Partager l'article ! Patrimoine mondial : la forêt du Maïdo sous pression: Un troupeau vachement nuisible Le troupeau de bovins divagants des hauts de l ...
Ce n’est pas encore le far west des cow-boys, mais le Maïdo devient au fil des ans un lieu de non-droit. Et le pire est peut-être à venir. Jeudi dernier, à 8h30, Pierre Sigala, responsable
territorial de la Côte sous le Vent pour l’Office national des forêts (ONF), reçoit un coup de fil des ouvriers en train de travailler le long de la route forestière des Tamarins. Ils l’informent
de la présence d’un «veau avorté» dans une ravine, à quelques encablures du principal site de pique-nique. Après une analyse plus détaillée de cette scène dégoûtante, il s’agit en fait des restes
d’une vache abattue peu avant. Les «bouchers marrons» n’ont laissé sur place que la panse gonflée et les viscères. Il se trouve que la bête était pleine et que le foetus était déjà bien
formé.
Plus haut, en plein sur le belvédère, un tas de chaux témoigne d’une autre découverte macabre à la mi-mai. Il y en a eu au moins quatre depuis le début de l’année. Les vaches divagantes des hauts
de l’Ouest n’ont plus rien de bucolique. Au contraire, elles représentent un danger pour les promeneurs et pique-niqueurs, un risque sanitaire ainsi qu’une concurrence déloyale pour les éleveurs
déclarés, le principal obstacle à la conservation du patrimoine naturel pour le Parc national et un gouffre financier pour l’ONF. Le troupeau, échappant à tout contrôle, génère également des
conflits susceptibles de dégénérer. Les «éleveurs marrons» guettent en effet les excursions nocturnes des braconniers qui viennent abattre les bêtes.
L’origine criminelle de l’incendie de l’année dernière, qui a ravagé 800 hectares, ne fait aucun doute et l’hypothèse d’un règlement de comptes impliquant des éleveurs clandestins est des plus
plausibles.
Le président du Parc, Daniel Gonthier, a d’ailleurs déclaré à ce propos : «Nous avons parfois affaire à de tristes personnages qui décrètent que tout leur appartient ou qui laissent leur troupeau
divaguer. Il y a aujourd’hui des vaches qui mangent les fonds européens en mangeant les jeunes pousses de tamarin. Je dis à ceux qui font ça que quand ils brûlent la forêt, ils se brûlent
eux-mêmes».
De mémoire d’homme, il y a toujours eu
des bovins en liberté dans cette forêt «sous le vent», mais pas aussi nombreux. L’intérêt économique du tamarin des Hauts n’est apparu que dans la deuxième moitié du siècle dernier du fait de la
raréfaction des bois de Couleurs des Bas. «Il devait y avoir une cinquantaine de bovins au début des années 1970, mais l’activité de l’élevage hors enclos a été tolérée jusqu’à la fin des années
1980 et leur nombre a pu atteindre le millier. Sachant qu’on ne peut pas les compter puisqu’ils ne sont pas déclarés», relate Pierre Sigala.
En revanche, leur coût pour la collectivité peut facilement être comptabilisé. À partir du moment où il a été décrété de conserver ce patrimoine forestier, l’ONF a consacré chaque année 100 000€
à la pose de clôtures et 90 000€ à la régénération des zones incendiées.
«En une nuit, on a perdu 45 000€ quand un troupeau a défoncé la clôture de la parcelle 104, se rappelle Pascal Perrerd, agent patrimonial de l’ONF. Les bêtes ont bouffé toute la replantation de
tamarins. Il a fallu refaire les barrières, apporter de l’avoune (enchevêtrement d’anciens troncs et racines) et remettre en état le terrain. On ne parque pas les boeufs mais on parque la
forêt».
Les plus de 150 000€ de surcoût annuel dû aux troupeaux divagants désespèrent les agents de l’ONF et du Parc national. Son responsable pour l’Ouest, Janick Payet, déplore la frilosité des
différents acteurs politiques : «Sans volonté politique, sans une action commune, on n’arrivera jamais à régler ce problème qui met en péril le classement de La Réunion au patrimoine mondial de
l’Unesco. Il faut avoir le courage d’assumer un choix entre les vaches ou la forêt de tamarins, mais on n’aura pas les deux dans cinquante ans si on ne fait rien».
Au cours de la décennie écoulée, le TCO (Territoire de la côte Ouest) a lancé une étude pour recenser les terrains qui pourraient accueillir des pâturages. Il apparaît qu’il n’y en a pas assez
pour accueillir tous les bovins divagants et que tous les élus locaux n’étaient pas forcément prêts à accentuer la pression sur les éleveurs marrons. On peut même penser que ceux qui exploitent
les «pâturages» gratuits de l’ONF disposent de quelques appuis. Sur les barrières à l’entrée des chemins d’exploitation, ils n’hésitent pas à faire sauter les cadenas des forestiers pour les
remplacer par leurs propres cadenas. Si bien que les agents assermentés ont fini par renoncer eux-mêmes à sévir.
Ils n’en sont pas pour autant moins tracassés
lorsqu’ils tombent sur un cadavre d’animal. «C’est d’autant plus énervant qu’un vétérinaire que nous avions sollicité nous a rétorqué que ces bêtes étaient en bonne santé car elles vivent au
grand air», confie l’un d’eux.
Désarmés, ils ne peuvent que constater les dégâts et le cynisme qui les accompagne. «Les bêtes mortes ont l’oreille tranchée et la boucle qui est censée les identifier a disparu. Un éleveur qui
se respecte ne traiterait jamais ses animaux de cette façon», signale Janick Payet. Ces derniers temps, à trois reprises, des promeneurs se sont plaints de l’agressivité des bovins. Un taureau,
quasi sauvage, a chargé un couple et son bébé. Le Parc national invite les victimes potentielles d’un coup de corne à déposer plainte dans l’espoir de susciter une prise de conscience
générale.
Huguette Bello, la députée-maire de Saint-Paul, répond qu’elle souhaite elle aussi qu’une enquête soit menée sur la provenance du bétail et que toutes les institutions concernées (Chambre
d’agriculture, conseil général, intercommunalité, etc.) se donnent la main. «Au lieu de jeter de l’argent en l’air pour régénérer la forêt, on pourrait peut-être commencer par faire un grand
parc, mais au lieu de parler chacun de son côté, il faut que l’on se parle ensemble», conclut-elle.
Franck CELLIER
Les pousses de tamarins doivent être clôturées pour les protéger des boeufs divagants. (Photos Franck Cellier) Comble du cynisme, l’oreille a été tranchée pour empêcher toute identification. (Photo Parc national) Dégoûtant spectacle des restes d’une tuerie, jeudi matin. Pierre Sigala constate des gaspillages qui se chiffrent à environ 150 000€ par an. Janick Payet en appelle à «une volonté politique commune».
Son nom est souvent cité pour être l’un des éleveurs les plus récalcitrants des hauts de l’Ouest face aux impératifs de conservation de la forêt. Il est en tout cas l’un des principaux marchands
de viande de La Réunion et l’un des plus gros propriétaires de Saint-Paul. Depuis l’âge de six ans, il soigne les boeufs et remercie ses parents de l’avoir élevé à la dure. Mais Gérien Basquaise,
62 ans, pieds nus, bertel sur le dos et sabouk à la main, en a marre. «Quand néna un chien maigre ek la queue coupée, i faut c’est M.Basquaise la coupé. Mais mi veux pli porte la faute domoun sir
mon dos akoz mi cause pli fort que tout’ domoun», lance-t-il à destination de ses accusateurs.
Il affirme donc que si ses bêtes sont parfois montées dans la forêt, c’est parce que des chasseurs de tangues auraient détruit les clôtures de ses pâturages les plus hauts, par malice ou
méchanceté. Et il propose des solutions définitives : que l’on ne délivre plus de permis de chasse aux tangues pendant dix ans et surtout que l’on enlève tous les boeufs divagants, «parce que
c’est un danger et parce que i amène trois quarts des dépenses de l’ONF», insiste-t-il.
Jeune homme, dans les années 1960, il se souvient avoir récupéré dans la forêt 130 boeufs de M.Moreau. Et il se dit prêt à «donner la main» pour réaliser une nouvelle battue de plus grande
ampleur.
À l’entendre, il suffirait de quelques volontaires pour bâtir un parc provisoire et y pousser tous les bovins divagants par vagues. Les éleveurs auraient huit jours pour récupérer leurs bêtes à
défaut de quoi celles-ci seraient abattues. Gérien Basquaise estime également que des terrains, aujourd’hui plantés de cryptomerias à 1 400 mètres d’altitude, pourraient être convertis en
pâturages.
Ses propos étonneront les agents de l’ONF qui ne lui font guère confiance, mais l’éleveur du Guillaume dit regretter le temps où le domaine était davantage respecté. «Zot i mett’ barrière mais ça
i gaspille l’argent et i fait le forestier assise. Mieux vaut armett’ un forestier en permanence akoz na bon pé voleurs là-haut. Domoun na poin terrain, i vol le boeuf et i vend’ aux clandestins
tous les samedis. I vend’ la viande 3€ le kilo au lieu de 15€. I faut le forestier, le gendarme, le juge, le procureur, le préfet i mène un lenquête pou fait la lumière tout de suite là-dessus».
Dans deux ans, une commission de l’Unesco réévaluera le classement de La Réunion au patrimoine mondial et la conservation de la biodiversité de la forêt des Hauts constituera un critère
déterminant.
Or, contrairement à certains pâturages alpestres ou pyrénéens, la présence de ruminants n’y est nullement un atout. Ils favorisent les principales menaces que sont la propagation des pestes
végétales au détriment de la flore endémique, l’érosion en creusant sur leur passage des sillons qui deviennent des rigoles ou en étant la cause indirecte des incendies.
«La tortue était le seul ruminant indigène qui favorisait la propagation des plantes endémiques. Les bovins, quant à eux, en plus de manger les pousses de tamarins, propagent des plantes
invasives, comme l’ajonc d’Europe qui brûle facilement, dans leurs sabots ou dans leurs bouses, explique Janick Payet. Pour évaluer les dégâts des ruminants exotiques, il faut comparer la forêt
primaire du piton des Fougères à la Roche-Écrite où les cerfs ont fait disparaître tous les arbustes et les fougères».
A qui appartiennent les vaches, souvent baguées, du Maïdo? Grande question que se posent depuis longtemps les gardes forestiers. Certaines sont la propriété de véritables éleveurs qui les ont
soit laissé involontairement s’échapper, soit consciemment lâchées dans la forêt pour profiter de pâturages gratuits. D’autres sont passées sous la coupole de clandestins dont l’élevage n’est
pas, ou plus, l’activité principale. D’autres encore sont presque retournées à l’état sauvage. Pour les attraper, il faut les tirer au fusil, l’éleveur devenant de ce fait chasseur.
En tout cas, elles s’éloignent
complètement de ce qui peut apparaître comme une tradition. Cette tradition d’élevage extensif est par exemple revendiquée du côté du volcan sur le cassé de la rivière de l’Est, même si, là-bas
aussi, les relations entre les éleveurs et le Parc national sont conflictuelles. Mais revenons à la forêt d’altitude de l’Ouest où plus personne ne récupère le fumier, comme cela se faisait pour
les «boeufs piquets» que soignaient les anciens. Les éleveurs déclarés comparent les vaches divagantes à des tirelires sur pattes. Lâchées dans la nature, elles ne coûtent rien à leur
propriétaire, mais celui-ci peut les récupérer quand bon lui semble pour en vendre la viande, à l’abattoir officiel si elles sont baguées, ou sur le marché noir si elles ne le sont pas.
En plus de faire une concurrence déloyale aux élevages de la filière bovine, elles menacent directement les prairies les plus hautes. «J’ai insisté pour installer des canadiennes (des alignements
de tubes cylindriques sur lesquelles les vaches n’osent pas s’aventurer) sur les voies d’accès de mon élevage, indique Charly Virapin de la Chaloupe Saint-Leu, parce que les taureaux en liberté
défoncent mes clôtures pour venir saillir mes vaches». Or, alors que l’insémination artificielle est censée assurer la qualité génétique du cheptel, les mâles divagants et abâtardis font des
veaux de mauvaise qualité, osseux, nerveux et peu musclés. Sans parler des maladies qui risquent d’être transmises.