Tout à l’heure ; il y avait encore des cris, des appels.
Maintenant ; depuis combien de temps, rien que le clapotis de la mer sur ces trois planches.
Trois planches sur l’eau ; sur l’eau qui cogne, qui cogne là seulement car elle n’a rien d’autre sur quoi cogner, l’eau.
Plus loin ailleurs, il n’y a rien. Il n’y a plus rien.
Rien que l’eau, vaste, étale, à peine froissée en mille petites vagues qui n’ont nulle part d’autre où cogner que ces trois planches, assemblées en ce qui hier encore était une porte, la porte d’une trappe dans le bateau..
Tout le reste a disparu.
Les autres débris du bateau ont disparu.
Les appels se sont tus.
Les compagnons il ne les voit plus.
Il est seul, sur l’immense dos de la mer, étendu sur ces trois planches.
Seul.
Sous le grand ciel pâle et muet.
Il est seul sur le seuil de la mort
Il n’y a plus rien à faire ; rien qu’attendre
Alors il attend. C’est long. Il a tout le temps de penser.
Il y a quelques jours, les bruits de l’embarquement, les bruits étouffés de l’embarquement illicite. Les marchandages de dernière minute, les éclats de voix vite éteints, de toute façon ils n’ont pas le choix. Les ordres qui claquent, le choc mou des pauvres paquets qu’on jette dans la cale, les cordages qui frottent, les amarres qu’on a larguées et qui viennent s’écraser sur le pont. La voix des autres, de ceux qui partent avec lui, les tentatives murmurées de plaisanteries qui n’enlèvent à personne le poids de l’angoisse et du chagrin de la séparation, mais on parle, on fait semblant, et puis il y a le cœur qui bat de l’espoir peut-être d’un ailleurs, de l’autre côté de cette mer, dans ces pays où l’on va arriver, c’est sûr, et vivre enfin, et envoyer au village pour qu’ils vivent aussi, ceux qui sont restés, ceux qu’on a laissés, qu’on a laissés mais pas pour toujours, non pas pour toujours, on reviendra vivant et bien habillé ou bien ils viendront, on sera tous là-bas tous rassemblés dans ce pays de l’autre côté de la mer, dans ce pays où il est possible de vivre, où on ne meurt pas chaque jour sous les coups de machette ou sous les balles, où tout le monde peut travailler et manger ; les enfants que l’on engendrera iront à école…
Au début il n’a pas cru à ce qui lui arrivait. On ne peut pas se trouver comme ça, en train de se sauver et de sauver les siens, et que le bateau coule.
On ne peut pas entendre autour de soi les camarades d’aventure se débattre, suffoquer, couler.
On ne peut pas être laissé comme ça tout seul dans la mer, dans la grande mer sans fin et sans fond.
Mais sur le bateau il y avait trop d’hommes, toujours plus de cargaison humaine pour les passeurs.
Son esprit ne croyait pas à ce qui lui arrivait ; mais son corps a pris le relais, il s’est défendu. Il s’est mis à nager. C’est un bon nageur, il a eu la chance de trouver cette porte, il s’est accroché et est monté dessus. Alors il a pensé qu’il s’en sortirait.
Un camarade a abordé la porte, lui aussi, a essayé de se hisser. Lui l’a aidé, il a tiré, à plat-ventre et cramponné d’un main au misérable radeau. Mais l’autre, trop lourd, trop inerte déjà, a glissé. Sa main lui a échappé, comme échappe le corps lisse et froid d’un poisson qu’on cherche à retenir dans sa main. Il lui a glissé des doigts, il a coulé.
Alors il s’est senti triste, triste et seul, et soulagé en même temps. C’est horrible de voir un ami se noyer, et d’être là tout seul, mais s’il est seul peut-être que la porte flottera plus longtemps, il s’en sortira, il s’en sortira c’est sûr, avec de la chance. Car il ne peut pas mourir, il ne peut pas, il ne sait pas…
La terreur vient.
Puis la fatigue. La faim. L’épuisement.
Maintenant seul le clapotis de l’eau sur les planches.
Ils sont partis les amis, les camarades, les compagnons de fuite, partis au fond de l’eau, et les âmes, parties aussi, nul ne sait où.
Lui est sur le seuil de la mort, il attend. Au village, les siens attendent aussi ils attendront longtemps, puis ils n’attendront plus, ni lettres, ni argent, ni le retour de celui qui était parti tenter sa chance de l’autre coté de la mer. Tenter sa chance, tenter leur chance, leur chance de vivre enfin, peut-être, d’enfin travailler, de pouvoir envoyer de l’argent au pays, de quoi subsister, sur ce sol natal désormais sec et mort ; abreuvé de temps en temps du sang versé de ceux qui succombent sous les coups des milices.
Il croyait partir pour ce voyage vers la vie, pionnier de sa famille, filin qui la relierait à un espoir de pouvoir être humain, ailleurs.
Le voilà sur le seuil, sur le seuil de la mort.
Il ne ressent plus la faim, ni la soif, mais sa langue, gonflée du sel de la mer, colle à son palais ; l’eau salée ; absorbée par petites quantités, n’a rien arrangé. Sa langue est une pierre sèche, son corps est un bout de bois sec ; le sel dessine comme une écorce blanche sur sa peau noire.
Elle était si douce, sa peau, lui disait autrefois son amour. Si douce, si noire ; et si puissant le jeu harmonieux des muscles sous sa peau…
A présent son corps est comme un arbre abattu, l’écorce saigne, la peau se crevasse.
Il est seul sur le seuil, il sent l’eau clapotante s’insinuer entre les planches dans son dos.
La mer passe en filets minces et obstinés entre les planches. Les planches montent et descendent sur le moutonnement de la mer. Quand la vague redescend, elles la suivent, la suivent avec un petit retard, et l’eau dessus retourne à la mer, et il est presque au sec.
Puis la vague se gonfle encore de nouveau, et la mer passe en ruisseaux de plus en plus gros sur le radeau.
Mais il ne la sent pas, il ne sent plus rien sur sa peau, ni la tiédeur de l’eau, ni la morsure du sel.
Il ne sent presque plus rien, il ne pense presque plus.
Il n’y a plus rien à penser.
Il n’y a rien contre quoi se battre. On ne peut pas se battre longtemps contre la mer.
Il se sent bercé. Il monte, il descend, d’un mouvement lent et presque uniforme. La mer ne se lasse pas, la mer ne dort jamais, ou alors toujours, d’un rêve mouillé et poisseux, et elle berce ses poissons et ses noyés.
Il attend.
Bientôt l’eau passera par-dessus le petit radeau sur lequel il est étendu, presque nu, presque mort, sur la grande mer sous le ciel blanc et vide.
Quand l’eau recouvrira tout à fait les planches de la porte, il passera dessous, et l’eau se refermera au-dessus de sa tête. Il aura passé le seuil.
Le seuil du Grand Voyage.
Une nouvelle de Sarah Pierre-Louis
(Pour prolonger l'émotion de ce récit imaginaire, nous vous invitons à visiter le site italien d'histoires de migrants, vous y trouverez des témoignages dans toutes les langues)










