 

Rien n’est laissé au hasard

 

Thierry Calcine a mis sa rigueur militaire au service de sa passion sportive et de celle de ses camarades pour organiser la logistique du CSAG (Club sportif et artistique de la gendarmerie) sur le Grand et le semi raid. Les coureurs de montagne sont réunis au sein de la section «Raiders 2000». La moitié d’entre eux ne sont d’ailleurs pas gendarmes. Ils se joignent au groupe par affinité, par amitié, tout simplement parce qu’ils ont pu remarquer, saison après saison, que la rigueur gendarmesque pouvait constituer un sérieux atout.

 

Hell-Bourg

«Rien n’est laissé au hasard et ce, plusieurs mois à l’avance. Cette année, les entraînements ont commencé en janvier par une boucle au Maïdo. Chaque mois une sortie était inscrite au programme. Les quatre dernières permettaient de reconnaître le parcours de la Diagonale en quatre tronçons.

Sur l’épreuve, en elle-même, une cinquantaine de bénévoles, venus de toutes les brigades de l’île, viennent apporter leur soutien aux coureurs. Ils étaient cette année répartis sur trois postes principaux à Hell-Bourg, à Deux-Bras et à La Possession. Un tee-shirt des «Raiders 2000» indiquait les tentes militaires sous lesquelles les adhérents pouvaient se reposer sur les lits de camps et se ravitailler.

«Nos femmes font la cuisine sur place. Il y a du poulet, du steak haché et des pâtes au menu, énumère Pascal Jacquet responsable du poste de Hell-Bourg. Nous avons nos propres kinés, ce qui permet à nos coureurs de ne pas faire la queue devant les postes mis en place par l’organisation du Grand Raid». À ces prestations simples, s’ajoute la complicité qui lie les «Raiders 2000», un soutien psychologique qui n’est pas négligeable dans les moments difficiles.

 

 


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