Partager l'article ! NATURE - LE TUIT-TUIT A EXCLU LE GRAND RAID DE SA RÉSERVE: Quinze poussins sous protection rapprochée A force d’o ...
Quinze poussins sous protection rapprochée
Tragique. La fin du tuit-tuit, qui a au moins autant de raisons de disparaître de la surface du globe que n’en avait le Dodo, relève d’une tragédie écologique dont les tenants sont d’autant plus solides qu’ils sont encore en partie inexpliqués. Cet oiseau endémique de La Réunion, que Pollen, le premier naturaliste à l’avoir observé en 1866, avait confondu avec « une grosse grive blanche », semble avoir été repoussé vers les hauteurs de Saint-Denis par la pression des prédateurs : l’homme, le rat, le chat…
Les ornithologues et écologistes de la Srepen (Société réunionnaise pour l’étude et la protection de
l’environnement) et de la Seor (Société d’études ornithologique de La Réunion) s’intéressent au tuit-tuit depuis quarante ans. Après avoir mesuré l’ampleur du danger, ils ont réussi à le faire
inscrire sur la liste des espèces menacées d’extinction de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) en 1985.
Quatre ans plus tard, le préfet de La Réunion signait l’arrêté instituant sa protection. En 1999, c’est le Premier ministre qui classait par décret les 3 643 hectares de la Roche Écrite en « réserve naturelle ».
Depuis 2003, Srepen et Seor sont corresponsables avec l’ONF, le conseil général, et désormais le Parc national, de la gestion de cette réserve dédiée au tuit-tuit. Il y a deux ans, l’UICN renforçait le niveau d’alerte en attribuant « le statut critique » au tuit-tuit dont on ne comptait alors que 25 couples, ce qui a eu pour effet de rendre « urgentes et indispensables » toutes les actions d’études et de conservation de l’espèce considérée comme « au bord de l’extinction » (dont la lutte contre les prédateurs). Une situation unique en France
Toutes ces étapes administratives ne font qu’émailler un long combat entre les usagers en tout genre du massif de la Roche Écrite et les écologistes. Les amoureux de la nature ont enquiquiné – pour se limiter à un verbe familier gentil – les chasseurs, les braconniers, les forestiers, les pique-niqueurs, les pilotes d’hélicoptères et, aujourd’hui, les raideurs.
Robert Chicaud, organisateur du Grand Raid, serait de bien mauvaise foi s’il affirmait ne jamais avoir ressenti de l’agacement face à ces « deux ou trois oiseaux » qui, en excluant des milliers de raideurs de leur territoire, obligent ces derniers à un détour de quelques kilomètres supplémentaires.
En quoi un coureur de montagne, concentré sur son effort et sur les pièges du sentier, représente-t-il un danger pour un animal auquel il ne veut aucun mal, bien au contraire ?
Le passage répété des concurrents à proximité des nids pendant deux jours et deux nuits peut perturber les couples
actuellement en période de reproduction au point que ceux-ci remettent leur projet à l’année suivante. Il peut, surtout en période d’incubation et de nourrissage, pousser les parents à abandonner
la couvée, ne serait-ce que temporairement. Et une baisse de la température de l’œuf en dessous de 37 degrés suffit à tuer le poussin en une heure ou deux. Là encore, il faudra attendre un an
pour la ponte suivante car le tuit-tuit n’est guère prolifique.
On pourrait d’ailleurs estimer qu’il est le premier responsable de sa disparition en ne faisant guère d’efforts pour se reproduire. Mais Damien Fouillot, chargé de la mission tuit-tuit à la Seor, et ses collègues éco-gardes Jerry Larose et Jean-François Centon ne l’entendent évidemment pas de cette oreille. Ce sont leurs observations, ajoutées à toutes celles des ornithologues qui les ont précédés dans la forêt de la Roche Écrite, qui permettent aujourd’hui de protéger de la manière la mieux adaptée l’animal menacé.
« Le Grand Raid serait passé en juin, il n’y aurait eu aucun souci, explique Damien Fouillot. Mais la période de reproduction commence en septembre et aujourd’hui, tous les nids sont, soit en construction, soit déjà occupé par des œufs ou des poussins en cours de nourrissage. Il y a un ou deux œufs bleu-vert piquetés de brun par nid, rarement trois. S’il y a du brouillard et qu’il fait froid, un couple peut perdre ses poussins en une heure s’il abandonne la couvée. Et s’il pleut, c’est pire car les gouttes pénètrent dans le duvet d’oisillons très fragiles ».
Les derniers relevés indiquent qu’une dizaine de nids sont suffisamment près du sentier de la Roche-Ecrite pour être perturbés par le passage des randonneurs et coureurs. Entre 15 et 20 poussins, dont on sait déjà que seulement 45 % atteindront l’âge adulte, sont donc particulièrement en danger. Un risque insoutenable pour une espèce qui ne compte plus qu’une centaine d’individus (83 selon les chiffres de 2009/2010).
Du fait de la petitesse de la population et de par leur présence sous les branches cinq jours sur sept, Damien, Jean-François et Jerry, ont une relation quasi-intime avec chaque oiseau. Equipés de hamacs, ils dorment fréquemment sur place car « la nuit pendant leur sommeil, les tuit-tuit se manipulent facilement, ils sont dociles comme des poules, c’est plus facile pour les reconnaître, les baguer ou faire des prélèvements ».
Au petit matin, un véritable concert de « uuiit uuiit », les réveille. Le moment se prête idéalement à l’observation guidée essentiellement par le chant des oiseaux. De planque en planque, l’observateur tend l’oreille par période d’une heure et demie à deux heures, pour repérer un mâle chanteur qui le conduira ainsi jusqu’à son nid. En fin de matinée, la musique s’arrête pour ne reprendre qu’au crépuscule.
« Nous avons tellement sillonné la réserve que nous les
connaissons tous », affirme Damien Fouillot. Aussi lorsqu’il écrit dans son rapport qu’il y a 54 mâles pour 29 femelles, la marge d’erreur est quasiment nulle. La plupart sont bagués selon un
code à trois couleurs et un chiffre. Il sort son attirail : « Nous passons les bagues à la patte de l’oiseau avec une pince spéciale. C’est délicat, il y a un risque de blesser l’animal. Aussi,
avant de baguer son premier tuit-tuit, je peux vous dire qu’on s’est exercé sur des dizaines d’autres oiseaux ».
A force d’espionner les tuit-tuit, de les identifier, de noter leur passage, les matériaux utilisés pour la fabrication des nids, la fréquence de leurs allers-retours pour nourrir les poussins, l’essence des arbres sur lesquels ils se posent, leur nourriture, etc., les agents de terrain ont nettement fait progresser l’état des connaissances sur l’espèce ces cinq dernières années. Ils ont aussi repéré les principaux prédateurs que sont les rats et les chats.
Afin de protéger les couples reproducteurs, ils disposent autour du nid et sur l’ensemble du territoire du mâle (plus de 10 hectares) des appâts empoisonnés cachés dans des dizaines de tubes en plastique. Et ces actions semblent enfin porter leurs fruits.
Depuis cinq ans, la population des tuit-tuit augmente régulièrement (6 % par an en moyenne) et la dernière saison affiche
même une hausse de 15 %. Surtout, la proportion de femelles progresse et c’est ce qui rassure le plus les observateurs de la Seor. Ils ne sont plus que deux mâles à se disputer une femelle au
lieu de trois. La période des amours de cet été s’annonce donc la plus féconde de toutes depuis que l’oiseau fait l’objet d’une protection rapprochée.
D’où l’importance de le laisser tranquilles. Et les fiancés des tuit-tuit se rendent compte qu’ils ne sont plus seuls dans cette lutte comme en témoigne le panneau artisanal posé par un randonneur averti. Ayant appris qu’il y avait un nid juste au-dessus du sentier de la Roche-Ecrite, il invite les autres promeneurs à la discrétion.
Franck Cellier
Fiche d’identité
Nom scientifique : Coracina newtoni Nom français : Echenilleur de La Réunion Nom créole : oiseau couillon, merle blanc, tuit-tuit Taille : 20cm Menu : insectes et araignées Durée de vie : environ 15 ans |
|
Mobilisation générale
«Avec le classement de la Roche-Ecrite en réserve naturelle, l’Office national des forêts a changé de métier en passant du statut de producteur de bois au statut de conservateur d’un domaine. On est passé d’une forêt de production à une forêt de bois de couleur sans exploitation», explique Isabeau Jurquet responsable du secteur Nord du Parc national.
Pour l’écologue Hermann Thomas, qui fut le référent de la Srepen avant de basculer sur le Parc national, ce fut une expérience extraordinaire et une mise à l’épreuve à la fois.
«Quand en 2003, la Srepen et la Seor se sont vues confier la gestion de la réserve, il était clair que nous étions attendus au tournant. Etions-nous capables de mener un plan cohérent de protection et de conservation d’une espèce menacée? Je crois qu’aujourd’hui tout le monde est convaincu du bien-fondé de notre action».
En effet, la création du Parc national en 2008 et le placement de la réserve sous sa responsabilité s’opèrent dans la continuité des actions engagées. Le sauvetage du tuit-tuit va bien au-delà de l’action directe des agents de la Seor qui étudient son évolution et font la chasse aux prédateurs, et nécessite des partenariats multiples.
Il faut en effet poursuivre l’arrachage des pestes végétales comme la vigne marronne ou les longoses, lutter contre les incendies pour éviter la réédition du drame de 2006 (60 hectares en fumée à quelques centaines de mètres du territoire des oiseaux), juguler le braconnage, négocier avec les autres usagers que sont les chasseurs de cerfs, les pilotes d’hélicoptère, les organisateurs de courses de montagne, etc. |
Le long déclin du tuit-tuit
Le tuit-tuit est arrivé d’Asie, prisonnier de l’oeil d’un cyclone ou naufragé sur du bois flottant à la
surface de l’océan. Il s’est tant et tant transformé génétiquement qu’il en est devenu endémique, différent même de son cousin mauricien. Observé une première fois en 1866 par le
naturaliste Pollen, il n’a intéressé personne jusqu’aux années 1970. Le garde-chasse de l’époque, Théophane Bègue lui donne son nom à partir de son cri : «tuuii, tuuii »…
|
|
|
|
«Le chat avait tout bouffé»
Nuit d’horreur
A leur retour sur le nid, la femelle avait pondu deux oeufs. Le mâle et la femelle se relayaient à temps
égal dans la journée pour couver afin que chacun puisse se nourrir. En revanche, la nuit, seule la femelle couvait les oeufs alors que P29 se trouvait une branche, plus haut, pour
dormir.
|