Une saison en Obamérique

Mardi 25 novembre 2008 2 25 /11 /Nov /2008 20:07
2 juillet 2008
Le périple de Maria et Manuel



    Indianapolis, Indiana. Pas moyen de trouver un gallon d'essence à moins de 4 dollars. La cherté du carburant rend fou de New-York à San Francisco. Les vacances sont fichues. Bah, ça reste deux fois moins cher qu'en France. Bye bye Indianapolis et en voiture tout le monde. Direction plein ouest.

    " Indiana-no-place ". Prononciation chewing-gum et " petit nom " de la ville où il ne se passe rien, paraît-il. A part les 500 miles bien sûr ou encore lorsque l'équipe de football - américain of course - explose ses adversaires. Les fêtards débordent peu d'espaces circonscrits et obéissent à une organisation plus rurale qu'urbaine avec ses codes et ses divisions : la tribu des jazzeux, l'ethnie des Hoosiers (*), la communauté des Mexicains...

    Ces derniers, criards et rieurs au festival " El dia de la familia " promue par une radio latine, sont en passe de devenir les nouvelles têtes de Turc du coin, maintenant que les restes raréfiés du Ku Klux Klan se dissipent dans les vapeurs de maïs bouilli au milieu de plaines moroses. Ils s'appellent Maria ou Manuel. On ne les aime pas. Pas beaucoup. Parce qu'" ils ne font aucun effort pour apprendre la langue ". Aussi on ne fréquente pas "El dia de la familia" quand on n'est pas mexicain.

    Avant, ils s'arrangeaient pour passer inaperçus mais un gros contingent a débarqué dans l'Indiana blanc après le passage du cyclone Katrina sur la Nouvelle-Orléans. Les nouveaux arrivants avaient tout perdu dans les inondations. A défaut de soutien public, ils ont trouvé refuge auprès des églises mexicaines. Leur union a fait leur force pour reprendre le fil d'une vie laborieuse, clandestine puis tolérée.

    En plus du cyclone, le renforcement des législations contre l'immigration clandestine dans les Etats plus proches de la frontière, comme l'Arizona ou l'Oklahoma, a poussé les candidats au " rêve américain " dans les Etats plus " coulants ". Si bien qu'en cinq ans la population des hispaniques a augmenté de 31% en Indiana. Par exemple, l'école de la 18ème rue d'Indianapolis comptait un enfant hispanique sur 100 dans ses classes en 2000 ; elle en compte aujourd'hui 55%. Selon les chiffres officiels, l'Indiana accueille désormais 300 000 hispaniques, soit 5% de la population. Le nombre de sans-papiers est estimé, quant à lui, à 85 000.

    Personne ne s'étonnera donc que 70% des Hoosiers se disent favorables à un renforcement des lois contre " l'invasion ". Et le principal argument opposé à ce raidissement n'est pas humanitaire. On ne fait pas tellement dans le sentimental ici-bas. Mais, économiquement, l'exclusion de tous les clandestins de l'Indiana représenterait une perte annuelle de 200 millions de dollars en taxes directes dans l'économie locale. Leur pouvoir d'achat est évalué à 4,8 milliards de dollars et, lorsqu'ils envoient 182 millions de dollars dans leurs familles restées au Mexique, la banque en récupère 21,5 en frais de transfert.

    Le principal effet de la disparition de ces sans-papiers ne serait pas tant l'évaporation de leur force de consommation que la hausse brutale des prix. Notamment dans l'hôtellerie, la construction et l'agriculture, les immigrants représentent une force de travail inégalable en matière de docilité. La paie d'un Mexicain est en effet deux fois moins élevée que celle d'un Américain.

    Mike Platt, directeur de l'association des producteurs de porc de l'Indiana, confiait à " l'Indianapolis Star " que " la nouvelle loi fera flamber le prix du porc " car " tout le monde sait que la plupart des travailleurs sont des immigrés. Quand vous pressez d'un côté du ballon, le coût du travail augmente et le coût des produits aussi. Ce qui est vrai pour le porc le sera aussi pour les voitures, les maisons et tous les segments de l'économie "...

    Conclusion d'un professeur d'économie : " Il n'y a pas dans l'Indiana une force de travail de 40 000 à 100 000 Américains capables de couper et ramasser le tabac, de travailler dans les restaurants ou de faire les petits boulots actuellement occupés par les immigrés ". Voilà qui rappelle Fernand Raynaud, fier, dans l'un de ses sketches, d'avoir fait partir l'étranger du village, accusé de prendre le pain des Français. Le seul problème, c'est que cet étranger était le seul boulanger du village.



* Hoosier : habitant de l'Indiana dont l'origine étymologique demeure incertaine. L'hypothèse suivante me plait bien : " Le Hoosier, c'est le descendant de ce plouc irascible qui s'avançait fusil à la main à chaque fois qu'un inconnu pénétrait sur ses terres et beuglait : qui est ici? (who's here - hooz heer) "

 



 

 

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Mercredi 1 octobre 2008 3 01 /10 /Oct /2008 12:08

3 juillet 2008


Obama mon pote



   Saint Elmo, Illinois. Avec des silos à maïs pour unique montagne et l'Interstate 70 qui se noie tout droit dans un champ océan, la traversée de l'Indiana, puis de l'Illinois, ressemble à une douce chanson, un lancinant air de folk. Le paysage s'est figé il y a plusieurs siècles, et rien n'a bougé. Pas même les nuages et leurs menaces d'orage. Les gens aussi donnent cette impression d'une Amérique presque immobile, saisissant contraste avec les mégapoles en bataille des écrans de cinéma.

   Et pourtant, elle bouge. La terre a bougé, peut-être pas beaucoup, peut-être juste un peu sur l'échelle de Richter, qui fut d'ailleurs le fils d'un paysan du coin, dans l'Ohio. Mais elle a bougé sous les pas de cet incroyable gouailleur chaussé de bottes de sept lieues, je veux parler d'Obama. Il est même étonnant que j'aie attendu d'avoir roulé 200 miles pour évoquer la star de l'année. Parce qu'aujourd'hui, en Amérique, quand deux personnes commencent à discuter, elles se disent d'abord "Quoi de neuf"? Et leur deuxième phrase aborde inévitablement la dernière sortie de Barack Obama.

   Le vieux Mc Cain sait bien que le point faible de son adversaire démocrate tient dans son effrayante originalité : sa couleur de peau, son âge, son discours. Alors, pour le dénigrer, il le compare à une starlette américaine écervelée. On verra bien en novembre si le réflexe du mouton affolé jouera en faveur du républicain, tant handicapé par l'inédite impopularité de George W. Bush.

   Mais ce que l'on sait déjà, c'est que Barack Obama a soulevé un courant de vocations aussi débordant que l'a été le Mississipi au printemps. Du jamais vu. De toute son histoire, l'Indiana ne s'était autant mobilisé pour une élection primaire que cette année. La calme plaine républicaine s'est agitée comme jamais pour choisir qui, d'Hillary Clinton ou de Barack Obama, devait porter les couleurs démocrates pour l'élection présidentielle. Hillary l'a emporté dans les campagnes mais a subi une raclée dans les villes. Et les journaux du coin se demandent si l'Indiana peut basculer dans le camp démocrate pour la première fois depuis un demi-siècle.

   Le jour de la primaire, le 6 mai, des groupes de jeunes, souvent des Noirs, arrêtaient les voitures aux carrefours des grandes rues, interpellaient les passants à la sortie des centres commerciaux et les pressaient d'aller voter pour leur idole. " Ces jeunes-là, jamais je n'avais réussi à les faire sortir de leurs quartiers, je me demande comment je vais faire pour maintenir un tel engouement l'année prochaine ", s'interrogeait une élue municipale démocrate pourtant aguerrie à la confrontation électorale. Obama a un tel bagout qu'il se croit capable d'aller dans le repaire d'une bande de skinheads excités et de les retourner en sa faveur, selon l'un de ses proches. Il séduit quasiment tout le monde à part les grandes compagnies financières dont il dit refuser le soutien pour ne jamais avoir à céder sous leur pression.

   Il faut le voir discuter d'égalité des chances avec un écolier, compatir avec une jeune fille qui dépense toute sa maigre paie en médicaments pour sa mère, soutenir un ouvrier en colère pour comprendre qu'il pourrait en apprendre à bien des acteurs d'Hollywood sur l'art et la manière de tirer des larmes d'émotion. L'autre jour, peu avant la primaire de l'Indiana, il a donné un show du tonnerre avec Stevie Wonder. C'était Woodstock, il pleuvait et les gens restaient à boire ses mots. Sous la pression, un pauvre monsieur s'est senti mal. Ni une, ni deux, Barack lui a envoyé sa petite bouteille d'eau comme dans un match de basket, la passe parfaite ; de celles qu'on se repasse au ralenti pour illustrer le point victorieux.

   Bien sûr, son programme est solide, ses soutiens puissants. Il a convaincu à l'intérieur comme à l'extérieur que l'Amérique, durement touchée par la récession économique, avait besoin de réformer profondément son fonctionnement. On le compare à Roosevelt ou JFK, c'est dire. Mais Barack Obama, s'il l'emporte, devra sa victoire à son incroyable proximité avec l'électeur. Il est le pote de tout le monde. Même de moi qui ne voterai jamais en Amérique. Il m'écrit deux ou trois fois par mois. Parfaitement, ce n'est pas de la forfanterie. Et les jours où il ne m'écrit pas, l'un de ses principaux conseillers de campagne s'en charge. Il est vrai qu'à l'origine de cet échange, à sens unique, abondant, j'ai un jour visité le site du candidat. Et il a profité de cette prise de contact pour m'abreuver quotidiennement de ses nouvelles. Il ne laisse rien au hasard et, à chaque fois, il essaie de me taper 100 balles pour financer sa campagne. Un vrai pote, décidément.

 

 

 

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Jeudi 25 septembre 2008 4 25 /09 /Sep /2008 08:45

31 juillet 2008

Pour les urgences, composez le 911

 



   New York City. La voiture bradée en trois jours à San Francisco, nous nous sommes engouffrés dans un avion " bas de rayon " de l'American Airlines, direction New York, pour traverser le pays comme un Américain d'aujourd'hui en six heures et non plus comme un pionnier du dix-huitième siècle.

   C'est le moment ou jamais d'une petite leçon d'anglais. " Nine-eleven ", 9/11 : pour dater un événement, il faut placer le nombre du mois avant celui du jour. Nous parlons donc du 11 septembre, 2001 évidemment. Pour prononcer un nombre à trois chiffres, dites d'abord le premier numéro puis les deux suivants. On dira donc neuf-onze, plutôt que neuf cent onze. Il se trouve que " Nine-eleven " correspond aussi au numéro d'appel d'urgence de la police, 911. Voilà qui fait " tilt " dans mon esprit. J'ai pris conscience de l'incroyable coïncidence il n'y a que quelques semaines parce qu'au moment des attaques du World Trade Center, j'étais bien loin de connaître les usages linguistiques de l'Amérique et le numéro des " cops ". Et cette coïncidence, dont je ne peux croire qu'elle ait échappé aux dizaines de milliers de journalistes et commentateurs qui ont couvert l'événement, s'était trouvée noyée sous l'avalanche d'informations et d'analyses qui a suivi.

   Mais aujourd'hui, bon sang, tout fier de ma découverte, j'ai l'impression qu'une nouvelle lumière éclaire enfin le mystère du terrorisme, de ses réseaux, de la psychologie des civilisations et des religions, des services d'espionnage et des conflits armés internationaux. Et je ne suis visiblement pas le seul que " Nine-eleven " interpelle. La proximité du site de Ground Zero y est sans doute pour quelque chose.

   Sa fréquentation prend l'apparence d'un pèlerinage. Les visiteurs des quatre coins du monde en font le tour, se grimpent sur les épaules les uns des autres pour voir le chantier de reconstruction par-dessus les barrières qui le délimitent. C'est bête, il suffirait qu'ils prennent le "Path ", le train de banlieue traversant la rivière Hudson, pour s'éviter toutes ces contorsions, la gare est à l'intérieur du chantier.

   Etonnante décence, par rapport aux habitudes commerciales du pays, les grosses compagnies ont apparemment laissé le champ libre aux petits joueurs, quant à l'exploitation de l'engouement un tantinet morbide que suscite " Nine-eleven ". Un type essaie de vendre une série de photos des attentats en expliquant qu'il a tout vu de son bureau de la tour d'en face.

   Sous l'affiche de ce que pourrait devenir le futur World Trade Center en 2012, une dizaine d'activistes tiennent tribune, toujours photos à l'appui, et soutiennent que le coup est venu de l'intérieur. Quelques avenues plus au nord, un allumé, coran à la main, harangue les passants, les menaçant de punition divine alors qu'un bedeau filme la scène en vue d'une diffusion sur YouTube.

   " Nine-eleven " a traumatisé et traumatise encore le pays. Ce n'est rien de le dire. Les électeurs voteront en novembre en fonction de la manière dont Barack Obama et John Mc Cain ont réagi le 11 septembre 2001. Leurs faits et gestes passés seront anatomisés sur les plateaux de télévision. Les analystes ont tant répété cette question, " Barack Obama est brillant mais a-t-il la carrure et l'expérience pour faire face à une crise majeure ? ", qu'il va bien falloir y apporter une réponse.

   Mais qui pourra alors dire s'il est apte ou non ? Ceux qui une heure après l'attentat étaient prêts à envoyer l'armée en Afghanistan, en Irak, en Iran, en Corée du Nord et même ailleurs pour exterminer la vermine ? Ceux qui ont couru à l'église et ont placé jusqu'à la plaque d'immatriculation de leur voiture sous la protection du dieu des chrétiens?

   J'ai rencontré un vétéran de la deuxième guerre d'Irak du nom de Vince Emanuele (voir l'étape du 12 juillet à Rifle Gap, Colorado). Il se rappelait qu'après " Nine-eleven ", tous les gars de son âge, mais plus particulièrement ceux qui n'avaient pas les moyens de se payer l'université, s'étaient engagés dans l'armée avec la certitude qu'il fallait défendre le pays et combattre le terrorisme où qu'il soit. Un premier contingent était engagé en Afghanistan aussi était-il parti, gonflé à bloc, faire la guerre en Irak.

   Il en est revenu plus pacifiste que jamais, à dénoncer un peu partout les " mensonges " de l'administration Bush. Lui qui croyait libérer un pays du joug des assassins de " Nine-eleven " ne supportait plus les regards de haine que lui jetaient les Irakiens, hommes, femmes et enfants, parce que les opérations de " libération " de l'armée américaine se traduisaient par des destructions de maisons, supposées abriter des ennemis, mais dans lesquelles des civils étaient tués.

   Au lieu de combattre " Nine-eleven ", il avait le sentiment de le prolonger et de le transmettre à l'étranger avec ce même mécanisme de violence envers des innocents et ces réflexes de haine qui en résultent.

 

 

 

 

 

 

 

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Mercredi 24 septembre 2008 3 24 /09 /Sep /2008 10:21

30 juillet 2008

Ces écoles qui ferment les lundis

 


   San Francisco, Californie. Les rues s'hispanisent, la Main street devient le Camino real, le Mexique n'est pas très loin. La ville a beau s'être répandue de part et d'autre de la baie en jetant par-dessus bord des ponts déraisonnables, elle est restée humaine, de maisons bleues adossées à la colline en sentiers vagabonds. Nous voilà piétons, la voiture est vendue grâce à Craigslist, un service Internet gratuit de petites annonces.

   Bientôt ne resteront plus de l'Amérique que quelques souvenirs et une année d'école, un enfant qui s'engouffre dans le " school bus " jaune un matin pluvieux, les yeux humides. D'un infime mouvement de la main, il désigne à la fois sa détresse de plonger dans un univers étranger et son consentement face à l'épreuve. Le car replie son panneau de stop, la circulation alentour peut reprendre comme le stipule le code de la route qui confère au transporteur d'élèves le même statut prioritaire que celui des pompiers, des ambulanciers ou des policiers.

   Nos quatre enfants ont tous intégré des écoles publiques dans un district réputé pour l'excellence de ses établissements. De la primaire au lycée en passant par le collège, ils ont bénéficié d'un enseignement gratuit et de qualité. Un système à la carte leur permettait de choisir les matières qui les attiraient le plus : musique, dessin, sport, danse... Le petit oiseau du bus jaune a vite appris à écouter, comprendre et parler pour finalement décrocher le plus beau trophée aux yeux de ses parents : une réprimande pour bavardage en classe.

   S'il est une chose que l'éducation américaine sait faire, quand elle s'en donne les moyens, c'est bien l'accueil des étrangers, du jardin d'enfants jusqu'à l'université, où les études deviennent alors soudainement payantes et, tout bonnement, hors de prix. En plus d'avoir appris à parler anglais, les petits Frenchies ont salué le drapeau, presque tous les matins, avalé quelques bondieuseries et se sont initiés aux dures lois de l'économie de marché. Le grand bain dans les Etats-Unis d'aujourd'hui.

   Le plus petit comprit bien vite que tout avait un prix. Un bon devoir, un acte de camaraderie ou un brin de flagornerie lui rapportaient des dollars fictifs qui lui permettaient tout de même de s'acheter de vraies confiseries à la récréation devant le regard envieux de " moins bons " élèves.

   Pour aussi efficace et accueillante qu'elle soit, l'école américaine n'en est pas moins en crise. Crise de confiance d'abord à cause de la violence sur le perron, et parfois à l'intérieur, des établissements les plus défavorisés. La libre circulation des armes à feu ignore les limites d'âge et de jeunes adolescents en arrivent à faire parler la poudre quand, sous d'autres cieux, ils n'auraient eu que leurs poings pour se battre.

   L'évaluation permanente et médiatisée de chaque district scolaire rappelle, mois après mois, les terribles constantes d'une société inégalitaire, de ses ghettos ethniques et sociaux d'où il est si difficile de s'échapper. Les résultats aux examens dans les quartiers pauvres sont lamentables et cela ne surprend personne.

   Les plus démagos font porter le chapeau aux enseignants. Il y a quelques mois, l'avocat médiatique Rick Berman avait lancé la chasse aux pires professeurs des Etats-Unis. Son groupe de lobbying s'était payé un encart publicitaire dans lequel il demandait aux parents d'élèves de dénoncer les " dix pires profs (syndiqués) des USA ". Et il annonçait qu'il offrirait 10 000 dollars à chaque nominé pour qu'il démissionne.

   Mais la crise est aussi, tout simplement, économique. Le nombre d'enfants ayant droit à un repas gratuit, parce que les revenus de leurs parents sont inférieurs à 27 560 dollars par an dépasse cette année, pour la première fois, les 15 millions. A l'heure où le gouvernement multiplie les cadeaux fiscaux et dépense quotidiennement des centaines de millions de dollars pour faire la guerre, il n'a plus les moyens de soutenir son système éducatif. Si bien que les dix profs que cet anti-syndicaliste primaire de Berman voulait faire partir, sont sans doute déjà au chômage avec les milliers d'autres dont les postes ont disparu à la rentrée de cette année.

   Il n'est plus un comté dans le pays, de la Floride à la Californie en passant par le Maine, où les écoles ne soient obligées de soumettre leurs budgets à des coupes sombres. Rien qu'à Los Angeles, 500 postes ont été supprimés et près de 700 à Détroit. Fait du hasard ? L'école de mon petit loupiot, que je vantais plus haut, a fermé ses portes en juin. Partout ailleurs, les conseils d'administration suppriment des lignes de " school busses " jaune et annulent toutes les sorties scolaires de peur de ne pas pouvoir payer le fuel de la chaudière. Une centaine de circonscriptions scolaires, essentiellement dans les campagnes, a adopté la semaine des quatre jours, non pour des raisons pédagogiques mais pour économiser un jour de chauffage tous les lundis.

 

 

 

 

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Mardi 23 septembre 2008 2 23 /09 /Sep /2008 09:34

29 juillet 2008

Bienvenue à Wal-Mart où les pauvres travaillent pour les pauvres

 

 

   San Francisco, Californie. L'endroit est franchement attirant même si la météo se la joue peau de vache. On y poserait bien ses valises un peu plus longtemps que les quelques jours nécessaires à la vente du vieux Land Rover. A l'image d'une halte qui se veut plus utilitaire que touristique, je veux vous amener aujourd'hui dans le cinquante-et-unième état du pays. Une cellule photoélectrique commande l'ouverture de ses portes, on y entre armé d'un chariot. Bienvenue à Wal-Mart : 3 700 magasins et 1,3 million d'employés.

   Ici, entre les rayons de chaussettes et de snackers, nous sommes au coeur de l'Amérique moyenne. Une commentatrice xénophobe conseillait d'aller y débusquer les sans-papiers, soit parce qu'ils y travaillent pour des salaires de misère, soit parce qu'ils y achètent des boîtes de soupes de nouilles à 50 cents.

   La bêcheuse, habituée des malls commerciaux plus brillants, se trompait sur un point essentiel : les rayons de l'hypermarché discount ne font pas pitié. Ils quadrillent au contraire la plus vaste caverne d'Ali Baba des Etats-Unis. Rien n'y manque à part le bon pain et le Roquefort. Au plus bas prix possible, on y trouvera : une bible en DVD, un paquet de pistaches, un vélo d'appartement, un barbecue, la tenue complète de l'équipe locale de football américain, une paire de Levi's, des cerises d'Argentine, un pack de bières aromatisées, un ipod, un écran plat, une arbalète et un soutien-gorge wonderbra...

   Les clients sont tordants, ils s' interpellent, se complimentent, donnent volontiers leur avis sur l'habit que vous convoitez et vous demandent comment on cuisine les frites congelées qu'ils viennent de déposer dans leur panier. Certains, obèses, handicapés ou juste un peu flemmards, ont pris les commandes de voiturettes électriques, hybrides d'un fauteuil roulant et d'un chariot.

   Les plus familiers paient leurs courses à une caisse automatique qu'un contrôleur surveille de loin. Personne n'a l'air de tricher par honnêteté ou par crainte de " Big Brother ". Le vol à l'étalage n'est pas à la mode, trop minable. Aux caisses traditionnelles, l'employé scanne les articles, les empaquette sans se soucier de pollution et propose même de distribuer du cash supplémentaire aux clients à cartes. Ceux-ci peuvent alors se sentir plus riches en sortant, les bras pleins de victuailles et le porte-monnaie débordant de billets.

   Wal-Mart n'est donc pas aussi traumatisant et stigmatisant pour ses usagers que le croit l'Amérique bien-pensante. Il est cependant le résultat monstrueux de la logique capitaliste. Il affiche un chiffre d'affaires annuel de 350 milliards de dollars pour 12 milliards de bénéfices. Il n'y a pas plus gros. En plus du monde des affaires, Wal-Mart a débordé dans le domaine politique et social.

   William McDonough, vice-président du syndicat des employés de la distribution, dresse un parallèle intéressant entre le patron de Wal-Mart, H. Lee Scott, et le légendaire Henry Ford : " Henry Ford s'assurait de payer ses salariés suffisamment pour qu'ils puissent s'acheter les voitures qu'ils construisaient. Wal-Mart fait l'inverse, il se vante d'aider les plus pauvres grâce à ses prix bas et les bas salaires qu'il distribue contribuent à faire augmenter le nombre de pauvres aux Etats-Unis ".

   Une caissière de Wal-Mart gagne moins de 10 dollars par heure. Ce qui l'amène à un salaire annuel moyen de  17 600 dollars, soit moins que le seuil de pauvreté pour une famille de quatre personnes (19 157 dollars) et à peine plus que le même seuil de pauvreté pour une famille de trois personnes (15 219 dollars). Frances Browning a 57 ans et lâche, fataliste : " J'ai déjà travaillé pour quinze dollars de l'heure mais ça faisait deux ans et demi que j'étais au chômage. Aujourd'hui, je gagne 9,53 dollars de l'heure et, comme tout le monde, j'aimerais gagner plus. Mais il faut être réaliste ".

   Dans un pays où le salaire minimum est outrageusement resté collé à 5,15 dollars de l'heure, il y a peu de chances pour que Wal-Mart change de politique même si, sous la pression, la direction s'est donné bonne conscience en s'engageant dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Au contraire, Wal-Mart déploie tous les moyens pour empêcher l'installation des syndicats de salariés en son sein, alors que les conditions de travail y sont épouvantables comme le prouve le chiffre effarant du turn-over : 500 000 employés quittent la société chaque année. Comble de l'abus de pouvoir, Wal-Mart vient d'expliquer à son personnel que l'élection de Barack Obama, qui, en tant que sénateur, a voté une loi favorisant la syndicalisation, se traduirait par des licenciements et le pourrissement de l'atmosphère de travail. Le procédé a été jugé illégal mais Wal-Mart a les moyens de payer l'amende.

 

 

 

 

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