Komansava chez vous

Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 13:11

 «Un silence absolu couvrait l’esclavage»

 

Hubert Gerbeau enseignait l’histoire en 1968 dans ce qui allait devenir l’Université de La Réunion. Avec ses élèves, dont Prosper Eve et Sudel Fuma, il a levé le tabou qui pesait sur le thème de l’esclavage.


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Hubert Gerbeau a consacré sa vie de chercheur à sa thèse sur «L’esclavage et son ombre. L’île Bourbon aux XIXe et XXe siècles».

 

Hubert Gerbeau. Ce nom est souvent cité lorsqu’est évoquée l’histoire de l’esclavage à La Réunion. Et pour cause, la plupart des historiens de la place l’ont eu comme professeur dans ce qui n’était alors qu’un centre universitaire. Il y a exercé de 1968 à 1980. Pourtant, ce n’est qu’en 2005 qu’Hubert Gerbeau a publié sa thèse (1 500 pages en 5 tomes) intitulée «L’esclavage et son ombre. L’île Bourbon aux XIXe et XXe siècles», un travail qui a reçu le prix du Comité pour la mémoire de l’esclavage. A la fois, poète, écrivain, historien et directeur jusqu’en 2002 du Centre d’Études et de Recherches sur les Sociétés de l’Océan Indien (CERSOI), le scientifique a finalement consacré sa vie à son amour de l’Afrique et à la question de l’esclavage.

A 74 ans, il est aujourd’hui de retour à La Réunion pour y signer quelques dédicaces. L’occasion de rencontrer un pionnier qui a rencontré l’Afrique à 20 ans sur les rives du fleuve Niger.

– A votre arrivée à La Réunion en 1968, où en étaient les connaissances sur l’esclavage?

– On n’enseignait pas du tout l’histoire locale. On s’en tenait presque à la caricature de «nos ancêtres les Gaulois». Parmi mes élèves, j’avais Prosper Eve et Sudel Fuma qui revendiquaient leur ascendance servile. Mais c’était l’époque de Debré, de la France coloniale intransigeante et des petits drapeaux. S’intéresser à l’histoire de l’océan Indien pouvait être ressenti comme une provocation, comme une incitation aux idées autonomistes que Debré qualifiait d’indépendantistes.

– Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier l’histoire de l’esclavage?

– Je me souviens qu’en 2002, lors d’un colloque à Rodrigues, un Noir m’avait dit, sans chercher la polémique, qu’il avait toujours trouvé bizarre qu’un Européen bosse sur l’esclavage. Tout aussi simplement, je réponds que c’est le résultat d’une double histoire d’amour. Lors de mon premier séjour, j’ai aimé à mourir une jeune Africaine, Fatoumata, que j’ai appelée Swèdjana dans mon premier roman. C’était un contact d’épiderme, nous n’avions que deux ou trois mots pour communiquer. Et je suis aussi tombé amoureux de l’Afrique, impressionné par la dignité qu’exprimaient les chefs des villages que j’ai traversés. Ces anciens combattants de l’armée française, ces «tirailleurs sénégalais» comme on les appelait, étaient tout simplement fabuleux.

Quelques années après, quand j’étais professeur au lycée Schoelcher de Fort-de-France, j’ai été choqué par l’image hallucinante de ces Africains traités comme de la merde, il n’y a pas d’autres mots. Traités comme on a traité les déportés. Ce n’est qu’en les rendant veules, qu’en les couvrant des coups comme des animaux, que les maîtres pouvaient les réduire à l’état d’esclaves. On insultait l’Afrique dont j’étais amoureux, j’étais tellement heurté que j’ai décidé de travailler là-dessus.

– Comment votre sujet de recherche a-t-il été accueilli à La Réunion?

– En 1968, un silence absolu couvrait le thème de l’esclavage. Mes recherches ont été accueillies de trois manières. Il y avait les communistes qui étaient enthousiastes et voulaient exploiter cette histoire à des fins politiques, mais à trop me rapprocher d’eux, je risquais de me faire éjecter. Il y avait ceux qui voulaient me dissuader en m’assurant que j’allais agresser les descendants des maîtres et humilier les descendants d’esclaves.

C’était la réaction de survie de chrétiens ou de francs-maçons qui ne peuvent concevoir que leurs ascendants aient pu se comporter en fins salauds. Il ne fallait pas que je joue au con pour avoir accès à leurs archives. Et il y avait mes collègues, comme Claude Wanquet, qui m’encourageaient et me prévenaient que l’esclavage était partout.

 

Des archives promises à la destruction

 

– Quel type d’esclavage était-il pratiqué à La Réunion?

– L’esclavage doux est un mythe. Je me suis penché sur le tabou de la traite illégale. Jean Saint-Marc, qui était l’un de mes étudiants, avait mis la main sur une liasse attestant du commerce des esclaves après son interdiction. Dessus, il était écrit : «à brûler». Preuve qu’il y a eu des consignes pour cacher cette histoire. La traite illégale était encore plus inhumaine que le commerce autorisé car, lorsqu’un bateau risquait un contrôle, l’équipage balançait la cargaison humaine et enchaînée à la mer.

J’ai enquêté, presque comme un policier, en m’appuyant sur des travaux américains, pour évaluer à près de 50 000 le nombre d’esclaves, débarqués à La Réunion victimes de la traite clandestine entre 1817 et 1834. A la même époque, le gouverneur Milius déclarait que des esclaves mouraient sous le fouet. Et les engagés n’étaient pas mieux traités. Mais il y a eu peu d’accusations pour actes barbares et inhumains car la société réunionnaise vivait dans la hantise d’une révolte comme à Saint-Domingue, elle craignait qu’en s’opposant aux maîtres, des magistrats encouragent les rébellions.

gerbo001– Quand vous parlez de l’ombre de l’esclavage au XXe siècle, à quoi faites-vous allusion?

– Des gros propriétaires ont continué à maltraiter les familles des descendants d’esclaves en faisant par exemple couper les arbres qui auraient pu leur fournir des récoltes de fruits. Dans un autre sens, même si je n’étais plus à La Réunion, j’ai relevé dans les courriers de lecteurs de Témoignages les lettres qui comparaient Ti Pierre au marron Cimendef lorsqu’il est parti en cavale.

– A partir de quand s’est levé le tabou sur l’histoire de l’esclavage?

– L’arrivée de la gauche au gouvernement en 1981 a beaucoup contribué à l’ouverture des consciences sur la nécessité d’approfondir les recherches historiques ou sur la valorisation de la langue créole. Mon intention n’est pas de choquer mais après avoir été un tabou, l’esclavage est presque devenu une mode. C’est positif quand ça permet de libérer les consciences et de dépasser les blocages sur les problèmes de couleurs de peau. Aujourd’hui on peut être fier d’être descendant d’esclave. Mais c’est aussi devenu une arme politicienne qui fait que dès qu’un ouvrier est malmené, son patron est traité d’esclavagiste.

 

Entretien : Franck CELLIER

 



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Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 12:56

 Un cimetière sous la caserne

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Après le chantier autour du cimetière marin de Saint-Paul, après la révélation aujourd’hui de l’existence d’un «cimetière de Noirs» sous la caserne de Saint-Denis, les recherches archéologiques à La Réunion entrent dans une nouvelle ère. Jusqu’alors, des découvertes «fortuites» faisaient suite à un accident de chantier ou un événement naturel. Ce sont désormais des recherches préventives, voire programmées, qui permettront de mieux connaître l’histoire de la colonisation.

 

Question piège. Savez-vous où étaient enterrés les esclaves? Les interprétations des différents documents historiques traitant de cette question ont donné lieu à de nombreuses polémiques entre histoire occultée et histoire officielle. Encore aujourd’hui, les réponses manquent. Ainsi, lorsque l’historien Sudel Fuma juxtapose le plan actuel de l’entrée ouest de Saint-Denis à celui dénommé Chandelier, datant de 1806, beaucoup de Dionysiens découvrent avec surprise que les bâtiments les plus à l’ouest de la Caserne Lambert ont été construits il y a quelques décennies sur le premier cimetière de la capitale, qui présentait la particularité d’être divisé en deux parties. L’une réservée aux Blancs, l’autre aux Noirs.

L’information n’est pas à proprement parler une révélation puisque les militaires ont laissé sur place une pierre tombale, d’ailleurs restaurée, attribuée à Joseph Boulay Duparc, 1760-1839. Néanmoins, lors du chantier, personne ne s’est interrogé sur l’histoire et l’ampleur de ce qui apparaît comme l’un des premiers cimetières de Saint-Denis, en plus d’un autre situé sur les berges de la rivière à Petite-Ile. Aucune fouille archéologique n’avait été ordonnée. Elle aurait pourtant été riche d’enseignements, notamment sur les conditions de vie des esclaves, leurs coutumes et leurs origines.

Comment étaient-ils inhumés? De quel mal mouraient-ils? Après la mort, étaient-ils regroupés par familles, par ethnies, etc.? Les questions ne manquent pas et les progrès de la science (comme les analyses d’ADN) permettent aujourd’hui aux archéologues de pousser de plus en plus leurs investigations.

 

Discrimination après la mort
 

 

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Le plan Chandelier de 1806 est le seul document connu qui signale officiellement la séparation du cimetière de Saint-Denis en deux parties, l’une pour les Blancs en bord de mer, l’autre pour les Noirs au-dessus.

 

Toutes ces questions, qui furent déjà à l’origine de l’ouvrage de Prosper Eve, «Les cimetières de La Réunion, contribution pour servir à une histoire des mentalités à La Réunion», ont ressurgi en mars 2007 après le passage du cyclone Gamède dont la houle avait fait reculer la plage saint-pauloise d’une dizaine de mètres. Avaient alors été mis à jour des ossements humains à l’extérieur du célèbre cimetière marin. À l’occasion des fouilles réalisées d’urgence suite à cet épisode climatique, Sudel Fuma se rappelle avoir été accusé «d’obsession mémorielle» pour avoir avancé l’hypothèse d’un cimetière d’esclaves jouxtant le cimetière officiel. Depuis, des recherches historiques et un nouveau chantier archéologique en juin de cette année ont confirmé l’hypothèse d’inhumations d’esclaves en dehors du cimetière des Blancs.

Dans ce cadre, le directeur de la chaire Unesco de l’Université s’est penché sur les documents d’époque relatifs à l’aménagement des villes et à la réglementation des cimetières. Il a ainsi retrouvé une ordonnance du Commandant administrateur de la colonie du 22 septembre 1820 pour réorganiser la gestion des cimetières et qui lui permet d’affirmer l’existence d’espaces funéraires doubles dans les cimetières publics. Avant cette date, il était d’ailleurs fréquent d’ensevelir les esclaves dans les cimetières d’habitation sans aucun contrôle de l’administration coloniale. Une situation qui illustrait bien le peu de valeur que les maîtres attribuaient à leurs esclaves, considérés comme des meubles, et qui, en plus, n’était pas sans risque d’un point de vue sanitaire, d’où la volonté de l’administration d’y mettre de l’ordre.

Les cimetières de Saint-Denis, Saint-Pierre, Saint-Benoît, Sainte-Suzanne, Saint-Louis, Sainte-Marie, Sainte-Rose et Saint-André, sont tous cloisonnés à cette époque. Un mur, une haie, un muret séparent les espaces réservés aux Blancs chrétiens et ceux des esclaves chrétiens. Quant aux «païens», ces esclaves oubliés de la mission d’évangélisation, ils étaient enterrés à proximité mais hors de la terre «consacrée» du cimetière, notamment à Saint-Paul et à Saint-Leu (lire ci-contre).

 

«Le cimetière de l’Ouest»
 

 

«Le plan Chandelier de 1806 est le seul document d’archives que nous avons retrouvé qui exprime concrètement la dualité funéraire», relate Sudel Fuma. Sans grande surprise, le cimetière dionysien avait été érigé en conformité avec le règlement de l’Édit de 1765 qui commandait des emplacements les plus éloignés de la ville possible et «sous le vent». Les alizés dominants l’avaient donc repoussé en «cul de sac», à l’ouest, coincé par les falaises de la montagne et l’océan. Ayant la forme d’un triangle d’environ 3 000 mètres carrés, soit 800 emplacements, le cimetière des Noirs était situé dans la partie haute. Le cimetière des Blancs et des libres, de moitié plus petit, était de forme rectangulaire et se prolongeait jusqu’au talus du bord de mer.

 

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La juxtaposition du plan de 1806 à celui d’aujourd’hui par des géomètres, prouve que des milliers de sépultures, dont la plupart ont concerné des esclaves, se trouvent sous les bâtiments du RSMA de la caserne Lambert.

 

Quatorze ans plus tard, à l’occasion d’un nouvel état des lieux, on constate que la taille du cimetière des Blancs a quadruplé quand celle du cimetière des Noirs est restée identique. Pourtant, selon les chiffres de la mortalité de l’époque, au rythme de 500 décès d’esclaves chaque année, la partie qui leur était dévolue est vite devenue trop exiguë. «On est forcé d’entasser les morts, et souvent il arrive qu’on creuse des fosses où on retire des débris de corps humains qu’on est obligé d’inhumer derechef avec de nouveaux cadavres», lit-on dans le rapport sur le cimetière de 1820 qui a précédé l’ordonnance de la même année.

Toujours en 1820, le Conseil du gouvernement décide finalement de déplacer le cimetière à l’Est «entre la grande route, la mer et la batterie, près du camp des Noirs de la commune». L’éloignement du terrain et sa nature sablonneuse, facile à creuser, facilite le choix des décideurs coloniaux. À partir de 1825, le cimetière de l’Ouest est progressivement abandonné. On y avait recensé, dans le rapport de 1820, 7 846 inhumations dans le cimetière des Noirs et 2 943 dans celui des Blancs.

Il n’y a aucune raison pour que ces sépultures aient été déplacées ou détruites car la profondeur des tombes – 6 pieds sous terre (1,80m) – n’a probablement pas été atteinte par les travaux des fondations sommaires des bâtiments qui ont été érigés en ces lieux. À l’aide du travail de deux géomètres, Sudel Fuma a localisé précisément, à un mètre près, les deux enclos de l’ancien «cimetière de l’Ouest».

«Il y a des milliers de corps et on est sûr de retrouver des ossements, insiste l’historien. Des fouilles peuvent très facilement être programmées sur les espaces végétalisés de la caserne.»

L’archéologie moderne a en effet de multiples raisons de s’intéresser à ce genre de cimetière d’esclaves. Ce terrain de recherche est relativement inexploré. Hormis à Saint-Paul cette année, d’autres fouilles de cimetières d’esclaves se sont déroulées à l’Anse Sainte-Marguerite en Guadeloupe dans les années 1990 mais c’est à peu près tout.

Et il y a encore tant à apprendre.

 

Franck CELLIER

 


 

 

Les Blancs d’un côté, les Noirs de l’autre

 

Parallèlement aux fouilles archéologiques qui se sont tenues en juin dernier, les historiens ont fouillé les archives de La Réunion et d’Aix-en-Provence pour en savoir plus sur les squelettes, inhumés de façon organisée, mais en dehors des murs du cimetière marin de Saint-Paul.

Cet espace funéraire jusqu’alors inconnu, a pu accueillir plus de 5 000 tombes. Une quinzaine de tombes ont pu être étudiées. La plupart d’entre elles étaient orientées la tête à l’ouest, la face tournée vers le sud. Un article du courrier de Saint-Paul en 1844, s’indignait de la présence envahissante et anarchique de sépultures aux alentours du cimetière. Selon cet écrit marqué par l’ambiance raciste de l’époque, les places des inhumations de Noirs étaient «marquées seulement par quelques monticules de sable que dispersent bientôt les vents et où la pelle du fossoyeur est toute surprise quelques mois après, lorsqu’il ne reste plus de traces apparentes, de rencontrer une résistance qui porte au coeur »…

Les fouilles de juin ont permis de constater que les inhumations de Noirs, hors les murs du cimetière, n’étaient pas aussi anarchiques que cela. La découverte de clous atteste que les cadavres étaient placés dans des cercueils. En revanche, l’absence du moindre accessoire vestimentaire, hormis un bouton de cuivre et une minuscule perle en os, laisse imaginer le total dénuement des gens enterrés en ce lieu.

De même, les squelettes étudiés ont révélé qu’ils appartenaient à une population souffrant de carences (mâchoires édentées) et d’épuisement soumise à une mortalité importante. Certaines positions – comme un bras replié sur le torse ou des jambes «attachées par les orteils» – pourraient correspondre à des rites malgaches ou africains.

Enfin, les incisives taillées en pointes d’une jeune fille rappellent une coutume africaine de la tribu Makua du Mozambique. Des mutilations dentaires identiques ont d’ailleurs été observées lors des fouilles de Sainte-Marguerite en Guadeloupe.

Les recherches documentaires se sont quant à elles appuyées sur les différents rapports du début du XIXe siècle. Il était alors question de mettre de l’ordre dans les cimetières de l’île. «Il est contraire d’agir comme on le fait à Saint-Paul, d’enterrer les corps hors du cimetière et de façon irrégulière», note alors le rapporteur du Roi. Et il poursuit : «Quant aux esclaves, le quartier de Saint-Paul a opéré une division de ceux qui sont chrétiens et de ceux qui ne le sont pas. Les règlements ecclésiastiques ne permettent pas en effet d’inhumer en terre sainte les individus qui ne sont pas de notre religion.» Le même constat avait été fait pour Saint-Leu où les esclaves païens étaient enterrés au sud du cimetière et, le plus souvent, sur les habitations.
 

 

L’ordonnance discriminatoire de 1820

 

A Saint-Paul, c’est à partir de 1788 que furent enterrées les dépouilles d’esclaves entre le cimetière et la mer. Avec la nouvelle ordonnance de 1820, l’administration coloniale ne permet plus la multiplication des espaces funéraires échappant à son contrôle. Mais elle officialise la discrimination qui durera jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848. L’article 4 dit en effet : «Il y aura un cimetière pour la population blanche et libre et un pour les esclaves ; chacun séparé par un mur ou des haies aura une entrée proportionnée au nombre d’individus résidant dans la commune.»

«Les espaces officiels ont été conservés, mais les cimetières d’esclaves ont disparu de la mémoire des hommes, comme si la société coloniale voulait oublier ou effacer une page traumatisante de son passé. La découverte de l’espace consacré aux esclaves païens de Saint-Paul nous rappelle la mémoire de ceux qui ont construit la société réunionnaise d’aujourd’hui…», conclut Sudel Fuma.

 

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Il y aura des fouilles

 

La Réunion intéresse les historiens depuis longtemps, pourtant l’histoire de cette île, même si elle n’a «que» quatre siècles, demeure encore largement inexplorée. En tout cas d’un point de vue archéologique.

Les recherches ont parfois porté sur le monde animal comme les solitaires ou les tortues de Bourbon mais relativement peu sur les hommes. Peut-être parce que, de tradition, l’archéologie s’est jusqu’alors plus souvent mobilisée sur les civilisations anciennes, les Grecs, les Romains, les Incas, etc. Peut-être aussi parce que la période de l’esclavage demeure encore un sujet sensible dans lequel des considérations idéologiques polluent parfois le travail des scientifiques.

Sorti des rayonnages des archives, souvent incomplets, que sait-on vraiment de l’histoire des esclaves? Des noms laissés à des pitons, des légendes véhiculées par la tradition orale… Il a fallu qu’un cyclone déterre des vestiges, à Saint-Paul en 2007, mais aussi en Guadeloupe en 1995, pour que soient organisées des fouilles dont la taille et la durée étaient très limitées. Autre exemple de fouille «accidentelle» : un pêcheur avait découvert un crâne, qu’il avait d’abord confondu avec un ballon de basket, sur le littoral de Champ-Borne en 2008. Là aussi, de courts sondages avaient permis d’exhumer une tombe «de type malgache» datant du XVIIIe siècle.

En cette année 2011, deux événements marquent le renouveau de l’archéologie à La Réunion : un pôle d’archéologie s’est organisé au sein de la Direction des affaires culturelles (Dac OI), et l’on a rouvert le site du cimetière marin de Saint-Paul pour y mener une recherche approfondie sur l’origine des squelettes ensevelis découverts quatre ans plus tôt. Le rapport de synthèse de ses recherches est en cours d’élaboration. Mais on sait d’ores et déjà que les informations qu’ils ont recueillies ont rendu les chercheurs encore plus curieux et qu’ils vont solliciter l’ouverture d’autres chantiers. «Nous attendons la conclusion de tous les rapports de 2011 et une commission se réunira au début de l’année prochaine pour lancer de nouvelles recherches», confirme Édouard Jacquot, conservateur régional du pôle archéologie de la Dac-OI.

 

«Un effet de rattrapage»

 

Informé de la présence d’un cimetière de Noirs sous la caserne, il annonce la suite : «Nous sommes totalement dans le cadre de l’archéologie préventive telle qu’elle a été définie. Il se trouve que ce site sera concerné par le chantier de la future route du littoral. Le maître d’ouvrage ainsi que le préfet prendront deux arrêtés ordonnant la réalisation de fouilles par un organisme agréé par le ministère de la Culture. Des sondages préliminaires établiront un diagnostic et s’il est concluant, l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) organisera un chantier.»

Inscrite dans la loi, l’archéologie préventive intervient au début de tout chantier d’importance, c’est-à-dire, lorsque son emprise est de plus d’une cinquantaine de mètres, et parfois moins lorsque le site est réputé pour sa richesse historique, comme à Saint-Paul ou Saint-Denis. Ces mesures permettent à la fois de protéger le patrimoine et de prévenir une interruption de chantier comme cela arrive quand des vestiges sont découverts pendant les travaux.

«Aujourd’hui, l’archéologie se rapproche de la période contemporaine au niveau mondial et La Réunion, soumise à un certain effet de rattrapage, est en passe de devenir une région archéologique à part entière. Il y a eu des découvertes fortuites, mais nous passons désormais à une archéologie programmée. Chacun peut constater que la reconnaissance du patrimoine a un impact sur le tourisme. Et j’espère bien que 2012 profitera de l’élan donné par 2011, que la multiplication des opérations archéologiques fera émerger d’autres projets», conclut Édouard Jacquot.

 




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Vendredi 30 septembre 2011 5 30 /09 /Sep /2011 08:33

 La face cachée de la fin de vie

 

Impossible de vérifier les chiffres : une centaine de maisons de retraite marron hébergeraient près de 3 000 vieillards dépendants. Souvent abandonnés de tous, les gramounes les plus vulnérables finissent leur vie entassés par deux, voire par quatre, dans ces «pensions» en marge du dispositif officiel du conseil général. Il n’est pas possible de fermer les yeux plus longtemps.
«Il paraît difficile d’ignorer plus longtemps le phénomène de l’accueil marron.» C’est écrit en gras et souligné dans le dernier rapport du Conseil économique, social et environnemental de La Réunion (Ceser) sur les personnes âgées.
 

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L’un des médecins réguliers de la pension assure n’avoir jamais remarqué de signes de négligences.

 

Jusqu’à présent, les discours officiels n’ont présenté l’accueil des Réunionnais «en fin de vie» que sous les formes «encadrées» du maintien à domicile, de l’accueil familial bien balisé par le conseil général et des quatorze établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes (Ehpad). Une présentation politiquement correcte qui va de la sympathique et légendaire solidarité familiale à la rassurante médicalisation selon les standards des pays développés.

Hélas, il y a un entre-deux informel, susceptible de verser dans le scabreux : des maisons de retraite «clandestines mais connues de tous qui rendent un service et dont la suppression aggraverait le déficit des structures», pour reprendre la terminologie du Ceser. Leurs adresses ne sont répertoriées nulle part. Elles sont pourtant faciles à obtenir pour qui fait face à la douloureuse situation de devoir trouver un hébergement à son vieux parent devenu trop invalide pour pouvoir garder sa place à la maison.

pensionmarron002 [1024x768]En effet, il y aura toujours un infirmier, un kiné, une assistante sociale, un ambulancier, un médecin, ou tout simplement une connaissance pour glisser le renseignement sous le manteau : «Là-bas, tu trouveras une place pour lui, il y sera bien traité et ça ne te coûtera rien». Allons donc voir. Les faits relatés ici ont été constatés en septembre dans l’Est. Un panneau sur le bord de la route principale indique la direction d’une pension sans préciser bien sûr qu’il s’agit d’un accueil réservé aux personnes âgées. Après quelques hectomètres sur un chemin de terre, on butte sur un imposant bâtiment de deux étages entouré d’un mur de béton. Il est écrit à l’entrée que les visites sont limitées entre 14 heures et 16 heures.

«Une vingtaine de chambres à deux places»

Derrière le portail métallique non verrouillé, un homme, sans doute un pensionnaire, nous fait signe d’entrer. La cour est bétonnée. A l’arrière de la maison, deux chiens rottweilers aboient dans leurs cages. Mais le silence de la surprenante assemblée réunie sous la grande varangue assomme le boucan des chiens. Imaginez le choc que constituerait pour un touriste égaré à la recherche d’une auberge la présence d’une quinzaine de petits vieux immobilisés dans leurs fauteuils le long des murs.

Tous les yeux se tournent vers ce visiteur imprévu. Ceux qui le peuvent le saluent et lui sourient. D’autres semblent trop handicapés pour esquisser un geste de la main. Où est le responsable de la maison? «A l’arrière», signale un des pensionnaires. Dans la pièce suivante, quatre femmes, également en fauteuil, regardent le programme télévisé de Réunion Première sur un bel écran plat fixé au mur. Sur la droite, une chambre est entrouverte. On y distingue deux lits. Sur l’un d’eux, une petite vieille est recroquevillée. Sans relever la tête, elle jette un coup d’oeil à l’intrus.

Au fond à gauche, quelques marches descendent dans une pièce en désordre. Attablée, une jeune femme trie du courrier. Plus loin, une autre dame d’une soixantaine d’années porte un tablier de travail. Elle semble affairée à une quelconque tâche ménagère. Mais qu’on ne s’y trompe pas. C’est elle la patronne. Elle reste aimable malgré le caractère impromptu de la visite qui lui tombe dessus.

Et elle ne cache rien, fait même visiter sa pension de fond en comble. Selon une architecture improvisée, de longs couloirs desservent une vingtaine de chambres à deux places. Tout est accessible en fauteuil roulant. Des rampes facilitent l’accès aux divers cabinets de toilette. Dans certains lits plus ou moins médicalisés, d’autres pensionnaires dorment… ou restent inertes à fixer les murs ou le plafond. Un matériel d’assistance respiratoire est posé au pied de l’un d’eux.

Ce n’est pas neuf, ce n’est pas sale. Juste un peu défraîchi. L’épuisement qui se lit sur les visages des locataires, posés par grappes aux détours des corridors, accentue l’impression de misère qui se dégage des lieux. Mais le qualificatif qui s’attache le plus justement à cette «pension de retraite» est sa modestie. Bon dieu que c’est triste! Mais peut-être pas plus que dans une maison de retraite de standing.

A l’arrière du bâtiment principal, du côté des rottweilers, la patronne aménage «petit peu par petit peu», une cuisine avec un grand plan de travail en alu. L’équipement contraste avec le vieux fourneau au feu de bois. Sous une bâche bleue, un sèche-linge industriel attend que cette partie de la cour soit abritée de tôles pour pouvoir être mis en marche.

«Nous ne sommes pas riches»

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Les chambres de deux lits offrent un confort rudimentaire mais suffisant.

 

«Je n‘ai pas de grands moyens. Nous ne sommes pas riches. Je suis avec mon fils et trois employés, justifie la gérante. Je travaille depuis l’âge de 12 ans. J’étais aide-soignante à la clinique. Après mon service je ramassais des herbes sur les rampes de la Montagne pour nourrir mes volailles et cabris. Je suis une travailleuse, moi. Hier, j’ai veillé une pensionnaire toute la nuit».

Mais n’allez pas lui dire qu’elle travaille dans la clandestinité car elle vous présentera les documents qui attestent de son activité auprès de la chambre de commerce. «Je suis en règle et je paie mes impôts. Seulement je ne demande rien à personne, ni à la mairie, ni au conseil général. Mais tout le monde me connaît comme «barbare la passion», ça fait 41 ans que j’ai ouvert cette pension. Les CCAS (centres communaux d’action sociale) de toute l’île m’envoient des petits vieux. Pendant quinze ans, j’ai travaillé avec le gouvernement des Seychelles».

Actuellement, sa pension héberge 36 personnes âgées dépendantes. Elle affiche un tarif unique : 500 euros par mois. «Et encore, il y en a qui ne paie pas ou ne paie que 250 ou 300 euros. Pourtant, ce ne sont pas des pauvres. Il y a des fonctionnaires. Mais vous savez, une fois que les familles les ont déposés ici, souvent on ne les revoit plus».

pensionmarron009 [1024x768]Tant que sa «pension marron» suppléera les lacunes de la prise en charge des personnes âgées en fin de vie, il n’y a guère de raison pour que ce petit commerce s’arrête. La patronne dit ne s’offrir comme loisir que des pèlerinages en France. Et encore, elle affirme qu’elle ne parvient à se payer ces petits extras que grâce à l’aide financière des infirmiers, médecins et kinés qui viennent donner des soins chez elles. Ces mêmes personnels soignants ont d’ailleurs payé les trois télés de la pension.

Les professionnels de santé et les assistants sociaux fréquentent en effet quotidiennement les lieux. D’autres prestataires emmènent les pensionnaires bénéficiant du «Pass loisirs» du conseil général au cinéma ou au spectacle. La pension fait «travailler» pas mal de monde. En échange, certains livrent parfois des petits cadeaux. À en croire la patronne, il y a de l’amour, sinon de la sympathie, dans ce business. Pour Noël, un orchestre viendra animer la fête.

«J’ai même trois centenaires sous mon toit. C’est bien la preuve qu’ils sont bien ici», glisse-t-elle. N’empêche, quand on lui demande si elle imagine finir sa vie comme ceux qu’elle abrite, elle lance qu’elle ira plutôt au pont de la rivière de l’Est. Une «chute» qu’il vaut mieux considérer comme un trait d’humour noir, sinon marron.


Franck CELLIER
 

 


  La fin du tabou, le début de l’innovation

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Sous la varangue, où le curé vient parfois dire la messe, chacun a sa place et ses habitudes.

 

«Ces pensions ou maisons dépannent les familles et semblent concerner tout le territoire. Elles ne font l’objet d’aucun suivi ni contrôle. Elles seraient de l’ordre d’une centaine», écrit le Conseil économique et social à propos de «l’accueil marron». «La demande semble importante malgré les risques, poursuit le rapport. Elle résulte d’un choix délibéré mais peut s’expliquer en raison :


– d’une couverture insuffisante du territoire et d’une mauvaise répartition des établissements concentrés en agglomérations,

– du coût très élevé des établissements agréés,

– du manque de valorisation des aidants (pas de statut, pas suffisamment de répit, une rémunération insuffisante)».

Alors que la démographie réunionnaise sera marquée par une forte augmentation de la population âgée, tant en valeur absolue qu’en proportion, il semble urgent d’innover. «L’accueil marron ne doit plus être un sujet tabou. Il faut faire un état des lieux objectif de la situation», martèle Max Banon, président de la commission «Affaires sociales, culturelles, sportives, solidarité et égalité des chances» du CESER. Il propose : «Plus de souplesse dans les conditions d’agrément pour un certain nombre de structures, accompagnée d’un suivi et d’un contrôle plus strict des autorités, serait de nature à transformer les maisons pour personnes âgées informelles en maisons d’accueil familial».

Pierre Catteau, gérontologue, souligne pour sa part les limites du maintien à domicile, fortement répandu à La Réunion (97 %). Les familles risquent en effet l’épuisement face aux charges qu’exige une personne âgée de plus en plus dépendante. Il prône «l’élargissement de la palette des structures d’accueil» : notamment grâce à des résidences à proximité de services médicaux comme les Marpa (Maison d’accueil rural pour personnes âgées). «Il faut être un peu pionnier en la matière, explique-t-il. Souvent, dans un couple âgé, la personne valide s’occupe de son conjoint dépendant. Mais elle a besoin d’aide. Si elle peut trouver cette aide dans sa résidence, le couple pourra rester uni et sera mille fois plus heureux que dans un Ehpad où la proximité avec des pensionnaires tous malades et dépendants est particulièrement démoralisante».


L’avis du médecin

 

«Ils sont bien traités». L’un des médecins qui intervient dans la pension citée dans l’article principal témoigne sous couvert d’anonymat : «Je crois qu’il y a eu un problème en 2003 suite à une dénonciation calomnieuse mais depuis que j’y interviens, je n’ai rien vu qui puisse s’apparenter à de la maltraitance ou de la négligence. Ils sont correctement nourris. C’est une pension qui n’est pas riche, mais elle est de bon niveau. C’est fait avec le coeur.

«De toute façon, je suis vigilant, j’y vais trois fois par semaine. Il n’y a pas de chutes, pas de bleus, pas de traumatismes, pas de personne qui serait le souffre-douleur des autres».

Les compliments du curé. Même s’il défend des propositions innovantes, Pierre Catteau rapporte une anecdote en faveur de l’accueil marron : «Leurs prestations peuvent être correctes sur le plan humain et affectif. Il y a quinze ans, l’une des pensions de famille de l’Est s’était payé un minibus pour promener ses pensionnaires dans l’île. Et le curé du coin avait publiquement félicité en chaire les tenanciers pour leur sens de l’accueil et leurs bonnes oeuvres».

 


La pension Dana revendique son activité
 

 

Jeannine Vally a ouvert sa pension pour personnes âgées il y a 13 ans à la Ravine-Creuse et l’a baptisée Dana. Elle revendique son activité et ne nourrit aucun complexe vis-à-vis du conseil général. Au contraire, elle reproche au Département de lui avoir refusé son agrément après lui avoir demandé de faire des travaux dans sa pension. «J’ai reçu la visite de la commission d’hygiène et de sécurité. Tout est en règle chez moi. La signature du préfet a plus de valeur que celle du conseil général, non?», lance-t-elle.


«Ici, c’est un hôtel quatre étoiles...»

Cour carrelée, peinture fraîche sur les murs. Quatre machines à laver neuves tournent au fond de la salle commune. Trois gramounes regardent la télé. Les pièces que la patronne nous fait visiter sont lumineuses et bien rangées : «Ici ce n’est pas une pension, un visiteur m'a même dit que c’est un hôtel quatre étoiles... Le tarif unique est à 600€, soit 20€ par jour. A ce prix-là, on est bien obligé d’en mettre deux par chambre». Au total, 25 personnes âgées et originaires des quatre coins de l’île habitent ici.

Dans la cour, Toby, un berger allemand, est attaché et accueillant. Les pensionnaires ne le craignent pas. Une dizaine d’entre eux profitent du soleil. Ceux qui sont immobilisés dans leur fauteuil roulant ont été installé à l’ombre des arbustes.

«J’ai payé 8 000 euros pour installer les alarmes et les détecteurs de fumée, et je ne reçois rien du conseil général. Au contraire, ils essaient de m’enlever des clients, proteste Jeannine Vally. Je veux bien admettre qu’ils ne me donnent pas l’APA de mes pensionnaires. Mais c’est injustice parce que ceux qui restent chez eux y ont droit.

«Ils n’ont qu’à nous donner l’équivalent sous formes de bons s’ils ont peur qu’on s’enrichisse avec. Je peux vous montrer mes factures, je leur achète de la bonne viande, ils mangent bien. J’ai même acheté trois chapiteaux pour leur faire une belle fête à Noël».
 


QUE DOIVENT ET PEUVENT FAIRE LES AUTORITÉS SANITAIRES ET SOCIALES?

 

Tout le monde sait mais personne n’agit

 Les organismes sociaux, les professionnels de santé et les élus assistent depuis des décennies aux activités des maisons de retraite marron tout en renonçant d’exercer leur contrôle. «Les spectateurs» doivent devenir «sentinelles et acteurs» de la protection des personnes âgées, demande la Direction de l’action de solidarité et d’intégration du conseil général. Pour l’heure l’alerte sur des cas de négligences «qui peuvent entraîner des complications fatales» n’a pas encore été entendue.

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«Ces accueils marron n’ont pas obtenu d’agrément du conseil général. Ils récoltent l’argent du minimum vieillesse pour se faire payer l’hébergement, souvent avec la complicité des familles», confie une ancienne infirmière territoriale.

 

Le braquage des projecteurs sur les maisons de retraite marron n’a pas tant vocation à soulever l’indignation qu’à poser la seule question qui vaille. Que faire? Faut-il sanctionner, voire fermer ces établissements? Ou faut-il, comme le suggère le conseil économique et social, assouplir la réglementation pour leur permettre d’être conventionnés, c’est-à-dire subventionnés par le conseil général qui a pour mission «l’action en faveur des personnes âgée»?

La vérité se situera sans doute entre ces deux propositions extrêmes. Elle devra en tout cas être inscrite en toutes lettres dans le futur Schéma départemental d’organisation sociale et médico-sociale en cours d’élaboration pour sortir d’un non-dit institutionnalisé dans lequel nous serions tous coupables : conseillers généraux, maires responsables de la sécurité, travailleurs sociaux, professionnels de santé, obligés alimentaires, marchands de sommeil, etc. «Tous coupables» : la terminologie est pratique car elle dilue la responsabilité de chacun au point de permettre à tout le monde d’invoquer la fatalité. C’est vrai ça, en l’absence de suffisamment de places dans les structures autorisées, où mettrait-on les vieilles personnes dépendantes s’il n’y avait pas ces pensions marron?

La maison que nous avons visitée dans l’Est affiche même 41 ans d’existence. C’est dire si elle répond à un besoin. «Ces accueils marron n’ont pas obtenu d’agrément du conseil général. Ils récoltent l’argent du minimum vieillesse pour se faire payer l’hébergement, souvent avec la complicité des familles, confie une ancienne infirmière territoriale. Il faut savoir que ces lieux d’accueil ne peuvent prétendre à aucune prestation, Allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou aide ménagère. Mais elles essayent par des moyens détournés de les obtenir, c’est aussi dans ces endroits non agréés et non contrôlés qu’il y a des situations de maltraitances».

Mauvais repas et inconfort

Les cas dénoncés sont pourtant rares. Ne sont-ils que la partie émergée de l’iceberg? L’absence de contrôle permet de le penser. D’ailleurs, lorsqu’une maison de retraite marron est découverte et fermée avec pertes et fracas, c’est parce que les employés se sont plaints de ne pas être payés ou parce que la gérante n’avait pas versé le loyer au propriétaire. Pratiquement jamais parce qu’un pensionnaire aurait dénoncé de mauvais traitements ou parce qu’un visiteur, professionnel ou familial, aurait fait un signalement. Pierre Catteau, conseiller technique du conseil général pour la gérontologie, reconnaît lui-même que «l’accueil marron n’est pas forcément une catastrophe humaine et médicale».

Cependant, par définition, les gramounes en fin de vie sont trop fragiles pour réagir. Lors de l’une de nos visites de pension, une vieille dame nous a chuchoté, pour que le gérant ne l’entende pas : «J’ai accepté de payer 600€ pour une chambre, ce n’est pas cher et je comprends qu’il faille la partager à deux. Mais d’autres personnes sont arrivées et nous nous sommes retrouvées à quatre dans la même chambre, ce n’est pas bien»... Il apparaît d’ailleurs que les anciens les plus exigeants changent parfois de pensions, espérant trouver de meilleures conditions ailleurs. Les gérants n’hésitent pas à faire des révélations sur les mauvais repas ou l’inconfort qui prévaudraient chez leurs concurrents. Le secteur est en effet fortement concurrentiel... et évolutif. Certains «marchands de fin de vie» ont l’habitude de fermer des structures pour en ouvrir d’autres à la recherche d’une plus forte rentabilité ou pour échapper à une sanction administrative.

Précisons que l’activité de la plupart des pensions dites marrons n’est pas illégale même si elles ne sont pas agréées comme doivent l’être les établissements médicalisés. Elles reçoivent en effet tous les cinq ans la visite d’une commission d’hygiène et de sécurité qui les autorise à héberger des personnes âgées ou/et handicapées. Les pompiers, les mairies, les forces de police ou de gendarmerie, et les sous-préfectures ont donc connaissance de leur existence. Leur comptabilité est contrôlée et leurs revenus déclarés. Et il est clair que ni le conseil général, ni l’Agence régionale de santé ne peuvent s’opposer à la volonté d’une personne, fût-elle âgée et dépendante, à habiter où elle le souhaite.

Une vaste hypocrisie

«Ne tournons pas autour du pot, nous connaissons les maisons de retraite marron qui déclarent leur activité à la chambre de commerce», explique Marcelle Marianne, directrice de la Direction de l’action de solidarité et d’intégration (Dasi) du conseil général. Christian Neurin, directeur général adjoint de l’ARS, précise pour sa part qu’à partir du moment où ces «pensions marron» ne sont pas agréées en tant qu’établissement médicalisé, la compétence de l’ARS n’est pas engagée : «Si personne ne nous signale un manque de soin ou de la maltraitance, nous n’avons pas à intervenir». Il n’est cependant pas question pour lui de continuer à ignorer ce phénomène : «Dans le but de diversifier les modes d’accueil des personnes âgées il est important de mieux connaître ces structures qui peuvent offrir un service plus près des domiciles des proches».

Hélas, à en croire les patrons des maisons de retraite marron, la plupart de leurs pensionnaires n’ont plus de contacts avec leurs familles. Leurs seules visites sont celles de l’infirmier, du kiné ou du médecin. «Il vaut mieux avoir un toit pas terrible que pas de toit du tout, remarque Marcelle Marianne. Mais il est évident qu’il va falloir résorber l’accueil marron et le régulariser. Encore faut-il que tout le monde se mobilise vers cet objectif. Que tout le monde réagisse à chaque fois qu’un cas de négligence se présente. Les professionnels doivent s’impliquer, être des sentinelles et non plus des spectateurs de cette situation. Nous ne recevons pas beaucoup de signalement mais nous avons des informations sur de la négligence. A première vue, ça ne semble pas bien sérieux lorsque, par exemple, les médicaments ne sont pas pris régulièrement ou lorsque l’alimentation est inadaptée, mais ça peut devenir très grave et entraîner des complications fatales».

En attendant la «grande réforme de l’accueil marron», les acteurs institutionnels s’appuient assez hypocritement sur son existence. Ceux que nous avons interpellés sur ce phénomène assurent que c’est le bouche à oreille qui permet de remplir ces établissements.

De l’autre côté des murs borgnes, on se rend compte que les vieillards ont été envoyés ici par des CCAS, des assistants sociaux des cliniques et hôpitaux de l’île quand ce n’est pas par des pompiers ou ambulanciers qui devaient «se débarrasser» d’un vieux implaçable ailleurs. «Ils m’envoient les pires, les violents, ceux que personne ne veut, raconte une gérante de pension. Une fois, j’en ai laissé un au portail et j’ai appelé les pompiers pour qu’ils viennent le récupérer»... A quelques kilomètres, une autre pension assure être la seule de l’île à avoir toujours une chambre vide pour accueillir les urgences : «C’est pour ça que les CCAS font toujours appel à moi. Ils me font confiance. Même les centres de formation m’envoient des stagiaires qui veulent devenir auxiliaires de vie».

 

Franck CELLIER


Le coût n’explique pas tout?

Il y aurait deux principales raisons à la prolifération des maisons de retraite marron : le manque de places dans les structures réglementées et contrôlées et leurs tarifs jugés excessifs par les familles (2 500€ par mois).

 

Aussi, la persistance du «marché noir de la fin de vie» rendrait-elle finalement service au conseil général qui doit dépenser chaque année près d’une vingtaine de millions d’euros en aide sociale au titre de l’hébergement en institution des personnes âgées et 75 millions au titre de l’Aide personnalisée d’autonomie. Alors que, évidemment, ça ne coûte rien dans les pensions de famille dont les gérants se contentent généralement de capter la pension vieillesse (680€) de laquelle ils retranchent la cotisation aux mutuelles (Santé et décès)...

Des arguments que Marcelle Marianne veut battre en brèche. «Si la préfecture ordonnait la fermeture de l’une des pensions marron suite à une intervention de l’ARS, nous serions à leur disposition pour reloger les personnes âgées qui se retrouveraient à la rue», affirme-t-elle. Les listes d’attente en Ehpad (établissement d’hébergement de personnes âgées dépendantes) ne seraient donc pas «sans fin »… «Dès qu’ils ont connaissance des montants à leur charge, les obligés alimentaires s’orientent ailleurs», remarque Pierre Catteau. De plus, les places se libèrent fréquemment en Ehpad, la durée de vie n’y est en moyenne que de deux à trois ans.

En moyenne 50 euros d’obligation alimentaire

Le frein du tarif est quant à lui très relatif. Quand en métropole, seulement 20% des pensionnaires en maison de retraite font appel à l’aide sociale, à La Réunion, elles sont 85%. Ce qui veut dire, si on prend notre calculette, que l’économe de l’Ehpad mobilisera d’abord les revenus du pensionnaire qu’il loge et nourri, soit 680€ dans le cas du minimum vieillesse, les restes étant à la charge du conseil général (aide sociale) et des enfants (obligation alimentaire). Or, le Département ne peut pas refuser de prendre en charge les frais de l’hébergement au prétexte que les obligés alimentaires refusent de payer leur part. Ce qui veut dire que le gramoune est assuré d’être logé, quitte à ce qu’un juge des familles poursuive ses descendants. Le tout reste à savoir de combien l’hébergement du grand-père ou de la grand-mère grèvera le budget familial.

«D’une somme modique», à en croire Marcelle Marianne. Elle explique : «Pour calculer la participation des obligés alimentaires, nous retranchons de leurs revenus, les charges qu’ils ont à assumer. Ensuite nous retranchons également une somme correspondant au montant du RSA (revenu minimum) que nous multiplions par le nombre de personnes au foyer. À partir de ce qu’il reste, nous demandons environ 50€ de participation mensuelle par tranche de 1 000€ de revenus disponibles. Dans la plupart des cas, lorsqu’une famille perçoit moins de 4 000€ par mois, sa participation au coût de l’Ehpad est d’environ 50€. C’est très raisonnable par rapport à ce qui est demandé dans les départements de métropole».

Il faut également savoir que depuis 2007, les obligés alimentaires de La Réunion n’ont plus à retrancher de leur héritage le remboursement de l’aide sociale du Département, après le décès de leur parent, alors que cette saisie sur succession est toujours en vigueur en métropole. Ainsi, le conseil général doit généralement financer plus des deux tiers de la facture d’hébergement en Ehpad.

Selon Pierre Catteau, les tarifs affichés par les hébergeurs n’ont rien d’extravagants. Ils correspondent à une réalité économique qui fait que le coût d’un lit en Ehpad s’élève de 73 000 à 120 000€, voire à 160 000€ si on y inclut le prix du foncier. D’où les difficultés à atteindre les objectifs d’augmentation du nombre de places. Quelques «unités de vie», qui représentaient une alternative à l’accueil familial et aux maisons de retraite, ont ouvert leurs portes ces dernières années. Elles ont pratiquement toute fait faillite ce qui démontrait que l’exigence du conseil général d’en limiter la capacité à une douzaine de lits, n’était pas supportable. «Nous nous sommes rendu compte qu’en-dessous de 24 places, il est difficile de viabiliser une structure d’accueil aux normes», reconnaît Marcelle Marianne. Coïncidence, c’est justement la taille moyenne des pensions marron que nous avons pu visiter.

 

 

 


Quand le scandale éclate

Les rares fois où les maisons de retraite marron ont eu les «honneurs» de la presse, c’était pour des raisons scandaleuses. Ce qui noircit d’emblée la réputation de ce genre d’établissement malgré les échos généralement rassurants que peuvent lancer les professionnels de santé qui les fréquentent.

Bizarrement, ce ne sont pas les cas de maltraitance — sanctionnés dans la discrétion — qui ont défrayé la chronique, mais plutôt la mauvaise gestion des tenanciers. Ainsi, au début des années 1990, une quinzaine de personnes âgées avaient été jetées «dans le chemin» dans les hauts de Bellemène Saint-Paul. Le propriétaire, excédé après plusieurs mois de loyers impayés, avait expulsé tous les pensionnaires manu militari.

En avril 2006, ces sont les pensionnaires vulnérables d’une maison de retraite marron de la Grande-Fontaine qui avaient été évacués nuitamment vers d’autres structures tout aussi clandestines de l’association Grands-Parents. Le pot-aux-roses avait été révélé par les trois employées de cette pension qui après avoir été exploitées et sous-payées avaient, elles aussi, été abandonnées. Il s’était avéré que cette association «gérait» tout aussi illégalement deux autres maisons à Sainte-Suzanne et à la Plaine-des-Cafres.

«Comment peut-on ainsi ouvrir en toute illégalité pareille structure et y accueillir un tel public sans éveiller les soupçons? Ceux de l’administration mais aussi ceux des familles?», s’interrogeait alors Le Quotidien.

 


 

L’état des lieux

810 places en familles d’accueil. Les 441 familles d’accueil agréées par le conseil général hébergent aujourd’hui 810 personnes (dont les trois quarts sont des personnes âgées dépendantes). C’est le plus fort taux de France, pourtant ce type d’hébergement semble insuffisamment connu et demandé.

Le conseil général a pour objectif le doublement de ses capacités dans les trois ans à venir. La règle limite l’accueil familial à trois personnes quel qu’en soit le degré de dépendance. Le coût est moins élevé qu’en maison de retraite et largement couvert par le Département.

1 200 places en Ehpad. Les 14 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) accueillent 1 200 personnes. Le prix de la journée varie entre 65 et 85€, soit un coût de 2 000 à 2 500€ par mois dont la majeure partie peut être prise en charge par l’aide sociale du conseil général.

Le constat de l’ARS fait état d’un taux de 72% de déments parmi les patients en Ehpad et 37% de grabataires. Le Schéma départemental fixe un objectif de 1 600 places en 2014-2015. Seulement 3,3% des personnes âgées de La Réunion sont hébergées en Ehpad.

Le taux d’équipement en places d’hébergement pour personne de plus de 75 ans est plus de deux fois inférieur à celui enregistré en métropole.

Maltraitance. Par nature, la maltraitance est cachée. Il est donc impossible d’en mesurer l’ampleur dans les maisons de retraite marron. Le dernier rapport du Conseil économique et social situe davantage le phénomène au sein des familles. «Il s’avère que l’épuisement, le burn out, le manque de temps, peuvent conduire à des phénomènes plus ou moins important de maltraitance».

Le CESER propose donc «des solutions d’accompagnement et palliatives» afin d’offrir «des pauses et du répit qui permettent aux uns et aux autres de souffler».

Tristesse. Dans ce même rapport, on lira que «les Ehpad constituent des lieux de soins beaucoup plus que des lieux de vie. Elles devraient pourtant être avant tout des lieux de vie. Or, le plus souvent, une grande tristesse s’en dégage et les résidents passent leurs journées assis, sans aucune occupation. Le budget d’animation de certains établissements s’élèverait à 800€ par an pour 80 résidents!»

Devant une telle austérité, on en arrive à trouver certaines maisons de retraite marron plus joyeuses.

 

 


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Dimanche 18 septembre 2011 7 18 /09 /Sep /2011 17:50

Agriculteur cherche champ désespérément         

Quel gâchis! Alors qu’une centaine de jeunes agriculteurs arrivent chaque année sur le marché du travail en quête d’une terre à cultiver, 6 500 hectares de surfaces agricoles sonten friches. Et les collectivités publiques peinent à imposer leur remise en culture.

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Fabrice (à gauche) et Olivier Fontaine sont regroupés au sein de l’exploitation familiale mais leur surface est morcelée entre Cratère et la Confiance. Ils connaissent d’autant plus la valeur de la terre que, selon eux, «24 m2 de terres agricoles disparaissent chaque seconde en France».

 

 

«Quand j’ai obtenu mon terrain en 2005 auprès de la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural), j’ai fait 44 mécontents.»

Fabrice Fontaine, 29 ans, avait attendu cinq ans avant de pouvoir acheter un terrain de 7,5 hectares dans les hauts de Saint-Benoît, pour ensuite s’installer et débuter le métier d’agriculteur pour lequel il s’était formé. A cinq reprises, il avait postulé sans succès. Certains ont eu plus de chance, d’autres moins.

Le constat est éternel : il n’y a pas assez de terrains pour répondre aux besoins d’installation de la centaine de jeunes qui décrochent chaque année leur diplôme de technicien agricole dans les lycées et autres établissements de formations agricoles. La Safer n’a pu débloquer que 26 terrains exploitables en 2010 et 28 cette année. La file d’attente augmente. A ces «primo demandeurs» s’ajoutent ceux, parmi les 7 000 agriculteurs recensés dans l’île, qui ont besoin de nouvelles surfaces pour rentabiliser leurs exploitations.

«Nous sommes sur un fil tendu, résume Olivier Fontaine, frère de Fabrice et vice-président des Jeunes Agriculteurs. Il n’y a pas assez de surfaces, les terrains mis sur le marché sont trop petits pour être rentables mais on est bien obligé de s’installer dessus sinon, dans dix ans, il n’y aura plus d’agriculteurs quand les vieux seront partis à la retraite». Les deux frères croient pourtant en l’avenir de leur métier et au développement des différentes filières. Mais, à l’instar de toute la profession, ils se sentent à l’étroit sur leur île.

La poussée démographique, l’agrandissement des villes, la construction de nouvelles routes et l’augmentation des zones naturelles protégées réduisent déjà suffisamment la part des terres agricoles pour que ne s’ajoute pas à ces pressions diverses le gâchis des «terres incultes».

 

Le tonneau des Danaïdes

 

Il y a deux semaines, Jean-Yves Minatchy, le président de la chambre d’agriculture s’est une nouvelle fois publiquement indigné contre les 6 500 hectares de terres en friche qui échappent encore au monde agricole. «Nous devons relancer sans cesse les collectivités publiques pour qu’elles nous aident à mettre en valeur ces terres agricoles. Les agriculteurs en ont besoin pour travailler». Et le leader syndical d’enfoncer le clou : «3 500 hectares de ses terres en friche sont en zone irriguée, dont 800 hectares sur Saint-Leu dans le périmètre du basculement des eaux d’est en ouest. Ce n’est plus tenable».

«Plus tenable», certes, mais la récupération des terres agricoles non cultivées relève d’un travail de fourmi. «La majorité de ces terres appartiennent à des privés, indique Pascal de Gerus, responsable de la cellule des terres incultes à la Safer. Mais les procédures sont longues, chaque cas est particulier. On doit s’attaquer au droit de la propriété qui est l’un des plus protégés par la constitution dans notre pays».

Est réputée inculte, une terre agricole sur laquelle aucune exploitation n’a été pratiquée depuis plus de trois ans. Ce délai est réduit à deux ans dans les zones de montagne. Les procédures de récupération de ces terres s’appliquent également à ce que la loi appelle des terres «manifestement sous-exploitées» ; c’est-à-dire dont le rendement constaté est inférieur de 50% au rendement établi par les références techniques et économiques en vigueur sur le département.

Ce sont les Cahiers de l’agriculture qui, en 2005, ont estimé à 6 650 hectares, les surfaces agricoles non exploitées. Dans la foulée, notamment grâce aux lois de décentralisation de l’Etat vers le Département, les campagnes 2007 et 2008 de mise en valeur des friches (1 367ha sur les deux années) ont été sensiblement supérieures aux bilans des années précédentes. Mais l’essai n’a pas été transformé sur les exercices suivants : seulement 410ha mis en valeur grâce à des procédures ou des médiations pour la période 2009-2010. «C’est le tonneau des Danaïdes, quand des surfaces sont remises en culture, d’autres sont abandonnées, les chiffres évoluent sans cesse», déplore Pascal de Gerus dont les tablettes ne recensent quant à elles aujourd’hui «que» 5 223 hectares en friche.

Les services concernés (Direction de l’agriculture, conseil général, Safer, chambre d’agriculture) se doivent donc de prendre en compte la faisabilité d’une remise en culture pour éviter les retours de friche. «Il ne sert à rien d’imposer des défrichages sur des terrains difficiles, pierreux et montagneux où les travaux d’aménagement seront plus élevés», remarque Renaud Bonin, responsable du pôle juridique et administratif de la chambre verte. Les fonds publics européens ne financent désormais plus que 75% des travaux d’aménagement, le reste étant à la charge de l’agriculteur. A l’impossible nul n’est tenu comme ont pu le constater les planteurs installés ces dix dernières années au-dessus de l’Ermitage sur la partie basse de l’antenne 4 du basculement des eaux : malgré l’irrigation, les cannes ne poussaient pas à cause de la minceur de la couche de terre et nombre de champs ont été abandonnés.

«Un terrain, c’est un travail»

«Aujourd’hui, on propose des terrains remplis de pierres aux agriculteurs et on construit des lotissements dans les bas sur les bonnes terres à canne», regrette Fabrice Fontaine en visant les plaines alluvionnaires de l’est.

En plus des contraintes physiques présentées par certaines terres en friche, les procédures de mise en valeur se heurtent à des contraintes juridiques et économiques. Juridiques du fait de l’indivision et de la présence d’un trop grand nombre d’héritiers qui ne parviennent pas à s’entendre. Economiques parce que les propriétaires proches des zones urbaines préfèrent spéculer et attendre une hypothétique démultiplication de la valeur de leur bien grâce à son éventuel reclassement en zone constructible. Ils peuvent certes louer leur terrain à un agriculteur mais ce bail les engage sur neuf ans.

Les six agents de la Safer privilégient la médiation lorsqu’une terre inculte est repérée. Si le propriétaire n’est pas en capacité de mettre lui-même en valeur son terrain, il peut toujours le vendre, le louer ou signer une convention de mise à disposition avec la Safer. En cas de réticence, les procédures légales peuvent aboutir à un fermage d’office, voire une expropriation. Elles sont strictement encadrées par des passages en Commission départementale d’aménagement foncier (CDAF), des enquêtes publiques et autres mises en demeure. Tout au long de ce parcours juridique, le propriétaire visé peut interrompre la machine administrative en faisant semblant de mettre sa terre en culture. Le passage d’un tractopelle aplanissant un terrain permettait par exemple de gagner un temps précieux car lorsque l’agent de la Safer constatait six mois après, que rien n’avait été planté, il devait recommencer la procédure depuis le début.

Depuis le 22 juillet dernier, une nouvelle ordonnance foncière lutte contre ce type de «récidive». Désormais, une procédure enclenchée reste valable pendant dix ans et peut donc être redémarrée au stade où elle avait été suspendue. Le renforcement de l’arsenal juridique ne devrait cependant pas suffire à révolutionner la récupération des terres en friches. Olivier Fontaine estime pour sa part que seules des incitations à destination des propriétaires de terres incultes peuvent les amener à jouer la carte agricole. «Ces terres n’ont pas qu’une valeur financière, elles représentent un projet de vie, un travail. Et dans notre société de chômage, on ne peut pas les laisser s’échapper».


Franck CELLIER

 

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Quand certaines terres sont remises en valeur, d’autres sont abandonnées, la reconquête des terres en friche a des allures de «tonneau des Danaïdes» selon Pascal de Gerus, responsable de la cellule terres incultes à la Safer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

«J’ai défriché à mes frais»

 

Fabrice Fontaine a obtenu son brevet de technicien agricole en 2000 à l’issue de sa formation à la Maison familiale de l’Est. Mais, une fois son sésame pour devenir exploitant en poche, il est devenu... employé au magasin de la Cane à Saint-André. Ce n’est pas vraiment ce qu’il rêvait de faire mais il n’y avait pas de place pour lui sur les terres familiales du Cratère, dans les hauts de Saint-Benoît où son père André et son frère Olivier exploitent déjà 16 hectares de cannes, ananas et letchis.

friche007Fabrice a donc pris son mal en patience et s’est porté candidat à chaque fois qu’une offre de la Safer se présentait dans les parages.

Cinq fois il a perdu, jusqu’à cette offre de 7,5 hectares de terres incultes à la Confiance. Les champs avaient été abandonnés et pour cause : «Le terrain est en escalier, il y a de la rocaille difficile à casser et très peu de terre, raconte-t-il. Tous les planteurs du coin le disent, ils sont sur une ancienne coulée de lave». Il a hésité jusqu’au dernier moment avant de signer. Le fait que 44 autres candidats se pressaient sur la même parcelle l’a persuadé qu’il n’avait guère le choix s’il souhaitait rester fidèle à son «projet de vie». «De mars à août 2005, trois engins de la Redetar (ex-organisme de travaux publics agricoles rattachés au Département) travaillaient en permanence sur le terrain. Il y avait deux tractopelles et un bulldozer, dit-il. A cela s’ajoutait un tracteur équipé d’un broyeur de pierres. J’ai dû payer ma part car les travaux ne sont plus financés à 100%. J’ai défriché à mes frais puis ça m’a coûté 40 000 euros et j’ai dû apporter 16 000 euros. Il fallait faire vite pour ne pas perdre la priorité et je n’ai pas pu bénéficier du prêt pour Jeune Agriculteur. La première année, j’ai passé des jours et des jours à réorganiser la terre en profondeur à épandre des fientes de volaille. J’ai transporté 400 tonnes d’écumes de l’usine jusqu’à ici. Puis j’ai planté les nouvelles variétés R582 et R579».

Aujourd’hui, Fabrice Fontaine est toujours empêtré dans son endettement de départ. «Si je ne regarde que la trésorerie, je gagne moins que lorsque j’étais salarié à la Cane. Mais j’ai choisi ce métier, je suis libre de mes choix maintenant. L’agriculture, c’est mon avenir et celui de ma famille». A ses côtés, son frère Olivier acquiesce. Avec leur père, ils sont réunis en exploitation familiale. Tous deux sont confiants et certains que l’agriculture apportera du travail à des milliers de Réunionnais.

Ils se rappellent qu’il y a un an, ils manifestaient avec d’autres adhérents des Jeunes Agriculteurs à Rivière-des-Roches. Ils avaient symboliquement planté des légumes sur un terrain perdu pour l’agriculture et cerné par l’urbanisation. «24 m2 de terres agricoles disparaissent chaque seconde en France», lançaient-ils à l’époque. La fuite n’est toujours pas colmatée.

 

 


 

2 000ha mis en culture mais toujours autant de friches

La Safer anime et met en oeuvre la politique de récupération des terres incultes portée depuis 2007 par le conseil général pour ce qui concerne le recensement et l’enquête publique. L’Etat conserve cependant ses pouvoirs régaliens pour les mises en demeure, les fermages d’office et les expropriations. Toutes les étapes de la procédure sont soumises à l’avis de la Commission départementale d’aménagement foncier qui se réunit deux à trois fois par an.


En 2008, date d’entrée en vigueur de la convention entre le conseil général et la Safer, 3 600 hectares étaient déjà en «procédure terres incultes» et 1 700 hectares ont pu en être retirés pour cause de remise en valeur grâce à une mise en culture, l’établissement d’un bail rural ou la vente.

2009 fut consacrée au lancement de nouvelles procédures sur les communes dotées de chartes agricoles : Bras-Panon, St-Benoît, St-Joseph et St-Louis. Sur 782ha en procédure, 190ha ont pu être mis en culture. En parallèle, les médiations ont engendré 220 hectares de mise en valeur. Des recensements de terres en friche ont également été diligentés sur les communes concernées par le basculement des eaux d’est en ouest : à St-Paul et à St-Leu (960ha) avec des enquêtes publiques réalisées dans les six premiers mois de 2010. 2010 aura par ailleurs été marquée par plusieurs temps forts : le recensement des friches sur les communes de St-Pierre (431ha), St-Philippe, St-André (164ha) et Ste-Suzanne (252ha) ainsi que le lancement de l’enquête publique sur les friches de la commune de Sainte-Rose (120ha). Evidemment, les investigations et les efforts de médiation se poursuivent dans les communes citées plus haut.

Les prochaines communes dans lesquelles vont s’activer les agents de la Safer sont celles des Avirons et de Petite-Ile. Les autres communes de l’île ne sont pas pour autant oubliées, des procédures plus anciennes y sont toujours en cours. Ainsi, sur l’ensemble des 24 communes, la Safer a recensé, pour ses campagnes de «reconquête des friches de 2008 à 2010» 5 318ha de friches. Parmi ces terres incultes, 744ha ont fait l’objet de mises en demeure et 272ha d’expropriation. Au titre des résultats, 2 059ha ont été mis en culture, 341ha ont été loués à des fermiers et 180ha vendus.

Ces remises en culture ne peuvent hélas pas se soustraire mathématiquement du constat de départ des terres incultes puisque, à l’issue de l’exercice, la Safer recensait pratiquement la même surface de friches. Un autre chiffre est révélateur des difficultés de cette «reconquête» : les «erreurs de procédures» ont concerné 824ha.

 

 


 

Les friches en chiffres

 

6 650. En 2005, les Cahiers de l’agriculture évaluaient le «potentiel brut de reconquête» à 6 650ha mais diminuaient ce chiffre de moitié pour arriver à 3 000ha de «potentiel net» après avoir retiré les terrains en fonction des coûts et potentiels de production.

50 000. Tel est l’objectif chiffré des Cahiers de l’agriculture en terme de SAU (surface agricole utilisée) : 50 000ha en 2020 contre 42 428 en 2004.

34 096. En 2008 la Direction de l’agriculture et de la forêt dénombrait 34 096ha de terres arables sur une SAU totale de 47 476ha (Ces chiffres diffèrent de ceux des Cahiers de l’agriculture auxquels on ne peut donc pas les comparer). Mais il est intéressant de noter que la surface des terres arables n’a cessé de diminuer depuis 1989, date à laquelle elles couvraient 43 592ha. La surface des «territoires non agricoles» est quant à elle passée de 53 193ha à 67 110ha pendant la même période.

3 033. Selon les objectifs de reconquête des Cahiers de l’agriculture, région par région, c’est l’Ouest qui doit faire le plus gros effort avec 3 033ha à reconquérir contre 2 160ha pour le Sud, 1 142ha pour l’Ouest et 254ha pour le Nord. Filière par filière, les reconquêtes sont essentiellement destinées à la canne avec un objectif de 3 871ha, contre 1 773ha pour l’élevage.


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Samedi 13 août 2011 6 13 /08 /Août /2011 21:08

Des citoyens devenus «télédocteurs»

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Les huit référents santé du cirque de Mafate ont l’air de médecins urgentistes avec leur matériel high tech même s’ils ne sont que les relais bénévoles du Samu. Depuis un an, ces jeunes volontaires renforcent la sécurité de leurs voisins et affinent les diagnostics. Cette expérience, déjà tentée à Chamonix et en Guyane, intéresse grandement les urgences nationales en vue de l’étendre sur d’autres sites isolés.

 

Les valises de télémédecine mises à la disposition des Mafatais ont-elles vocation à améliorer l’offre de soins dans le cirque ou à économiser les transferts vers les hôpitaux du littoral? Les deux sans doute. Un an après le lancement de cette opération unique en France, le débat n’est pas tranché. Il y a longtemps que les habitants du cirque ne s’émerveillent plus devant les innovations technologiques. Bien qu’enclavés et sans grandes ressources, ils ont vu débarquer l’hélicoptère, l’énergie photovoltaïque et les télécommunications sans fil avant tous les autres. Toute nouveauté a donc intérêt à leur apporter un réel progrès pour qu’ils y adhèrent.

lanouvellee006Il y a un peu plus d’un an, les représentants du Commissariat à l’aménagement des Hauts, de l’Agence régionale de santé, des mairies de Saint-Paul et de La Possession, ainsi que du GIE Télémédecine Océan Indien signaient un contrat pour l’équipement du cirque de Mafate en télémédecine. Mais il a fallu attendre le mois de novembre suivant pour sa mise en application. La première expérience, menée dans le cirque de Cilaos depuis 2007, avait fait la preuve de son efficacité. Cependant, contrairement au dispositif du cirque voisin où ce sont des infirmiers qui manipulent les appareils médicaux, à Mafate il a fallu trouver des volontaires parmi la population. Les infirmières des dispensaires avaient d’autres missions à assumer et le conseil général ne s’est donc pas impliqué dans une nouvelle mission de premiers soins...

Confrontés à des situations réelles

Laurent Chen Chi Song, médecin du Samu, a formé une dizaine de volontaires mafatais appelés à devenir les «référents santé» du cirque : «Je les ai formés à l’hôpital de Bellepierre en secourisme ainsi qu’à la manipulation des appareils de télémédecine, explique-t-il. J’ai rencontré des jeunes gens hypermotivés qui voulaient s’impliquer dans la vie des Mafatais».

Une motivation qui comblait des niveaux scolaires hétéroclites. Il devait normalement y avoir deux volontaires sur chacun des îlets suivants : La Nouvelle, Marla, Ilet à Malheur, Cayenne et Roche Plate. Après deux défections, il n’en reste plus que huit en poste.

Une fois assimilés les rudiments théoriques, les jeunes «référents» se sont trouvés confrontés à des situations réelles. Lorsqu’un patient mafatais appelle le 15, dans un cas sur quatre, le médecin du centre de régulation du Samu fait intervenir le relais mafatais pour qu’il l’aide à affiner son diagnostic ou pour qu’il prodigue des soins.

Même si l’hélicoptère de la gendarmerie est en mesure de transporter les secours dans le quart d’heure qui suit, l’intervention du «référent» peut s’avérer vitale en cas d’arrêt cardio-respiratoire puisqu’il est notamment armé d’un défibrillateur et d’une bouteille d’oxygène.

Cependant, la plupart du temps, le «télémédecin» est surtout amené à prendre la tension du patient, son pouls, sa température, son taux de glycémie, etc. Le cas échéant, il photographie une plaie, un hématome ou un renflement à l’aide de son appareil photo numérique. La consultation peut aller jusqu’à un électrocardiogramme : il faut alors s’appliquer à bien disposer les dix électrodes sur la poitrine du souffrant, les données sont transmises par le réseau 3G en direct d’un petit ordinateur portable jusqu’à l’écran du médecin du Samu de Bellepierre, et c’est évidemment ce dernier qui va interpréter les graphiques.

Un investissement de 120 000€

refsante007Et c’est encore lui qui prescrira les médicaments que le volontaire mafatais a en stock.

«Les procédures se mettent en place petit à petit, commente Laurent Chen Chi Song. Il arrive encore assez souvent que le référent ne soit pas disponible. Dès lors, lorsque les renseignements donnés par le patient ne sont pas clairs, le doute lui bénéficie toujours et on envoie l’hélicoptère. Ou lorsqu’une radio s’avère nécessaire, l’évacuation par les airs est systématique».

L’évaluation de la première année d’exercice de la télémédecine à Mafate est en cours et il n’est pas encore possible de chiffrer exactement l’économie en termes de transferts aériens. Le montant du dispositif s’élève, quant à lui, à 120 000€ (investissement et maintenance).

La formation et l’équipement des «référents» mafatais ont cependant rassuré leurs voisins. Ils ont déjà rendu de fiers services. Leurs antalgiques et autres médicaments ont soulagé bien des souffrances. Il est arrivé à certains d’entre eux de rester au chevet de malades toute une nuit en attendant que l’hélicoptère puisse atterrir le lendemain.

Le Samu espère pouvoir étendre l’expérience à d’autres îlets : Les Orangers, Aurère, Grand-Place, Ilet-à-Bourse, Ilet-des-Lataniers. Néanmoins, le bénévolat ayant ses limites, il faut aussi penser à dispenser de nouvelles formations pour épauler voir remplacer ceux qui nourrissent d’autres projets.

 

Franck CELLIER

 


 

Ils peuvent vous sauver la vie

 

«Sébastien Ladrange, le référent principal, m’a demandé si j’étais partante pour la formation de télémédecine l’année dernière et j’ai dit oui parce que je voulais rendre service aux habitants de Mafate».

Larissa Bègue n’a que 19 ans et a aujourd’hui fière allure, sa valise de docteur à la main. Comme ses homologues mafatais, quatre à cinq fois par mois, elle est amenée à visiter un malade sur la Nouvelle. Elle est seule sur son secteur d’intervention qui s’étend jusqu’au chemin Charrette et l’îlet Cerneau ou Cimendal, soit à près d’une demi-heure de marche de chez elle.
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«On ne m’appelle pas docteur, sourit-elle. Et je ne le souhaite pas. Je suis encore souvent intimidée ou stressée lors de mes interventions. J’ai toujours peur de ne pas y arriver. Par pudeur, certaines personnes sont gênées, et moi aussi. Ils me trouvent trop jeune». Heureusement, elle est débrouillarde. Sortie du système scolaire après sa classe de 3e à La Possession, elle a ensuite aidé sa mère à la boutique et au restaurant de la Nouvelle. «Je n’ai pas encore eu à m’occuper de cas très graves, à faire des massages cardiaques ou à utiliser le défibrillateur. Mais je sais que si ça se présentait, je pourrais appeler ma tante qui a son brevet de secourisme. Elle m’a déjà aidée lorsque quelqu’un s’était blessé à la jambe avec une tronçonneuse».

refsante006Mine de rien, du fait de son élan altruiste de l’année dernière, la jeune fille est désormais familiarisée au maniement des appareils médicaux comme le tensiomètre. Elle peut également être amenée à vous sauver la vie.

Les limites du bénévolat

Par définition, les urgences n’ont pas d’horaire, mais Larissa est toujours prête à partir sur les sentiers. Elle reconnaît cependant ses limites : «La valise de télémédecine pèse plus de cinq kilos, s’il faut que j’emmène également le défibrillateur et la bouteille d’oxygène, ça devient impossible. Ce serait mieux s’il y avait quelqu’un d’autre, si possible un homme assez fort, pour m’aider». Mais aucun volontaire ne s’est déclaré pour l’instant. Il faut dire que les missions peuvent être particulièrement contraignantes, le volontaire doit pouvoir se libérer pour un temps parfois indéterminé. Et cela bénévolement.

Aussi, même si la motivation de participer à la tradition d’entraide des Mafatais reste forte, la continuité du service des «référents santé» est fragile. Larissa Bègue risque par exemple de devoir quitter le cirque quelque temps pour suivre une formation sur le littoral. Qui alors pourra la remplacer?

Sur l’îlet voisin de Marla, Sébastien Ladrange, 40 ans, a été à l’initiative de l’opération. Cet ancien pompier s’est installé dans le cirque avec femme et enfant depuis dix ans. Apiculteur, il cumule pas mal d’activités à travers l’association Vivre à Mafate. Il est conscient lui aussi des limites du bénévolat.

«Il est important de s’impliquer dans la vie du cirque quand on sait, en tant que Mafatais, qu’un drame peut vite toucher nos familles, explique-t-il. Aujourd’hui, les habitants sont rassurés de savoir qu’en cas de problème, il y a des valises de secours sur place et qu’ils peuvent avoir les premiers soins dans la demi-heure qui suit l’alerte.

«Le projet se met en place petit à petit. Pour l’instant, ça marche grâce au bénévolat, mais les partenaires de la télémédecine n’excluent pas l’idée de verser des vacations aux référents comme ça se fait pour les pompiers volontaires».

 


 

refsante002Une lourde responsabilité

 

Face à leurs patients, les «référents santé» se trouvent parfois en porte-à-faux. S’ils mènent une visite médicale comme un docteur, ils ne sont pas habilités à prendre la moindre décision. Les actes qu’ils prodiguent se limitent à ce qu’ils ont appris lors de leur formation de secouriste.

«C’est une lourde responsabilité, mais elle est entièrement portée par les médecins du Samu», précise Laurent Chen Chi Song coordonnateur de la télémédecine à Mafate.

Du côté du centre de régulation où 4 permanenciers et 2 médecins reçoivent de 600 à 800 appels par jour, le docteur Cyrille Aubert salue la contribution des «télémédecins mafatais» même s’il s’agit de jeunes gens ayant reçu une formation rudimentaire.

«Vous savez, ici, on risque notre diplôme à chaque appel si on n’apporte pas la réponse appropriée. Alors la présence d’un référent au bout de la ligne ne peut qu’apporter une amélioration. Ils sont disponibles, ils ont le mérite d’être là et nous apportent une aide considérable. Il faut reconnaître qu’à Mafate, les habitants sont restés très solidaires les uns des autres. C’est ce qui fait le charme du cirque».

Malgré quelques critiques sur la rapidité des secours, Manrique César, de Group anou, reconnaît lui aussi l’utilité du dispositif de télémédecine : «Les infirmières du conseil général ne peuvent pas tout faire. La seule chose qui progresse ici, c’est notre petit système de santé alors on le surveille comme du beurre sur le feu pour le conserver. Mais il faudrait que les référents touchent un petit dédommagement pour que le dispositif marche sur le long terme».

 


 

«On n’appelle pas pour aller à l’hôtel»

 

Un touriste qui se blesse sur un sentier de Mafate relève du «Plan de secours en montagne» et non pas du système plus général des urgences. Cette spécificité favorise une évacuation rapide par hélicoptère… et peut rendre amer le simple citoyen qui, lorsqu’il téléphone au 15, ne déclenche pas aussi prestement qu’il le souhaiterait une intervention héliportée.

lanouvelle«Ça, il faut le dire : l’hélicoptère va prendre trois heures pour venir récupérer un Mafatais qui a une jambe cassée alors qu’il arrive au bout d’une demi-heure quand il s’agit d’un touriste!», s’exclame la tante de Larissa Bègue, «référente santé» de la Nouvelle.

Manrique César, président de l’association Group anou estime, quant à lui, que la télémédecine a été introduite «soi-disant parce qu’il y avait de l’abus de la part des Mafatais qui appelaient l’hélicoptère». «On s’est toujours considéré éloigné de toutes les instances de la République, poursuit-il. Dans notre histoire, nous avons connu beaucoup de décès faute d’intervention rapide. Quand un Mafatais téléphone pour qu’on envoie un hélico, ce n’est pas parce qu’il se sent mal, mais parce qu’il se sent très mal. Il n’appelle pas pour aller à l’hôtel mais pour aller à l’hôpital. Quand il en est capable, il descend à pied pour aller voir le médecin».

Récemment, à sa connaissance, un enfant de 18 mois qui s’est blessé lors d’une chute sur un sentier et un homme de 45 ans ont dû prendre leur mal en patience avant d’être évacués. Tous deux s’en remettent peu à peu.

Pour le cas de l’adulte, le «référent santé» s’est trouvé déstabilisé face au mécontentement des proches. En effet, ce patient a attendu trois jours, puis deux jours supplémentaires avant son transfert, le médecin du Samu estimant que l’urgence n’était pas avérée lors des premières visites.

«N’empêche qu’il s’était blessé en portant des charges trop lourdes et qu’il a été hospitalisé deux semaines à Bellepierre, puis un mois au centre de convalescence de Saint-Paul, raconte Manrique César. Et le référent devait expliquer à la famille que ce n’était pas lui qui décidait. Il n’a fait que son travail, ce n’est pas de sa faute».


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