Vendredi 29 octobre 2010 5 29 /10 /Oct /2010 07:30

Quinze poussins sous protection rapprochée

  Femelle-TT---auteur-F.-Theron-SEOR

A force d’observations sur l’animal le plus menacé de disparition de La Réunion, les écologistes ont fini par faire entendre raison aux organisateurs du Grand Raid. Le passage de milliers de coureurs à côté des nids de tuit-tuit en pleine période de reproduction et d’incubation tuerait dans l’œuf une quinzaine de poussins. Pour une espèce dont la population est évaluée à une centaine d’individus, c’était insoutenable. Retour sur les lieux d’une tragédie.

 

Tragique. La fin du tuit-tuit, qui a au moins autant de raisons de disparaître de la surface du globe que n’en avait le Dodo, relève d’une tragédie écologique dont les tenants sont d’autant plus solides qu’ils sont encore en partie inexpliqués. Cet oiseau endémique de La Réunion, que Pollen, le premier naturaliste à l’avoir observé en 1866, avait confondu avec « une grosse grive blanche », semble avoir été repoussé vers les hauteurs de Saint-Denis par la pression des prédateurs : l’homme, le rat, le chat…


foret Les ornithologues et écologistes de la Srepen (Société réunionnaise pour l’étude et la protection de l’environnement) et de la Seor (Société d’études ornithologique de La Réunion) s’intéressent au tuit-tuit depuis quarante ans. Après avoir mesuré l’ampleur du danger, ils ont réussi à le faire inscrire sur la liste des espèces menacées d’extinction de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) en 1985.


Quatre ans plus tard, le préfet de La Réunion signait l’arrêté instituant sa protection. En 1999, c’est le Premier ministre qui classait par décret les 3 643 hectares de la Roche Écrite en « réserve naturelle ».


Depuis 2003, Srepen et Seor sont corresponsables avec l’ONF, le conseil général, et désormais le Parc national, de la gestion de cette réserve dédiée au tuit-tuit. Il y a deux ans, l’UICN renforçait le niveau d’alerte en attribuant « le statut critique » au tuit-tuit dont on ne comptait alors que 25 couples, ce qui a eu pour effet de rendre « urgentes et indispensables » toutes les actions d’études et de conservation de l’espèce considérée comme « au bord de l’extinction » (dont la lutte contre les prédateurs). Une situation unique en France


 

Toutes ces étapes administratives ne font qu’émailler un long combat entre les usagers en tout genre du massif de la Roche Écrite et les écologistes. Les amoureux de la nature ont enquiquiné – pour se limiter à un verbe familier gentil – les chasseurs, les braconniers, les forestiers, les pique-niqueurs, les pilotes d’hélicoptères et, aujourd’hui, les raideurs.


Robert Chicaud, organisateur du Grand Raid, serait de bien mauvaise foi s’il affirmait ne jamais avoir ressenti de l’agacement face à ces « deux ou trois oiseaux » qui, en excluant des milliers de raideurs de leur territoire, obligent ces derniers à un détour de quelques kilomètres supplémentaires.


En quoi un coureur de montagne, concentré sur son effort et sur les pièges du sentier, représente-t-il un danger pour un animal auquel il ne veut aucun mal, bien au contraire ?

 


Quinze poussins en danger de mort

 

 

 

roseetoilearaigneeLe passage répété des concurrents à proximité des nids pendant deux jours et deux nuits peut perturber les couples actuellement en période de reproduction au point que ceux-ci remettent leur projet à l’année suivante. Il peut, surtout en période d’incubation et de nourrissage, pousser les parents à abandonner la couvée, ne serait-ce que temporairement. Et une baisse de la température de l’œuf en dessous de 37 degrés suffit à tuer le poussin en une heure ou deux. Là encore, il faudra attendre un an pour la ponte suivante car le tuit-tuit n’est guère prolifique.


On pourrait d’ailleurs estimer qu’il est le premier responsable de sa disparition en ne faisant guère d’efforts pour se reproduire. Mais Damien Fouillot, chargé de la mission tuit-tuit à la Seor, et ses collègues éco-gardes Jerry Larose et Jean-François Centon ne l’entendent évidemment pas de cette oreille. Ce sont leurs observations, ajoutées à toutes celles des ornithologues qui les ont précédés dans la forêt de la Roche Écrite, qui permettent aujourd’hui de protéger de la manière la mieux adaptée l’animal menacé.


« Le Grand Raid serait passé en juin, il n’y aurait eu aucun souci, explique Damien Fouillot. Mais la période de reproduction commence en septembre et aujourd’hui, tous les nids sont, soit en construction, soit déjà occupé par des œufs ou des poussins en cours de nourrissage. Il y a un ou deux œufs bleu-vert piquetés de brun par nid, rarement trois. S’il y a du brouillard et qu’il fait froid, un couple peut perdre ses poussins en une heure s’il abandonne la couvée. Et s’il pleut, c’est pire car les gouttes pénètrent dans le duvet d’oisillons très fragiles ».


Les derniers relevés indiquent qu’une dizaine de nids sont suffisamment près du sentier de la Roche-Ecrite pour être perturbés par le passage des randonneurs et coureurs. Entre 15 et 20 poussins, dont on sait déjà que seulement 45 % atteindront l’âge adulte, sont donc particulièrement en danger. Un risque insoutenable pour une espèce qui ne compte plus qu’une centaine d’individus (83 selon les chiffres de 2009/2010).

 

 


« Nous les connaissons tous »

damienlonguevue 

 

Du fait de la petitesse de la population et de par leur présence sous les branches cinq jours sur sept, Damien, Jean-François et Jerry, ont une relation quasi-intime avec chaque oiseau. Equipés de hamacs, ils dorment fréquemment sur place car « la nuit pendant leur sommeil, les tuit-tuit se manipulent facilement, ils sont dociles comme des poules, c’est plus facile pour les reconnaître, les baguer ou faire des prélèvements ».


Au petit matin, un véritable concert de « uuiit uuiit », les réveille. Le moment se prête idéalement à l’observation guidée essentiellement par le chant des oiseaux. De planque en planque, l’observateur tend l’oreille par période d’une heure et demie à deux heures, pour repérer un mâle chanteur qui le conduira ainsi jusqu’à son nid. En fin de matinée, la musique s’arrête pour ne reprendre qu’au crépuscule.


tuit tuit mâle « Nous avons tellement sillonné la réserve que nous les connaissons tous », affirme Damien Fouillot. Aussi lorsqu’il écrit dans son rapport qu’il y a 54 mâles pour 29 femelles, la marge d’erreur est quasiment nulle. La plupart sont bagués selon un code à trois couleurs et un chiffre. Il sort son attirail : « Nous passons les bagues à la patte de l’oiseau avec une pince spéciale. C’est délicat, il y a un risque de blesser l’animal. Aussi, avant de baguer son premier tuit-tuit, je peux vous dire qu’on s’est exercé sur des dizaines d’autres oiseaux ».


A force d’espionner les tuit-tuit, de les identifier, de noter leur passage, les matériaux utilisés pour la fabrication des nids, la fréquence de leurs allers-retours pour nourrir les poussins, l’essence des arbres sur lesquels ils se posent, leur nourriture, etc., les agents de terrain ont nettement fait progresser l’état des connaissances sur l’espèce ces cinq dernières années. Ils ont aussi repéré les principaux prédateurs que sont les rats et les chats.


Afin de protéger les couples reproducteurs, ils disposent autour du nid et sur l’ensemble du territoire du mâle (plus de 10 hectares) des appâts empoisonnés cachés dans des dizaines de tubes en plastique. Et ces actions semblent enfin porter leurs fruits.


vuegeneraleDepuis cinq ans, la population des tuit-tuit augmente régulièrement (6 % par an en moyenne) et la dernière saison affiche même une hausse de 15 %. Surtout, la proportion de femelles progresse et c’est ce qui rassure le plus les observateurs de la Seor. Ils ne sont plus que deux mâles à se disputer une femelle au lieu de trois. La période des amours de cet été s’annonce donc la plus féconde de toutes depuis que l’oiseau fait l’objet d’une protection rapprochée.


D’où l’importance de le laisser tranquilles. Et les fiancés des tuit-tuit se rendent compte qu’ils ne sont plus seuls dans cette lutte comme en témoigne le panneau artisanal posé par un randonneur averti. Ayant appris qu’il y avait un nid juste au-dessus du sentier de la Roche-Ecrite, il invite les autres promeneurs à la discrétion.

 

Franck Cellier

 

 

 


Fiche d’identité

tuit tuit mâle


Nom scientifique : Coracina newtoni

Nom français : Echenilleur de La Réunion

Nom créole : oiseau couillon, merle blanc, tuit-tuit

Taille : 20cm

Menu : insectes et araignées

Durée de vie : environ 15 ans

 
   



 

 


 

 

Mobilisation générale


«Avec le classement de la Roche-Ecrite en réserve naturelle, l’Office national des forêts a changé de métier en passant du statut de producteur de bois au statut de conservateur d’un domaine. On est passé d’une forêt de production à une forêt de bois de couleur sans exploitation», explique Isabeau Jurquet responsable du secteur Nord du Parc national.


Pour l’écologue Hermann Thomas, qui fut le référent de la Srepen avant de basculer sur le Parc national, ce fut une expérience extraordinaire et une mise à l’épreuve à la fois.


«Quand en 2003, la Srepen et la Seor se sont vues confier la gestion de la réserve, il était clair que nous étions attendus au tournant. Etions-nous capables de mener un plan cohérent de protection et de conservation d’une espèce menacée? Je crois qu’aujourd’hui tout le monde est convaincu du bien-fondé de notre action».


En effet, la création du Parc national en 2008 et le placement de la réserve sous sa responsabilité s’opèrent dans la continuité des actions engagées. Le sauvetage du tuit-tuit va bien au-delà de l’action directe des agents de la Seor qui étudient son évolution et font la chasse aux prédateurs, et nécessite des partenariats multiples.


Il faut en effet poursuivre l’arrachage des pestes végétales comme la vigne marronne ou les longoses, lutter contre les incendies pour éviter la réédition du drame de 2006 (60 hectares en fumée à quelques centaines de mètres du territoire des oiseaux), juguler le braconnage, négocier avec les autres usagers que sont les chasseurs de cerfs, les pilotes d’hélicoptère, les organisateurs de courses de montagne, etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hermann Thomas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Le long déclin du tuit-tuit

 

Le tuit-tuit est arrivé d’Asie, prisonnier de l’oeil d’un cyclone ou naufragé sur du bois flottant à la surface de l’océan. Il s’est tant et tant transformé génétiquement qu’il en est devenu endémique, différent même de son cousin mauricien. Observé une première fois en 1866 par le naturaliste Pollen, il n’a intéressé personne jusqu’aux années 1970. Le garde-chasse de l’époque, Théophane Bègue lui donne son nom à partir de son cri : «tuuii, tuuii »…

L’échenilleur de La Réunion de son nom français, ou le Coracina newtoni de son nom scientifique, fait l’objet d’une étude de l’ornithologue anglais Anthony Cheke à partir de 1973 qui ne dénombre que 120 couples. Le tuit-tuit se nourrissant d’insectes de la forêt primaire, les écologistes désignent la disparition de son biotope comme la raison de sa disparition. Mais plusieurs causes peuvent être envisagées : la production de cryptoméria, les espèces végétales envahissantes, les prédateurs, voire l’inadaptation même de l’oiseau qui se reproduit difficilement et est même baptisé «oiseau couillon» par les braconniers tant il est facile de s’en approcher.

Toujours est-il que jusqu’en 2007, les comptages du tuit-tuit laissent apparaître une diminution constante de sa population : 30 couples en 1986, 25 couples en 2008… «Peut-être que les premiers recensements surévaluaient la population en se basant sur le chant des mâles sans savoir que la plupart d’entre eux étaient célibataires à cause d’une sous-représentation de femelles», suggère Hermann Thomas, conseiller écologue du Parc national.

 

 
 

 

 


 

«Le chat avait tout bouffé»

 


«Ah, je vous présente P29», les ornithologues de la Seor ne font pas preuve d’un grand romantisme lorsqu’ils choisissent un nom à l’oiseau auquel ils passent la bague au doigt (à la patte), cependant ils entretiennent un lien «passionnel» avec leurs protégés, dixit Jerry Larose.

P29, donc, chante de bon matin le long du sentier de la Roche-Ecrite. Une bague jaune à la patte gauche, une bleue et une blanche à droite. Pas de doute, c’est bien lui. «Nous l’avons bagué il y a trois ans un kilomètre plus haut. Il était jeune et n’avait pas encore pris son envol», raconte Damien Fouillot.

L’an dernier, P29 a réussi à ravir la femelle d’un vieux mâle. Le tuit-tuit a pourtant la réputation d’être fidèle à vie. Mais leur idylle n’a pas duré. Si P29 avait sans doute séduit par son chant et son plumage, en revanche, il n’a pas brillé par son expérience. Il avait en effet bâti le nid trop bas. A seulement deux mètres du sol sur un branle. Il avait mis dix jours pour construire le berceau de sa progéniture avec des brindilles attachées entre elles par des fils d’araignée puis recouvertes de lichen. Sa femelle l’avait aidé pour les finitions, signe de son consentement. L’accouplement s’était produit lors des quatre jours que les deux «tuit-tuit tourtereaux» avaient passés ensemble dans la nature.

Nuit d’horreur

 

A leur retour sur le nid, la femelle avait pondu deux oeufs. Le mâle et la femelle se relayaient à temps égal dans la journée pour couver afin que chacun puisse se nourrir. En revanche, la nuit, seule la femelle couvait les oeufs alors que P29 se trouvait une branche, plus haut, pour dormir.

Un matin, les observateurs de la Seor n’ont pu que constater le drame. «Un chat avait tout bouffé. C’était reconnaissable par les plumes cassées qui restaient dans le nid et l’empreinte de son croc sur la bague de l’oiseau. Eh oui, les oiseaux représentent environ 12% du régime alimentaire de la quinzaine de chats qui errent sur la Roche Écrite, ça peut être trois tuit-tuit par an et par matou». Damien en tire ses conclusions : «Si les femelles sont moins nombreuses que les mâles, c’est justement parce qu’elles sont plus vulnérables pendant la couvée et le nourrissage des poussins».

P29s’est trouvé une nouvelle femelle «qui lui tournait déjà autour l’an dernier». Le couple a achevé son nid et ne devrait pas tarder à y déposer ses oeufs. L’expérience faisant, celui-ci est enfin à une hauteur acceptable. Il est entouré de pièges à rats. La couvée est prévue pour durer 15 jours. Elle sera suivie d’environ trois semaines de nourrissage des poussins dont environ la moitié arrivera à l’âge de reproduction.

Encore faut-il que rien ne vienne perturber cette période sensible. Damien se souvient par exemple d’un couple qui avait eu la très mauvaise idée d’installer son nid sur la fourche d’un cryptoméria et qui avait été dérangé par un tronçonnage : «On a retrouvé les oeufs morts. Il manquait deux jours avant l’éclosion».

Le passage d’un hélicoptère, qui se traduit par une bonne heure d’extinction des chants dans son sillage, peut avoir les mêmes conséquences.

 

 


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