Vendredi 5 novembre 2010
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Le plaisir sans limite d’âge
A 60 ans, Mireille Séry continue à truster les podiums de vétéran des courses de montagne. Même si elle a renoncé au
Grand Raid qu’elle a remporté trois fois, elle n’en quitte jamais les sentiers. Aujourd’hui, elle les balise, demain elle les nettoiera. Toujours, elle y prend un plaisir intense qui n’a pas de
limite d’âge.
Dix fois en compétition, dix fois en bénévole, Mireille Séry affiche vingt ans
de Grand Raid. (Photos : Franck Cellier)
Courir pour ne pas vieillir, pour larguer la mort, pour devenir immortel. «Tout ça, c’est des conneries, de la
psychologie de comptoir», vous répondra n’importe quel senior interrogé sur ses motivations. Si les «vieux» sont de plus en plus actifs en sport, sur les courses de montagne et sur le Grand Raid
en particulier, c’est tout simplement parce qu’ils y arrivent. En plus, bien souvent, ils larguent les jeunots.
Ont-ils percé les secrets des V1 et V2 que les nazis n’avaient, heureusement, pas eu le temps de mettre au point?
Toujours est-il qu’ils en sont aux V3 et V4. Trêve de fantasmes exhumés de la seconde guerre mondiale, ces sigles collent aujourd’hui aux catégories d’âge des vétérans. À quarante ans, on est V1,
V2 à cinquante, V3 à soixante, V4 à soixante-dix…. Jeudi et vendredi, ils seront 92, âgés de plus de 60 ans, à s’élancer sur les sentiers du semi et du grand raid.
Quand elle était V1, Mireille Séry a remporté trois fois le
classement scratch féminin du Grand Raid au cours des années 1990 lors de duels épiques avec sa rivale métropolitaine, Christine Richard, de dix ans sa cadette. La dernière fois, en 1999, «en
état de grâce», elle avait littéralement survolé la course. Depuis cette année, elle est V3. Si elle ne court plus le Grand Raid, elle continue à en baliser le parcours et à en «serrer la file»,
c’est-à-dire qu’elle en accompagne les derniers concurrents de ses encouragements ou de ses coups de pied au cul.
Elle se souvient exactement du moment où elle a décidé de quitter le rang des fous. «C’était lors de l’édition 2000
au ravitaillement de Grand Ilet. Je m’étais arrêtée pour me reposer un peu quand Danielle Séroc est venue me booster. “ Ce n’est pas le moment de dormir, qu’elle m’a dit, viens avec moi ”. Et on
a fini ensemble. Honorablement. Mais j’ai compris que je n’aurais plus la motivation de me booster aussi longtemps sur des longues distances».
«J’ai jeté mon cardio»
Elle s’aligne toujours sur la plupart des courses de montagne de la saison dont la durée (de deux heures et demie à
six heures) lui convient. Dimanche, elle a bouclé le cross des lentilles en 1h59’ à la 40e place du classement scratch. «J’évite les parcours où il y a trop de descentes. C’est sûr que les années
qui passent se font ressentir dans les tendons, les articulations et sur la fatigue générale. Si je tombe
en panne, j’arrêterai. Mais tant que le physique et le mental
me permettent de trouver du plaisir, je continue», analyse-t-elle. Mireille n’a jamais été de ceux qui sont accrocs à l’ordinateur et aux programmes spécifiques pour s’entraîner. Elle est venue
au Grand Raid par amour de la randonnée puis elle s’est prise au jeu de la course et a fait exploser ses chronos. Elle s’est toujours préparée à l’instinct.
«Pour faire comme tout le monde, moi aussi, j’ai pris un cardio. Mais c’est contraignant : un jour il s’est mis à
beeper sans raison dans les rues de Cilaos. J’étais tranquille et détendue mais ce machin m’indiquait que j’étais en train de mourir. Alors je l’ai jeté. C’est peut-être utile pour les gens dont
le physique va plus vite que leur coeur. Moi je suis fatiguée avant de sentir mon coeur cogner sur mes tempes. Je connais mes limites».
Hier sur le sentier de Bras Rouge, aujourd’hui au cross des lentilles, demain à la Plaine-des-Cafres, le souffle
assuré, les mollets tressés, elle promène sa condition insolente sur les sentiers forestiers pour baliser, pour courir, pour nettoyer, pour entretenir son énergie, pour «casser la blague» avec
des copines, pour écouter les oiseaux, pour discuter littérature, «il faut relire l’huile sur le feu d’Hervé Bazin pour comprendre, peut-être, pourquoi le Maïdo est en feu »… Les raisons de
prendre du plaisir ne manquent pas.
Elle habite à Cilaos depuis six ans. Vendredi dernier, alors que la fête des lentilles dédiait cette journée aux
clubs du troisième âge, Mireille Séry, qui n’a probablement rien à reprocher à ce genre de manifestation, a évidemment préféré user ses chaussures de sport entre les racines et les cailloux du
GR1 plutôt que sur la piste du «bal la poussière» donné à l’intention des aînés dans la cour du collège.
Les sentiers du tour du
monde
Retraitée de l’Éducation nationale, l’ex-prof de gym conjugue finalement la plupart de ses plaisirs avec la marche
sportive. Elle repousse ainsi les limites de son cirque, de son île, jusqu’aux chemins escarpés du monde entier. Elle voyage en cross quand d’autres le font en séjour organisé. Plutôt que de
prendre en photos les monuments d’un resto à l’autre, Mireille court. En avril dernier, elle a bouclé l’Annapurna Mandala trail, une course de 11 étapes sur les sommets du Népal avec un point
culminant à 5 400 mètres d’altitude. «C’était le printemps, il ne faisait pas si froid. C’était magnifique lorsque le jour se levait. Le ciel changeait de tons au-dessus des montagnes»,
raconte-t-elle en donnant clairement l’impression qu’il n’y a pas de mots et pas de photos pour décrire ce moment-là. L’Inde, le Maroc, les Antilles, la Bretagne, sont autant de chemins sur
lesquels elle a couru. Et bien d’autres l’attendent, à commencer par Rodrigues dans quelques semaines.
On l’aura compris, la performance sportive ne suffit pas à combler Mireille Séry et tous ceux qui partagent sa
passion. On peut courir jusqu’au bout de sa vie. Ceux qui s’y adonnent, y compris sur la Diagonale, sont tout, sauf fous.
Franck CELLIER
Le parcours du bénévole
Le Grand Raid regroupe 1 200 bénévoles dont certains sont déjà sur les sentiers. Ils se répartiront sur 24
postes de ravitaillement pendant l’épreuve. Gageons que leur travail est bien organisé mais il est aussi «bien improvisé», étant entendu que l’important est qu’il soit bien réalisé.
Mireille Séry, fidèle parmi les fidèles fait partie de ce noyau dur qui organise et improvise au gré des appels qu’elle reçoit sur son téléphone portable. Ici, c’est un pompier, mobilisé
sur l’incendie du Maïdo, qui ne pourra pas baliser le sentier de la Plaine-des-Cafres comme il avait prévu de le faire. Là, c’est une responsable du Parc national qui souhaite rencontrer
les «baliseurs du Sud» pour les sensibiliser aux contraintes de la protection de l’environnement.
Mireille, elle, sera partout ou presque. Le portable à l’oreille et un rouleau de rubalise coincé entre les
dents, elle fait signe en même temps à deux autres bénévoles cilaosiens. Elle leur indique un abord du sentier qu’elle trouve un peu dangereux et leur conseille d’y déposer les branches
de troène qu’ils viennent de sabrer. «Ça fait d’une pierre deux coups, on lutte contre une peste végétale, on prévient les raideurs du danger et on les dissuade d’emprunter des
raccourcis», dit-elle.
Dix ans de Grand Raid comme bénévole, ajoutés aux dix ans de compétition, ont bétonné son expérience. Après
avoir balisé les sentiers, Mireille les parcourra à nouveau pendant l’épreuve en tant que «serre-file». Comme un chien de berger regroupant le troupeau, elle suivra les derniers, les
encouragera pour qu’ils restent dans les temps et assurera la sécurité des égarés. Elle pourra ainsi avertir l’organisation des éventuels abandons, pourvu que personne ne se
perde.
Il faudra encore enlever les balises et nettoyer les sentiers. Sévère, elle souhaite qu’un concurrent pris
en flagrant délit de jet de déchet soit immédiatement éliminé. «Je sais faire la différence entre le compétiteur qui se déleste d’un tube énergétique vide pour s’alléger ou ne pas se
salir et le raideur fatigué qui perd peu à peu ses affaires parce qu’il n’en peut plus, précise-t-elle. Les pires sont ceux qui jettent leurs déchets le plus loin possible ou qui les
cachent sous des cailloux».
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Francis Laschet, médecin du sport
«Il faut prendre plus de précautions»
– A plus de 60 ans, quelles sont les conditions à réunir pour se lancer dans le Grand
Raid?
– La mort subite par arrêt cardiaque au cours de l’effort est plus élevé. Il faut donc se faire contrôler au
point de vue cardio-vasculaire. Il est recommandé de se soumettre à une visite médicale accompagnée d’un électrocardiogramme. Pour un sujet entraîné — et pour le raid je suppose qu’ils le
sont tous — il n’est pas utile de faire une épreuve d’effort sauf en cas de signes d’alerte détecté lors la visite.
Le risque vasculaire, cérébral essentiellement, est aggravé par la déshydratation. Or les troubles
ostéo-articulaires (arthrose), qui sont plus fréquents à cet âge, poussent certains à utiliser des anti-inflammatoires. Ce sont des produits dangereux car certaines alertes sont
contrariées. Non seulement au niveau des articulations mais aussi au niveau du rein qui réagit moins bien à la déshydratation. Ceci peut donc mener à la catastrophe (accumulation de
déchets toxiques) : troubles cardiaques, insuffisance rénale, etc.
Les conditions à réunir sont donc les mêmes pour tous mais avec une plus grande précaution avec
l’âge.
– Les seniors doivent-ils suivre une préparation spécifique?
– Non sauf la visite médicale de non contre-indication faite dans les règles de l’art. Ils doivent
s’entraîner, comme les autres, en musculation et en endurance ; si possible au cardio-fréquence-mètre de façon à rester en zone aérobie, d’où l’intérêt d’une épreuve d’effort de type
sportif avec étude des seuils ventilatoires.
– Quels bénéfices peuvent-ils tirer d’une telle épreuve?
– Aucun sur un ultra trail, si on se place au point de vue médical.
– A quel moment faut-il arrêter le sport?
– Quand on est blessé, il faut adapter l’activité. Sinon le sport doit se faire tout au long de la vie,
aménagé selon ses capacités physiques, articulaires notamment.
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«Le sport doit se faire tout au long de la vie, aménagé selon ses
capacités physiques, articulaires notamment».
Jean-René et Colette, main dans la main
Chez les Lung Tung, c’est Colette, 55 ans, qui a motivé son mari Jean-René, 67 ans, à se lancer dans
l’aventure des semi-raids. Après une vie de labeur, le couple a décidé de consacrer sa retraite au sport, une hygiène de vie dont il mesure chaque jour les bienfaits. Vendredi, Colette en
sera à son quatrième semi-raid consécutif et Jean-René à son troisième. L’an dernier, ils avaient fini main dans la main aux 383e et 384e rangs. «Au premier
pointage, à Marla, nous étions à la 800e place alors à l’arrivée, nous étions bien contents d’avoir laissé autant de jeunes derrière nous».
Le bonheur du couple va bien au-delà de son classement. «Vous savez, nous faisons cinq sorties par semaine,
si on s’arrêtait, on ressentirait un manque. Le sport nous permet de nous sentir bien, explique Jean-René. On arrive à se dépasser lors des moments difficiles, c’est toujours une grande
satisfaction d’arriver et c’est notre seul objectif. Nous nous lançons un challenge à nous-mêmes en essayant de faire mieux que l’année précédente. En plus, le raid, c’est une fête, c’est
une ambiance, c’est une émotion intense».
Ayant donc adopté la préparation sportive comme mode de vie, les Chung Tung se donnent encore trois ans à
crapahuter sur les sentiers de La Réunion (Trail de Bourbon) et de Maurice (Royal Raid) avec un dossard sur le maillot. Avec application, ils enchaînent les sorties d’une à deux heures,
de l’entraînement musculaire en salle pour madame et en appartement pour monsieur, quelques promenades à vélo «pour reposer les genoux» et des séances plus spécifiques de «fractionnés en
côtes». «Ça ne peut qu’être bénéfique pour notre santé. Nous musclons notre coeur. Notre pouls est entre 50 et 60 au repos alors que chez les sédentaires il est souvent à 80. Ce qui nous
donne un bon potentiel d’accélération cardiaque. En plus nous surveillons notre alimentation en mangeant des viandes blanches».
Toujours avec méthode, ils géreront leur course comme les autres années. Colette sèmera Jean-René dans les
montées et il la rattrapera sur le plat. «Nous ne courons pas ensemble parce que nous n’avons pas le même rythme mais, comme par hasard, nous finissons main dans la
main».

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Ils ont dit
Iris Sautron, 70 ans, «le doute». «J’en suis à mon quatrième Grand Raid. Je l’ai terminé en
2003 et en 2006 en 55 heures mais en 2008, j’étais hors délai. Cette année, je me suis inscrite pour savoir où j’en étais. Mon fils m’accompagnera sans doute un bout du chemin mais je
vais marcher seule le reste du temps. Je me suis entraînée une fois par semaine mais il ne suffit pas d’être bien dans sa tête, il faut quand même que les jambes suivent. Je suis encore
un peu dans le doute et j’espère pouvoir être plus bavarde à l’arrivée».
Léonel Delphine, 68 ans, «je suis paré». «Depuis que je suis à la retraite, je me suis
inscrit au club d’athlétisme de Saint-Louis. J’ai fait beaucoup de courses de montagne, j’ai aussi couru sur le plat, des 10 et des 20 kilomètres. Avec l’âge je perds peut-être en
nervosité, mais je gagne en endurance. J’ai déjà fait quatre semi-raids et mon classement n’était pas mauvais. J’ai été 4e vétéran. M. Chicaud m’a encouragé, il m’a dit que j’étais paré
pour le grand alors, comme j’aime ça, j’ai accepté ce coup de folie. Je me suis bien préparé avec des grandes sorties et du fractionné sur le Dimitile. J’espère bien commencer et bien
finir, c’est tout. De toute façon, ce sera dur pour tout le monde».
Franco Paya, 67 ans, «l’hommage à mon île». «J’ai terminé le Grand Raid de l’année dernière
épuisé, pourtant me revoilà sur le trail de Bourbon. J’ai passé pratiquement toute ma vie en métropole et je suis de retour dans mon île depuis cinq ans. Courir ici, encouragé par mon
neveu, c’est une façon de rendre hommage à ma terre natale. En métropole, je participe régulièrement à des marches accélérées, à 6 ou 7km/h, sur des longues distances. Je suis donc assez
confiant pour ce semi-raid. Je l’ai bien reconnu, je sais qu’il faudra y aller mollo-mollo et faire attention à ne pas se blesser dans les descentes. Le chemin des Anglais dans le final,
fera mal. Mais avec l’âge, on apprend à gérer son effort selon ses capacités. On va souffrir, il faudra du courage… et ce sera quand même du plaisir. De toute façon, mon but n’est pas
d’arriver premier, mais de le faire».
Raymond Alphonsine, 65 ans, «Je suis fou, mais il y a des limites». «Je suis revenu dans
mon île il y a sept ans, j’ai arrêté le sport pour construire ma maison. Puis l’année dernière, lors d’un banquet de l’Union des parachutistes, nous sommes trois à avoir décidé de nous
lancer dans l’aventure. Finalement, je serai le seul des trois à faire le Grand Raid. Comme j’ai fait les marathons de Londres, New-York et Marrakech, il fallait que je fasse aussi une
course emblématique dans l’île où je suis né. Je me suis préparé, j’ai reconnu l’ensemble du parcours. Dommage qu’il ait fallu me faire opérer de la prostate entre temps, ce qui fait que
je n’ai que huit mois d’entraînement donc je ne suis pas dans ma forme optimum. N’empêche, on ne me donne pas 65 ans, je suis en forme, et sans médicaments. Je ne vais pas faire des sauts
de cabris comme les petits jeunes qui foncent dans les descentes — Ceux-là, j’aimerais les voir à mon âge…- mais je pense que je suis assez bien pour rentrer. De toute façon, il faut que
je le fasse et après je reviendrai sur les 10 et 20 kilomètres parce que je suis fou, mais il y a des limites »…
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