Le coin lecture

Samedi 20 septembre 2008 6 20 /09 /2008 18:50
Le clapotis de l’eau venant battre sur les planches est faible maintenant. Il n’y a pas d’autre bruit. Chanson sans début ni fin, sans mélodie. L’eau sur les planches, petite vague qui claque sur le bois, petite vague sur le bois, petite vague qui tape, petite vague pas d’autre bruit.

Tout à l’heure ; il y avait encore des cris, des appels.

Maintenant ; depuis combien de temps, rien que le clapotis de la mer sur ces trois planches.

Trois planches sur l’eau ; sur l’eau qui cogne, qui cogne là seulement car elle n’a rien d’autre sur quoi cogner, l’eau.

Plus loin ailleurs, il n’y a rien. Il n’y a plus rien.

Rien que l’eau, vaste, étale, à peine froissée en mille petites vagues qui n’ont nulle part d’autre où cogner que ces trois planches, assemblées en ce qui hier encore était une porte, la porte d’une trappe dans le bateau..

Tout le reste a disparu.

Les autres débris du bateau ont disparu.

Les appels se sont tus.

Les compagnons il ne les voit plus.

Il est seul, sur l’immense dos de la mer, étendu sur ces trois planches.

Seul.

Sous le grand ciel pâle et muet.

Il est seul sur le seuil de la mort

Il n’y a plus rien à faire ; rien qu’attendre

Alors il attend. C’est long. Il a tout le temps de penser.

Il y a quelques jours, les bruits de l’embarquement, les bruits étouffés de l’embarquement illicite. Les marchandages de dernière minute, les éclats de voix vite éteints, de toute façon ils n’ont pas le choix. Les ordres qui claquent, le choc mou des pauvres paquets qu’on jette dans la cale, les cordages qui frottent, les amarres qu’on a larguées et qui viennent s’écraser sur le pont. La voix des autres, de ceux qui partent avec lui, les tentatives murmurées de plaisanteries qui n’enlèvent à personne le poids de l’angoisse et du chagrin de la séparation, mais on parle, on fait semblant, et puis il y a le cœur qui bat de l’espoir peut-être d’un ailleurs, de l’autre côté de cette mer, dans ces pays où l’on va arriver, c’est sûr, et vivre enfin, et envoyer au village pour qu’ils vivent aussi, ceux qui sont restés, ceux qu’on a laissés, qu’on a laissés mais pas pour toujours, non pas pour toujours, on reviendra vivant et bien habillé ou bien ils viendront, on sera tous là-bas tous rassemblés dans ce pays de l’autre côté de la mer, dans ce pays où il est possible de vivre, où on ne meurt pas chaque jour sous les coups de machette ou sous les balles, où tout le monde peut travailler et manger ; les enfants que l’on engendrera iront à école…

Au début il n’a pas cru à ce qui lui arrivait. On ne peut pas se trouver comme ça, en train de se sauver et de sauver les siens, et que le bateau coule.

On ne peut pas entendre autour de soi les camarades d’aventure se débattre, suffoquer, couler.

On ne peut pas être laissé comme ça tout seul dans la mer, dans la grande mer sans fin et sans fond.

Mais sur le bateau il y avait trop d’hommes, toujours plus de cargaison humaine pour les passeurs.

Son esprit ne croyait pas à ce qui lui arrivait ; mais son corps a pris le relais, il s’est défendu. Il s’est mis à nager. C’est un bon nageur, il a eu la chance de trouver cette porte, il s’est accroché et est monté dessus. Alors il a pensé qu’il s’en sortirait.

Un camarade a abordé la porte, lui aussi, a essayé de se hisser. Lui l’a aidé, il a tiré, à plat-ventre et cramponné d’un main au misérable radeau. Mais l’autre, trop lourd, trop inerte déjà, a glissé. Sa main lui a échappé, comme échappe le corps lisse et froid d’un poisson qu’on cherche à retenir dans sa main. Il lui a glissé des doigts, il a coulé.

Alors il s’est senti triste, triste et seul, et soulagé en même temps. C’est horrible de voir un ami se noyer, et d’être là tout seul, mais s’il est seul peut-être que la porte flottera plus longtemps, il s’en sortira, il s’en sortira c’est sûr, avec de la chance. Car il ne peut pas mourir, il ne peut pas, il ne sait pas…

La terreur vient.

Puis la fatigue. La faim. L’épuisement.

Maintenant seul le clapotis de l’eau sur les planches.

Ils sont partis les amis, les camarades, les compagnons de fuite, partis au fond de l’eau, et les âmes, parties aussi, nul ne sait où.

Lui est sur le seuil de la mort, il attend. Au village, les siens attendent aussi ils attendront longtemps, puis ils n’attendront plus, ni lettres, ni argent, ni le retour de celui qui était parti tenter sa chance de l’autre coté de la mer. Tenter sa chance, tenter leur chance, leur chance de vivre enfin, peut-être, d’enfin travailler, de pouvoir envoyer de l’argent au pays, de quoi subsister, sur ce sol natal désormais sec et mort ; abreuvé de temps en temps du sang versé de ceux qui succombent sous les coups des milices.

Il croyait partir pour ce voyage vers la vie, pionnier de sa famille, filin qui la relierait à un espoir de pouvoir être humain, ailleurs.

Le voilà sur le seuil, sur le seuil de la mort.

Il ne ressent plus la faim, ni la soif, mais sa langue, gonflée du sel de la mer, colle à son palais ; l’eau salée ; absorbée par petites quantités, n’a rien arrangé. Sa langue est une pierre sèche, son corps est un bout de bois sec ; le sel dessine comme une écorce blanche sur sa peau noire.

Elle était si douce, sa peau, lui disait autrefois son amour. Si douce, si noire ; et si puissant le jeu harmonieux des muscles sous sa peau…

A présent son corps est comme un arbre abattu, l’écorce saigne, la peau se crevasse.

Il est seul sur le seuil, il sent l’eau clapotante s’insinuer entre les planches dans son dos.

La mer passe en filets minces et obstinés entre les planches. Les planches montent et descendent sur le moutonnement de la mer. Quand la vague redescend, elles la suivent, la suivent avec un petit retard, et l’eau dessus retourne à la mer, et il est presque au sec.

Puis la vague se gonfle encore de nouveau, et la mer passe en ruisseaux de plus en plus gros sur le radeau.

Mais il ne la sent pas, il ne sent plus rien sur sa peau, ni la tiédeur de l’eau, ni la morsure du sel.

Il ne sent presque plus rien, il ne pense presque plus.

Il n’y a plus rien à penser.

Il n’y a rien contre quoi se battre. On ne peut pas se battre longtemps contre la mer.

Il se sent bercé. Il monte, il descend, d’un mouvement lent et presque uniforme. La mer ne se lasse pas, la mer ne dort jamais, ou alors toujours, d’un rêve mouillé et poisseux, et elle berce ses poissons et ses noyés.

Il attend.

Bientôt l’eau passera par-dessus le petit radeau sur lequel il est étendu, presque nu, presque mort, sur la grande mer sous le ciel blanc et vide.

Quand l’eau recouvrira tout à fait les planches de la porte, il passera dessous, et l’eau se refermera au-dessus de sa tête. Il aura passé le seuil.

Le seuil du Grand Voyage.

 

Une nouvelle de Sarah Pierre-Louis

(Pour prolonger l'émotion de ce récit imaginaire, nous vous invitons à visiter le site italien d'histoires de migrants, vous y trouverez des témoignages dans toutes les langues) 



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Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /2008 10:32

L’homme est assis lourdement sur un tabouret,‭ ‬sa tête blottie contre ses mains.‭ ‬Ses coudes sont posés sur le formica jaune de la table de cuisine.

Depuis plusieurs heures déjà,‭ ‬mais il ne sent pas la douleur,‭ ‬l’engourdissement ‭; ‬seulement l’immense fatigue qui l’envahit de plus en plus,‭ ‬de plus en plus fort chaque jour.‭  ‬L’homme ne sait pas quelle heure il est.‭  ‬Bien plus de midi sans doute.‭

Il doit être au moins deux heures de l’après-midi,‭ ‬le soleil est passé derrière la maison,‭ ‬mais Sido n’a pas faim.‭ ‬Au fond,‭ ‬il s’en fiche pas mal,‭ ‬de l’heure qu’il est.‭ ‬Sido,‭ ‬c’est son surnom,‭ ‬le diminutif de son nom polonais,‭ ‬que ses copains de la mine n’arrivaient pas à prononcer.‭ ‬Trop compliqué pour eux.‭ ‬Ne supportant pas que ce patronyme,‭ ‬mémoire de toute son ascendance,‭ ‬ne soit écorché,‭ ‬il avait préféré leur demander de l’appeler Sido.


Il y avait déjà six mois que la mine avait fermé.‭ ‬La rumeur avait couru,‭ ‬les dernières années,‭ ‬puis s’était faite de plus en plus précise.

L’encadrement avait aidé les mineurs à se reconvertir.‭ ‬Sido avait trouvé un poste de conducteur de tram.‭ ‬Au début,‭ ‬il s’était réjoui.‭ ‬Il avait tellement trimé au fond.‭ ‬Le bruit incessant et les vibrations‭  ‬des marteaux-piqueurs,‭ ‬le ronronnement continu du convoyeur,‭ ‬et puis surtout,‭ ‬surtout,‭ ‬les explosions du rocher à la dynamite.‭ ‬A la fin,‭  ‬Sido s’était vu proposer une promotion en tant que boutefeu,‭ ‬ce qui lui conférait un certain prestige auprès de ses camarades.‭ ‬Il était chef d’équipe.‭ ‬Lui seul était habilité à manipuler la dynamite.‭ ‬Maintenant,‭ ‬avec le recul,‭ ‬il sait que cette promotion avait été une façon déguisée de lui montrer la diminution de ses compétences en tant que piqueur.‭ ‬Il ne pouvait plus extraire ses‭ ‬15‭ ‬tonnes de charbon par poste de huit heures.

Sido avait souffert de la poussière qui s’infiltrait partout,‭ ‬partout sur son corps,‭ ‬et plus insidieusement dans ses poumons jusqu’à le rendre silicotique.‭ ‬Poussière fine et noire qui salissait toute la ville,‭ ‬les façades des maisons,‭ ‬poussière qui dégradait les paysages.

Et puis,‭ ‬l’humidité qui réveillait constamment son arthrose,‭ ‬de plus en plus douloureusement depuis quelque temps.‭ ‬Et les courants d’air,‭ ‬dans un univers confiné à‭ ‬35°C.‭

Ensuite,‭ ‬les odeurs mêlées,‭ ‬de la poussière,‭ ‬du charbon,‭ ‬des machines,‭ ‬et les senteurs animales :‭ ‬la sueur,‭  ‬l’urine.‭  ‬Non,‭ ‬vraiment,‭ ‬Sido avait assez donné.‭ ‬Conduire le tram,‭ ‬ç‭’ ‬allait être tranquille,‭ ‬il serait enfin à la lumière du jour‭… ‬C’est que l’obscurité de la mine,‭ ‬c’était quelque chose ‭!  

Les horaires allaient devenir réguliers,‭ ‬le travail bien moins pénible.‭ ‬Il y aurait moins de responsabilités,‭ ‬de dangers.‭ ‬Il n’aurait qu’à suivre les rails.‭ ‬La Terrasse,‭ ‬Bellevue ‭; ‬Bellevue,‭ ‬la Terrasse :‭ ‬pas compliqué ‭!


Un jour,‭ ‬il n’a pas su ce qui lui arrivait.‭ ‬Cette fatigue insidieuse,‭ ‬sournoise,‭ ‬depuis quelques mois.‭ ‬Cette envie de rester couché,‭ ‬cette incapacité à se concentrer sur quoi que ce soit,‭ ‬y compris‭  ‬le bulletin de l’amicale des mineurs,‭ ‬et la revue du syndicat.

Il n’avait pu prendre son travail aux transports urbains.‭ ‬Pourtant,‭ ‬les examens médicaux ne décelaient rien.


Ce matin,‭ ‬c’était pire que tout.‭ ‬Quand‭  ‬Sido s’est réveillé,‭ ‬la gorge le serrait si fort ‭!  ‬A présent,‭ ‬il se voit au fond d’un trou.‭ ‬Un trou plein de glaise,‭ ‬dans laquelle il patauge,‭ ‬s’emmêle,‭  ‬trébuche ‭; ‬il voit,‭ ‬du fond du trou,‭ ‬le ciel bleu au-dessus,‭ ‬tous les visages de ses copains,‭ ‬ceux de sa femme,‭ ‬de ses enfants,‭ ‬qui lui tendent les bras.‭ ‬Mais comment les rejoindre ‭? ‬Il distingue une échelle de fer,‭ ‬qui part du haut du trou,‭ ‬mais les barreaux rouillés n’arrivent pas tout à fait jusqu’à lui.‭ ‬Il a beau s’étirer,‭ ‬sur la pointe des pieds,‭ ‬il glisse,‭ ‬ne peut‭  ‬atteindre le premier barreau.

Il y a quelques jours,‭ ‬il a pu aller se promener sur le site Couriot.‭ ‬Quelle idée lui a pris ‭? ‬Des cadenas fermaient les grilles,‭ ‬mais Sido connaissait toutes les combines,‭ ‬après‭ ‬30‭ ‬ans de métier ‭; ‬il a trouvé une entrée.‭ ‬Il a pénétré dans la salle des machines,‭ ‬dans le‭ «‬ sanctuaire ‭»‬,‭ ‬dont l’accès‭  ‬était formellement interdit aux mineurs,‭ ‬officiellement en raison‭  ‬des dangers,‭  ‬mais c’était surtout pour éviter les sabotages en cas de grève.

Et là,‭ ‬il a été frappé par ce qu’il a vu au sol :‭ ‬du lierre vert tendre‭  ‬commençait à étendre ses ramures tentaculaires,‭ ‬sur le carrelage,‭ ‬damier noir et blanc bien régulier.

Ce végétal sauvage,‭ ‬lui a paru tellement incongru,‭ ‬bizarre,‭ ‬qu’un rire nerveux l’a secoué.‭ ‬Rire pour ne pas pleurer.‭ ‬Il s’est attaché à cette trace,‭ ‬début de colonisation du lieu,‭  ‬lui‭  ‬faisant entrevoir l’état d’abandon qui allait s’installer progressivement dans la mine abandonnée.‭  ‬Le métal allait rouiller,‭ ‬les toiles d’araignée couvrir les vitres de verre dépoli.‭ ‬Les bâtiments administratifs ayant encore fière allure avec leurs verrières,‭ ‬leurs parements de brique,‭ ‬témoigneraient bientôt d’une époque révolue.

Quand il est entré dans la salle des lavabos,‭ ‬une vive émotion a obligé Sido à s’asseoir.‭ ‬Le silence total,‭ ‬le froid,‭ ‬l’ont étreint.‭ ‬Suspendu au plafond,‭ ‬l’attirail de chacun des quatre cents‭  ‬mineurs‭ ‬:‭ ‬casque blanc,‭ ‬claquettes,‭ ‬pantalon de travail tous noircis,‭ ‬miroir devant lequel chacun se frottait frénétiquement le visage pour tenter,‭ ‬en vain,‭ ‬de faire disparaître la poussière,‭ ‬incrustée dans les pores.‭

« La salle des lavabos,‭ ‬elle était vivante,‭ ‬elle était gaie,‭ ‬on s’interpellait les uns les autres,‭ ‬il y avait une ambiance de franche camaraderie.‭ ‬On y passait une heure,‭ ‬une heure et demie,‭ ‬pour décompresser,‭ ‬avant de rentrer chez nous.‭ ‬La tension,‭ ‬nous la sentions tous avant de descendre,‭ ‬sans nous le dire,‭ ‬mais on y pensait,‭  ‬à l’éboulement,‭ ‬au grisou‭»‬.‭ ‬C’est ce que s’était remémoré Sido,‭ ‬face à ces vêtements accrochés au plafond par des chaînes.‭ ‬Ça lui paraissait lugubre comme la mort,‭ «‬ On dirait des pendus ‭!‬ ‭»‬,‭ ‬se dit-il encore.

A présent,‭ ‬il ne peut même plus sortir de sa maison‭ ; ‬c’est une déchéance.‭ ‬Donner à voir à sa famille‭  ‬cette image d’un homme avachi sur sa table de cuisine,‭ ‬c’est insupportable ‭!

Tout à l’heure,‭ ‬alors qu’il se croyait tout au fond du trou,‭ ‬il a senti le sol bouger d’un cran,‭ ‬comme parfois à la mine avec ses camarades,‭ ‬il sentait le terrain glisser et se dérober sous eux.‭ ‬Cette douleur,‭ ‬c’est bien pire que l’arthrose,‭ ‬que la silicose,‭ ‬et en plus elle ne dit pas son nom.

Vladimir,‭ ‬le copain de toujours,‭ ‬frappe à la porte.‭ ‬Pas de réponse.‭ ‬Il entre.

‭«‬ Alors Sido,‭ ‬qu’est-ce qui t’arrive ‭? ‬Faut pas te mettre dans des états pareils ‭! ‬On peut parler tous les deux,‭ ‬non ‭? ‬Tu sais,‭ ‬pour moi aussi c’est dur,‭ ‬pour tous les copains aussi.‭ ‬Faut pas te laisser aller comme ça.‭ ‬Réagis,‭ ‬bon sang ‭!‬ ‭»

Puis,‭ ‬se ravisant,‭ ‬tout doucement,‭ ‬il a murmuré :‭ «‬ Sido,‭ ‬t’es bourré de larmes,‭ ‬faut que ça sorte.‭ ‬Allez,‭ ‬chiale un bon coup,‭  ‬on n’est rien que tous les deux,‭ ‬personne peut te voir.‭ ‬On est tout cons,‭ ‬nous les hommes,‭ ‬on a tellement fait les fiers au fond de la mine,‭ ‬on était obligés.‭ ‬On a tellement joué les costauds,‭ ‬que pleurer,‭ ‬on dit que c’est pour les femmes.

On n’en parlait guère,‭ ‬chez nous ‭; ‬le fond,‭ ‬c’était notre affaire ‭; ‬les autres qui descendaient pas,‭ ‬ils peuvent pas comprendre.‭ ‬Même les clapeuses,‭ ‬elles peuvent pas imaginer. ‭ ‬Allez,‭ ‬Sido,‭ ‬pleure,‭ ‬si t’as envie de pleurer ‭»‬.

Sido sent la main chaude de Vladimir recouvrir son poing tout froid,‭ ‬serré sur la table en formica.

Des sanglots montent du plus profond de lui-même,‭ ‬rauques et douloureux.‭ ‬Il pleure comme un gosse.‭ ‬Ses larmes brouillent sa vue,‭ ‬et tombent‭  ‬sur l’encre du papier où il a griffonné :‭ «‬ Je suis là sans être là,‭ ‬présent mais absent,‭ ‬je préfère partir pour de bon,‭ ‬ça sera plus clair.‭ ‬Je vous aime ‭»

Peu à peu,‭ ‬sa boule dans la gorge se dissipe.‭ ‬Hoquetant,‭ ‬il dit à Vladimir :‭ «‬ Tu vois,‭ ‬j’ai toujours cru que le pire c’était la mine.‭ ‬Mais non,‭ ‬c’est maintenant,‭ ‬que je suis au fond du trou.‭ ‬J’ai touché le fond,‭ ‬je crois bien ‭; ‬mais j’ai peur de descendre encore plus bas ‭; ‬il faut tout reconstruire,‭ ‬j’ai plus le courage.‭ ‬Quel sens elle a,‭ ‬ma vie ‭? ‬Rouler sur des rails,‭ ‬jusqu’à ma retraite,‭ ‬tu parles d’un sens ‭!‬ ‭»


On ne peut plus lire les mots qu‭’‬ a écrits Sido sur son papier,‭ ‬l’encre a coulé,‭ ‬noyée dans les larmes,‭ ‬ça fait des traînées violettes qui maculent la table.‭

Mais ça n’a plus d’importance.‭ ‬Non,‭ ‬cela n’a vraiment plus aucune importance.

‭                

 

Nadine  KERVEILLANT

‭                            ‬Juin‭ ‬2008

 


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Jeudi 11 septembre 2008 4 11 /09 /2008 00:36

26 Novembre 2005.

Catherine  est assise par terre, sur le tapis devant la cheminée. Autour d’elle, des cartons déjà étiquetés et fermés, d’autres encore ouverts, où elle range des piles de livres, de vieux 45 tours, de la vaisselle. Dehors, le soleil timide de novembre commence à décliner derrière le bosquet de bouleaux qui cette année, n’ont pas encore perdu leur feuillage flamboyant.

Comme elle se sent lasse, soudain… Que c’est difficile, de vider la maison de ses parents !  Mais  depuis qu’elle y est revenue avec ses deux sœurs, voici quelques semaines, elle se sent plus à l’aise ; avant, elle avait l’impression d’être indiscrète ; c’était comme si elle sentait son père derrière son dos, disant : « mais c’est à moi, ne touche pas… »  Jusqu’en février dernier, elle y venait chaque samedi chercher son père ; ensemble, ils se rendaient au marché, puis partageaient le repas en parlant de tout et de rien, de ce qui faisait l’ordinaire de leurs jours, à chacun. Elle n’imagine pas encore très bien que ce temps-là est bien fini.

Cette belle ferme des Monts du Forez, située dans le hameau du « Fayard », résonne encore, dans sa mémoire, de  rires et de cris d’enfants : ses fils, neveux et nièces, lors des retrouvailles dominicales, puis à la génération suivante, ses petits-enfants, qui faisaient encore à Noël dernier des cabanes avec les coussins du canapé et s’étaient déguisés avec les vieux vêtements trouvés dans la malle, au grenier.

Et, plus loin dans le temps, mais ces souvenirs-là lui apparaissent encore plus nettement, les  poursuites avec ses sœurs d’une pièce à l’autre, leurs jeux sur la marelle formée par les tomettes, devant la cheminée ; cette même cheminée qui la réchauffe encore aujourd’hui, et qui l’arrache à sa rêverie.

Voilà presque six mois que Martin, le père de Catherine, est mort ; il n’a pas survécu plus d’un mois au départ de son épouse Henriette ; ils se sont éteints tous les deux dans leur vieille maison du Fayard, c’était leur vœu le plus cher : y rester jusqu’à leur dernier souffle.

Quand la santé d’Henriette avait commencé à décliner, qu’elle était affaiblie par le cancer qui la rongeait, les trois filles avaient bien tenté de les convaincre de déménager : « Vous vous rendez compte, rester seuls dans cette maison isolée, avec toute la neige qu’il y a en hiver ! Le médecin ne pourra pas monter, si les congères ne sont pas déblayées ! C’est de la folie ! Vous n’avez aucun confort. Nous allons vous trouver une location au bourg dans l’ancien presbytère. Vous pourrez aller chercher votre pain, aller au club.

- Au club ! Vous en avez de bonnes ! Quand on a 90 ans, on a davantage d’amis au cimetière qu’au village ; non, on restera là, un point c’est tout ; cinq générations de Reynal s’ y sont succédé, le papa y est né, vous aussi, toutes les trois, et puis  nous y avons connu tant de joies, tant de peines ».

Et quand Martin et Henriette avaient décidé, c’était peine perdue de discuter…

Catherine a froid, soudain, avec tous ces souvenirs qui l’assaillent.

 Heureusement, leurs parents n’étaient pas locataires, ce qui leur a permis, à elle et ses sœurs,  le temps du deuil et de la réflexion quant au devenir de la maison. Le compromis avait été passé voici trois mois, la vente devait être signée chez le notaire lundi

Elle couvre ses épaules de son châle douillet, et s’attaque au dernier meuble, le buffet de la salle à manger.

« Dieu que ces tiroirs sont durs... Quelle idée aussi, Maman, de les remplir tant que ça. ? 

- On garde ça, au cas où. Ça peut toujours servir ». Catherine l’entend, comme si c’était hier !

A gauche, les photos, toutes pêle-mêle. On s’était bien promis, pourtant, de les classer dans des albums. A droite, les recettes de cuisine.

Le tiroir de gauche résiste. puis lâche d’un coup. Une enveloppe jaunie, au papier très fin, tombe à terre. Elle porte l’adresse de sa grande-tante, sœur de Léa, la mère de Martin.

Catherine l’ouvre, en extrait une lettre, papier blanc, curieusement bordé de noir.

Une belle écriture ronde, avec ses pleins et ses déliés.

 

                                                                                    « Le Fayard, le 5 Juillet 1918.

Cher Bau Frere sœurs est chers petitsneveux

Je répons a votre lettre qui nous à fait plaisire de voire que l’Antonia sa allais mieux.

Mintenent que elle sera guerie elle pourrai venire un peux avec les deux petits passez quelle que jours. Cest jours ci je maitais piqué un pier avec une fourche en fer ça ma fait deux ou trois jours que je pouvaiz pas marché ses presque guerie mintenen sa fait quaujourdui jaicrirai à tous est je porterai les lettre. Y a 8 jours que jai rien reçu de Jean je cest pas çi sa sera vrai qui vons nous les envoyer personne en dise rien cette mautite guerre cest bien long 4 ans. Si je pourai voir Jean cette année je serai bien contente. Nous avons bien eu des perte cette année nous avons pas sauvai un veaux mais quand cest que les bêtes… »

La lettre est signée de sa grand-mère paternelle, Léa. Cette correspondance demande à être lue à voix haute, pour arriver à comprendre le sens des phrases. Léa excellait en écriture, mais n’était pas suffisamment restée sur les bancs de la communale pour apprendre l’orthographe.

On avait besoin d’elle à la ferme, pour garder les bêtes.

Léa termine sa lettre par un grand post scriptum. Le facteur venait de lui apporter une lettre de son homme, qui lui annonçait de très bonnes nouvelles du front. L’Armistice allait être signé. Jean  situait son retour aux environs du début novembre.

Catherine trouve la lettre de son grand-père entre le tiroir et le montant du buffet en noyer.

 « Ma Léa,

J’ai hate de te revoir et surtout de conaître enfin le visage de notre petit Martin, la dernière fois, je l’ai vu ondulé sous la peau de ton ventre qui commençait à s’arrondire. Et puis, cette maudite guerre m’a arraché à toi, à lui, à notre ferme du Fayard. Je n’ai pas pu le voir naître, je n’ai pas assisté à ses premiers pas hésitants et tremblotants. Je suis encore ému d’avoir su que son premier mot, c’était « papa ». Ma Léa, tu te souviens, il y aura 5 ans, le 25 novembre 1913, tu coifais le chapeau de la Sainte Catherine. Qu’il était beau, ce chapeau vert et jaune. Toutes tes amies l’avaient si bien décoré de dentelle au carrau, ton activité préférée quand tu gardais les vaches de ton père.

Moi, je ne t’avais pas quitté des yeux, je t’aimais déjà ; au printemps suivant, nous nous sommes mariés.

Tu sais, ma Léa, à la Sainte Catherine, tout bois prend racine. Si on organisait une fête pour mon retour ? Cette année 1918, le 25Novembre tombe un samedi, ton beau-frère de Saint Etienne travaillera, les neveux seront à l’école ; faisons plutôt la fête le dimanche, le 26. J’ai envie qu’à côté des Fayards, on plante des bouleaux. Du boulot, tu en as abattu pour deux pendant ces quatre longues années. Là, c’est un bouleau qu’on va planter, ça s’écrit pas pareil. Et on dit qu’un bouleau ne peut grandir que s’il est accompagné de deux autres : un pour Martin, un pour toi, un pour moi. C’est la dernière mission que je te laisse assurer seule : inviter famille et amis du hameau ; nous aurons une pensée pour tous ceux qui sont partis avec moi, la fleur au fusil, et qui ne sont pas revenus et ne reviendront jamais.

Je n’en peux plus d’attendre de te serrer dans mes bras, ma chérie, de redécouvrir ton corps tout blanc et tes si belles courbes qui me font rêver de toi souvent.

Tout à toi. Ton Jean qui t’adore ».

Catherine sent ses jambes se dérober sous elle ; elle se blottit dans le fauteuil de Martin, des sanglots montent douloureusement, la secouent, l’anéantissent.

Elle imagine Léa et Jean, heureux, au moment où ils écrivaient ces lettres. Enfin, après tous ces longs mois angoissants et difficiles, l’espoir commençait-il à renaître dans leurs cœurs. Mais ils ignoraient ce que Catherine ne sait que trop bien, la suite de l’Histoire : le 20 novembre 1918, Léa s’affairait aux préparatifs de la fête ; tout le village avait chanté sa liesse la veille et l’avant-veille, quand tous avaient appris la signature de l’Armistice. Elle savait bien que le retour de Jean surviendrait d’un jour à l’autre, d’un moment à l’autre ; il lui fallait le temps de rentrer jusqu’ici. Mais quand elle a vu arriver le maire et un gendarme, elle a tout de suite compris que cette funeste visite allait déchirer son cœur et briser sa vie : Jean est mort au combat…le 11 novembre ! Ironie du sort, si cruelle…Mourir le dernier jour de la guerre ! Léa avait tambouriné sa révolte immense de toute la force de ses poings contre le mur de la cuisine. Puis elle s’était relevée lentement, vidée de toute son énergie, avait marché comme une automate, hébétée, tant était grande sa douleur et sa sidération. « Ce n’est pas possible, il y a sûrement une erreur sur la personne, ne cessait-elle de répéter ».

Enfin, elle avait pensé à son petit garçon, à son petit Martin, qui aurait tant besoin d’elle, pour grandir sans son papa. Alors, mue par une énergie dont elle s’était ensuite toujours demandé d’où elle provenait, elle s’était levée, et s’était mise à trier ses légumes pour la soupe du soir. Préoccupation banale et incongrue, face à l’abîme qui s’était ouvert devant elle…

 

 Quant au neveu de Saint- Etienne, Jean Marie, de l’âge de Martin, que Léa invitait au Fayard, il n’a pas résisté à la grande épidémie de grippe espagnole. Il est mort le 1er octobre 1918.

Le papier bordé de noir, de la lettre que Catherine tenait encore à la main,  était-ce prémonitoire ? Ou alors, le papier de l’époque était-il ainsi ?

C’est par fidélité à cet épisode cruel de la famille Reynal que Martin a appelé son aînée Catherine, en souvenir de cette fête qui a eu lieu malgré tout. Léa ne voulait pas qu’à son passage au village, quand elle irait acheter son pain, les gens soudain se taisent, cessent de rire ; cela ne ferait que renforcer sa grande solitude. Jean reposerait pour toujours dans un champ anonyme autour de Verdun. Pas d’endroit pour se recueillir ; Léa s’était sentie solidaire des veuves de marins, disparus en mer. Elle avait voulu réunir la famille et les amis pour leur permettre de dire au revoir à Jean, et au petit Jean-Marie, son cher neveu, et d’évoquer ensemble les souvenirs des jours heureux.

Léa avait pris le petit Martin, tout perdu, qui disait : « Alors, il reviendra jamais mon papa ? Mais pourquoi il avait dit qu’il reviendrait ? ». Elle l’avait pris sur ses genoux et lui avait expliqué : « Martin, on va continuer à vivre, même si c’est dur, même si on a beaucoup de chagrin. On va vivre une belle vie, toute entière, c’est ça qu’il aurait voulu ton papa, c’est le plus beau cadeau qu’on peut lui faire… ».

Il fait sombre désormais, il fait froid ; il ne reste que quelques braises dans la cheminée…

On est le 26 novembre : il y a 87 ans aujourd’hui, trois petits bouleaux blancs ont été plantés au milieu des fayards. Catherine se souvient de sa grand-mère Léa, de sa force face à l’adversité, mais aussi de la pâle lueur de ses yeux, abîmés par les larmes qu’elle versait dans le secret de ses nuits.

C’est décidé, Catherine va appeler le notaire, annuler la vente. Elle expliquera à ses sœurs…

Elle ferme la maison, passe au milieu des trois grands bouleaux en caressant leur tronc, songeuse.

 

Une nouvelle de Nadine Kerveillant


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