La face cachée de la fin de vie
Impossible de vérifier les chiffres : une centaine de maisons de retraite marron hébergeraient près de 3 000 vieillards dépendants. Souvent
abandonnés de tous, les gramounes les plus vulnérables finissent leur vie entassés par deux, voire par quatre, dans ces «pensions» en marge du dispositif officiel du conseil général. Il n’est pas
possible de fermer les yeux plus longtemps.
«Il paraît difficile d’ignorer plus longtemps le phénomène de l’accueil marron.» C’est écrit en gras et souligné dans le dernier rapport du Conseil
économique, social et environnemental de La Réunion (Ceser) sur les personnes âgées.
L’un des médecins réguliers de la pension assure n’avoir jamais remarqué de signes de négligences.
Jusqu’à présent, les discours officiels n’ont présenté l’accueil des Réunionnais «en fin de vie» que sous les formes «encadrées» du maintien à domicile, de
l’accueil familial bien balisé par le conseil général et des quatorze établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes (Ehpad). Une présentation politiquement correcte qui va de la
sympathique et légendaire solidarité familiale à la rassurante médicalisation selon les standards des pays développés.
Hélas, il y a un entre-deux informel, susceptible de verser dans le scabreux : des maisons de retraite «clandestines mais connues de tous qui rendent un service et
dont la suppression aggraverait le déficit des structures», pour reprendre la terminologie du Ceser. Leurs adresses ne sont répertoriées nulle part. Elles sont pourtant faciles à obtenir pour qui
fait face à la douloureuse situation de devoir trouver un hébergement à son vieux parent devenu trop invalide pour pouvoir garder sa place à la maison.
En effet, il y aura toujours un infirmier, un kiné, une assistante sociale, un ambulancier, un médecin, ou
tout simplement une connaissance pour glisser le renseignement sous le manteau : «Là-bas, tu trouveras une place pour lui, il y sera bien traité et ça ne te coûtera rien». Allons donc voir. Les
faits relatés ici ont été constatés en septembre dans l’Est. Un panneau sur le bord de la route principale indique la direction d’une pension sans préciser bien sûr qu’il s’agit d’un accueil
réservé aux personnes âgées. Après quelques hectomètres sur un chemin de terre, on butte sur un imposant bâtiment de deux étages entouré d’un mur de béton. Il est écrit à l’entrée que les visites
sont limitées entre 14 heures et 16 heures.
«Une vingtaine de chambres à deux places»
Derrière le portail métallique non verrouillé, un homme, sans doute un pensionnaire, nous fait signe d’entrer. La cour est bétonnée. A l’arrière de la maison, deux
chiens rottweilers aboient dans leurs cages. Mais le silence de la surprenante assemblée réunie sous la grande varangue assomme le boucan des chiens. Imaginez le choc que constituerait pour un
touriste égaré à la recherche d’une auberge la présence d’une quinzaine de petits vieux immobilisés dans leurs fauteuils le long des murs.
Tous les yeux se tournent vers ce visiteur imprévu. Ceux qui le peuvent le saluent et lui sourient. D’autres semblent trop handicapés pour esquisser un geste de la
main. Où est le responsable de la maison? «A l’arrière», signale un des pensionnaires. Dans la pièce suivante, quatre femmes, également en fauteuil, regardent le programme télévisé de Réunion
Première sur un bel écran plat fixé au mur. Sur la droite, une chambre est entrouverte. On y distingue deux lits. Sur l’un d’eux, une petite vieille est recroquevillée. Sans relever la tête, elle
jette un coup d’oeil à l’intrus.
Au fond à gauche, quelques marches descendent dans une pièce en désordre. Attablée, une jeune femme trie du courrier. Plus loin, une autre dame d’une soixantaine
d’années porte un tablier de travail. Elle semble affairée à une quelconque tâche ménagère. Mais qu’on ne s’y trompe pas. C’est elle la patronne. Elle reste aimable malgré le caractère impromptu
de la visite qui lui tombe dessus.
Et elle ne cache rien, fait même visiter sa pension de fond en comble. Selon une architecture improvisée, de longs couloirs desservent une vingtaine de chambres à
deux places. Tout est accessible en fauteuil roulant. Des rampes facilitent l’accès aux divers cabinets de toilette. Dans certains lits plus ou moins médicalisés, d’autres pensionnaires dorment…
ou restent inertes à fixer les murs ou le plafond. Un matériel d’assistance respiratoire est posé au pied de l’un d’eux.
Ce n’est pas neuf, ce n’est pas sale. Juste un peu défraîchi. L’épuisement qui se lit sur les visages des locataires, posés par grappes aux détours des corridors,
accentue l’impression de misère qui se dégage des lieux. Mais le qualificatif qui s’attache le plus justement à cette «pension de retraite» est sa modestie. Bon dieu que c’est triste! Mais
peut-être pas plus que dans une maison de retraite de standing.
A l’arrière du bâtiment principal, du côté des rottweilers, la patronne aménage «petit peu par petit peu», une cuisine avec un grand plan de travail en alu.
L’équipement contraste avec le vieux fourneau au feu de bois. Sous une bâche bleue, un sèche-linge industriel attend que cette partie de la cour soit abritée de tôles pour pouvoir être mis en
marche.
«Nous ne sommes pas riches»
Les chambres de deux lits offrent un confort rudimentaire mais suffisant.
«Je n‘ai pas de grands moyens. Nous ne sommes pas riches. Je suis avec mon fils et trois employés, justifie la gérante. Je travaille depuis l’âge de 12 ans. J’étais
aide-soignante à la clinique. Après mon service je ramassais des herbes sur les rampes de la Montagne pour nourrir mes volailles et cabris. Je suis une travailleuse, moi. Hier, j’ai veillé une
pensionnaire toute la nuit».
Mais n’allez pas lui dire qu’elle travaille dans la clandestinité car elle vous présentera les documents qui attestent de son activité auprès de la chambre de
commerce. «Je suis en règle et je paie mes impôts. Seulement je ne demande rien à personne, ni à la mairie, ni au conseil général. Mais tout le monde me connaît comme «barbare la passion», ça
fait 41 ans que j’ai ouvert cette pension. Les CCAS (centres communaux d’action sociale) de toute l’île m’envoient des petits vieux. Pendant quinze ans, j’ai travaillé avec le gouvernement des
Seychelles».
Actuellement, sa pension héberge 36 personnes âgées dépendantes. Elle affiche un tarif unique : 500 euros par mois. «Et encore, il y en a qui ne paie pas ou ne paie
que 250 ou 300 euros. Pourtant, ce ne sont pas des pauvres. Il y a des fonctionnaires. Mais vous savez, une fois que les familles les ont déposés ici, souvent on ne les revoit plus».
Tant que sa «pension marron» suppléera les lacunes de la prise en charge des personnes âgées en fin de vie,
il n’y a guère de raison pour que ce petit commerce s’arrête. La patronne dit ne s’offrir comme loisir que des pèlerinages en France. Et encore, elle affirme qu’elle ne parvient à se payer ces
petits extras que grâce à l’aide financière des infirmiers, médecins et kinés qui viennent donner des soins chez elles. Ces mêmes personnels soignants ont d’ailleurs payé les trois télés de la
pension.
Les professionnels de santé et les assistants sociaux fréquentent en effet quotidiennement les lieux. D’autres prestataires emmènent les pensionnaires bénéficiant
du «Pass loisirs» du conseil général au cinéma ou au spectacle. La pension fait «travailler» pas mal de monde. En échange, certains livrent parfois des petits cadeaux. À en croire la patronne, il
y a de l’amour, sinon de la sympathie, dans ce business. Pour Noël, un orchestre viendra animer la fête.
«J’ai même trois centenaires sous mon toit. C’est bien la preuve qu’ils sont bien ici», glisse-t-elle. N’empêche, quand on lui demande si elle imagine finir sa vie
comme ceux qu’elle abrite, elle lance qu’elle ira plutôt au pont de la rivière de l’Est. Une «chute» qu’il vaut mieux considérer comme un trait d’humour noir, sinon marron.
Franck CELLIER
La fin du tabou, le début de l’innovation
Sous la varangue, où le curé vient parfois dire la messe, chacun a sa place et ses habitudes.
«Ces pensions ou maisons dépannent les familles et semblent concerner tout le territoire. Elles ne font l’objet d’aucun suivi ni contrôle. Elles seraient de l’ordre
d’une centaine», écrit le Conseil économique et social à propos de «l’accueil marron». «La demande semble importante malgré les risques, poursuit le rapport. Elle résulte d’un choix délibéré mais
peut s’expliquer en raison :
– d’une couverture insuffisante du territoire et d’une mauvaise répartition des établissements concentrés en agglomérations,
– du coût très élevé des établissements agréés,
– du manque de valorisation des aidants (pas de statut, pas suffisamment de répit, une rémunération insuffisante)».
Alors que la démographie réunionnaise sera marquée par une forte augmentation de la population âgée, tant en valeur absolue qu’en proportion, il semble urgent
d’innover. «L’accueil marron ne doit plus être un sujet tabou. Il faut faire un état des lieux objectif de la situation», martèle Max Banon, président de la commission «Affaires sociales,
culturelles, sportives, solidarité et égalité des chances» du CESER. Il propose : «Plus de souplesse dans les conditions d’agrément pour un certain nombre de structures, accompagnée d’un suivi et
d’un contrôle plus strict des autorités, serait de nature à transformer les maisons pour personnes âgées informelles en maisons d’accueil familial».
Pierre Catteau, gérontologue, souligne pour sa part les limites du maintien à domicile, fortement répandu à La Réunion (97 %). Les familles risquent en effet
l’épuisement face aux charges qu’exige une personne âgée de plus en plus dépendante. Il prône «l’élargissement de la palette des structures d’accueil» : notamment grâce à des résidences à
proximité de services médicaux comme les Marpa (Maison d’accueil rural pour personnes âgées). «Il faut être un peu pionnier en la matière, explique-t-il. Souvent, dans un couple âgé, la personne
valide s’occupe de son conjoint dépendant. Mais elle a besoin d’aide. Si elle peut trouver cette aide dans sa résidence, le couple pourra rester uni et sera mille fois plus heureux que dans un
Ehpad où la proximité avec des pensionnaires tous malades et dépendants est particulièrement démoralisante».
L’avis du médecin
«Ils sont bien traités». L’un des médecins qui intervient dans la pension citée dans l’article principal témoigne sous couvert d’anonymat : «Je
crois qu’il y a eu un problème en 2003 suite à une dénonciation calomnieuse mais depuis que j’y interviens, je n’ai rien vu qui puisse s’apparenter à de la maltraitance ou de la négligence. Ils
sont correctement nourris. C’est une pension qui n’est pas riche, mais elle est de bon niveau. C’est fait avec le coeur.
«De toute façon, je suis vigilant, j’y vais trois fois par semaine. Il n’y a pas de chutes, pas de bleus, pas de traumatismes, pas de personne qui serait le souffre-douleur des autres».
Les compliments du curé. Même s’il défend des propositions innovantes, Pierre Catteau rapporte une anecdote en faveur de l’accueil marron : «Leurs prestations peuvent être
correctes sur le plan humain et affectif. Il y a quinze ans, l’une des pensions de famille de l’Est s’était payé un minibus pour promener ses pensionnaires dans l’île. Et le curé du coin avait
publiquement félicité en chaire les tenanciers pour leur sens de l’accueil et leurs bonnes oeuvres».
La pension Dana revendique son activité
Jeannine Vally a ouvert sa pension pour personnes âgées il y a 13 ans à la Ravine-Creuse et l’a baptisée Dana. Elle revendique son activité et
ne nourrit aucun complexe vis-à-vis du conseil général. Au contraire, elle reproche au Département de lui avoir refusé son agrément après lui avoir demandé de faire des travaux dans sa pension.
«J’ai reçu la visite de la commission d’hygiène et de sécurité. Tout est en règle chez moi. La signature du préfet a plus de valeur que celle du conseil général, non?», lance-t-elle.
«Ici, c’est un hôtel quatre étoiles...»
Cour carrelée, peinture fraîche sur les murs. Quatre machines à laver neuves tournent au fond de la salle commune. Trois gramounes regardent la télé. Les pièces que
la patronne nous fait visiter sont lumineuses et bien rangées : «Ici ce n’est pas une pension, un visiteur m'a même dit que c’est un hôtel quatre étoiles... Le tarif unique est à 600€, soit 20€
par jour. A ce prix-là, on est bien obligé d’en mettre deux par chambre». Au total, 25 personnes âgées et originaires des quatre coins de l’île habitent ici.
Dans la cour, Toby, un berger allemand, est attaché et accueillant. Les pensionnaires ne le craignent pas. Une dizaine d’entre eux profitent du soleil. Ceux qui
sont immobilisés dans leur fauteuil roulant ont été installé à l’ombre des arbustes.
«J’ai payé 8 000 euros pour installer les alarmes et les détecteurs de fumée, et je ne reçois rien du conseil général. Au contraire, ils essaient de m’enlever des
clients, proteste Jeannine Vally. Je veux bien admettre qu’ils ne me donnent pas l’APA de mes pensionnaires. Mais c’est injustice parce que ceux qui restent chez eux y ont droit.
«Ils n’ont qu’à nous donner l’équivalent sous formes de bons s’ils ont peur qu’on s’enrichisse avec. Je peux vous montrer mes factures, je leur achète de la bonne
viande, ils mangent bien. J’ai même acheté trois chapiteaux pour leur faire une belle fête à Noël».
QUE DOIVENT ET PEUVENT FAIRE LES AUTORITÉS SANITAIRES ET SOCIALES?
Tout le monde sait mais personne n’agit
Les organismes sociaux, les professionnels de santé et les élus assistent depuis des décennies aux activités des maisons de retraite marron tout en renonçant d’exercer leur contrôle. «Les
spectateurs» doivent devenir «sentinelles et acteurs» de la protection des personnes âgées, demande la Direction de l’action de solidarité et d’intégration du conseil général. Pour l’heure
l’alerte sur des cas de négligences «qui peuvent entraîner des complications fatales» n’a pas encore été entendue.
«Ces accueils marron n’ont pas obtenu d’agrément du conseil général. Ils récoltent l’argent du minimum vieillesse pour se faire payer l’hébergement, souvent avec la complicité des familles»,
confie une ancienne infirmière territoriale.
Le braquage des projecteurs sur les maisons de retraite marron n’a pas tant vocation à soulever l’indignation qu’à poser la seule question qui vaille. Que faire?
Faut-il sanctionner, voire fermer ces établissements? Ou faut-il, comme le suggère le conseil économique et social, assouplir la réglementation pour leur permettre d’être conventionnés,
c’est-à-dire subventionnés par le conseil général qui a pour mission «l’action en faveur des personnes âgée»?
La vérité se situera sans doute entre ces deux propositions extrêmes. Elle devra en tout cas être inscrite en toutes lettres dans le futur Schéma départemental
d’organisation sociale et médico-sociale en cours d’élaboration pour sortir d’un non-dit institutionnalisé dans lequel nous serions tous coupables : conseillers généraux, maires responsables de
la sécurité, travailleurs sociaux, professionnels de santé, obligés alimentaires, marchands de sommeil, etc. «Tous coupables» : la terminologie est pratique car elle dilue la responsabilité de
chacun au point de permettre à tout le monde d’invoquer la fatalité. C’est vrai ça, en l’absence de suffisamment de places dans les structures autorisées, où mettrait-on les vieilles personnes
dépendantes s’il n’y avait pas ces pensions marron?
La maison que nous avons visitée dans l’Est affiche même 41 ans d’existence. C’est dire si elle répond à un besoin. «Ces accueils marron n’ont pas obtenu d’agrément
du conseil général. Ils récoltent l’argent du minimum vieillesse pour se faire payer l’hébergement, souvent avec la complicité des familles, confie une ancienne infirmière territoriale. Il faut
savoir que ces lieux d’accueil ne peuvent prétendre à aucune prestation, Allocation personnalisée d’autonomie (APA) ou aide ménagère. Mais elles essayent par des moyens détournés de les obtenir,
c’est aussi dans ces endroits non agréés et non contrôlés qu’il y a des situations de maltraitances».
Mauvais repas et inconfort
Les cas dénoncés sont pourtant rares. Ne sont-ils que la partie émergée de l’iceberg? L’absence de contrôle permet de le penser. D’ailleurs, lorsqu’une maison de
retraite marron est découverte et fermée avec pertes et fracas, c’est parce que les employés se sont plaints de ne pas être payés ou parce que la gérante n’avait pas versé le loyer au
propriétaire. Pratiquement jamais parce qu’un pensionnaire aurait dénoncé de mauvais traitements ou parce qu’un visiteur, professionnel ou familial, aurait fait un signalement. Pierre Catteau,
conseiller technique du conseil général pour la gérontologie, reconnaît lui-même que «l’accueil marron n’est pas forcément une catastrophe humaine et médicale».
Cependant, par définition, les gramounes en fin de vie sont trop fragiles pour réagir. Lors de l’une de nos visites de pension, une vieille dame nous a chuchoté,
pour que le gérant ne l’entende pas : «J’ai accepté de payer 600€ pour une chambre, ce n’est pas cher et je comprends qu’il faille la partager à deux. Mais d’autres personnes sont arrivées et
nous nous sommes retrouvées à quatre dans la même chambre, ce n’est pas bien»... Il apparaît d’ailleurs que les anciens les plus exigeants changent parfois de pensions, espérant trouver de
meilleures conditions ailleurs. Les gérants n’hésitent pas à faire des révélations sur les mauvais repas ou l’inconfort qui prévaudraient chez leurs concurrents. Le secteur est en effet fortement
concurrentiel... et évolutif. Certains «marchands de fin de vie» ont l’habitude de fermer des structures pour en ouvrir d’autres à la recherche d’une plus forte rentabilité ou pour échapper à une
sanction administrative.
Précisons que l’activité de la plupart des pensions dites marrons n’est pas illégale même si elles ne sont pas agréées comme doivent l’être les établissements
médicalisés. Elles reçoivent en effet tous les cinq ans la visite d’une commission d’hygiène et de sécurité qui les autorise à héberger des personnes âgées ou/et handicapées. Les pompiers, les
mairies, les forces de police ou de gendarmerie, et les sous-préfectures ont donc connaissance de leur existence. Leur comptabilité est contrôlée et leurs revenus déclarés. Et il est clair que ni
le conseil général, ni l’Agence régionale de santé ne peuvent s’opposer à la volonté d’une personne, fût-elle âgée et dépendante, à habiter où elle le souhaite.
Une vaste hypocrisie
«Ne tournons pas autour du pot, nous connaissons les maisons de retraite marron qui déclarent leur activité à la chambre de commerce», explique Marcelle Marianne,
directrice de la Direction de l’action de solidarité et d’intégration (Dasi) du conseil général. Christian Neurin, directeur général adjoint de l’ARS, précise pour sa part qu’à partir du moment
où ces «pensions marron» ne sont pas agréées en tant qu’établissement médicalisé, la compétence de l’ARS n’est pas engagée : «Si personne ne nous signale un manque de soin ou de la maltraitance,
nous n’avons pas à intervenir». Il n’est cependant pas question pour lui de continuer à ignorer ce phénomène : «Dans le but de diversifier les modes d’accueil des personnes âgées il est important
de mieux connaître ces structures qui peuvent offrir un service plus près des domiciles des proches».
Hélas, à en croire les patrons des maisons de retraite marron, la plupart de leurs pensionnaires n’ont plus de contacts avec leurs familles. Leurs seules visites
sont celles de l’infirmier, du kiné ou du médecin. «Il vaut mieux avoir un toit pas terrible que pas de toit du tout, remarque Marcelle Marianne. Mais il est évident qu’il va falloir résorber
l’accueil marron et le régulariser. Encore faut-il que tout le monde se mobilise vers cet objectif. Que tout le monde réagisse à chaque fois qu’un cas de négligence se présente. Les
professionnels doivent s’impliquer, être des sentinelles et non plus des spectateurs de cette situation. Nous ne recevons pas beaucoup de signalement mais nous avons des informations sur de la
négligence. A première vue, ça ne semble pas bien sérieux lorsque, par exemple, les médicaments ne sont pas pris régulièrement ou lorsque l’alimentation est inadaptée, mais ça peut devenir très
grave et entraîner des complications fatales».
En attendant la «grande réforme de l’accueil marron», les acteurs institutionnels s’appuient assez hypocritement sur son existence. Ceux que nous avons interpellés
sur ce phénomène assurent que c’est le bouche à oreille qui permet de remplir ces établissements.
De l’autre côté des murs borgnes, on se rend compte que les vieillards ont été envoyés ici par des CCAS, des assistants sociaux des cliniques et hôpitaux de l’île
quand ce n’est pas par des pompiers ou ambulanciers qui devaient «se débarrasser» d’un vieux implaçable ailleurs. «Ils m’envoient les pires, les violents, ceux que personne ne veut, raconte une
gérante de pension. Une fois, j’en ai laissé un au portail et j’ai appelé les pompiers pour qu’ils viennent le récupérer»... A quelques kilomètres, une autre pension assure être la seule de l’île
à avoir toujours une chambre vide pour accueillir les urgences : «C’est pour ça que les CCAS font toujours appel à moi. Ils me font confiance. Même les centres de formation m’envoient des
stagiaires qui veulent devenir auxiliaires de vie».
Franck CELLIER
Le coût n’explique pas tout?
Il y aurait deux principales raisons à la prolifération des maisons de retraite marron : le manque de places dans les structures réglementées et contrôlées et leurs
tarifs jugés excessifs par les familles (2 500€ par mois).
Aussi, la persistance du «marché noir de la fin de vie» rendrait-elle finalement service au conseil général qui doit dépenser chaque année près d’une vingtaine de
millions d’euros en aide sociale au titre de l’hébergement en institution des personnes âgées et 75 millions au titre de l’Aide personnalisée d’autonomie. Alors que, évidemment, ça ne coûte rien
dans les pensions de famille dont les gérants se contentent généralement de capter la pension vieillesse (680€) de laquelle ils retranchent la cotisation aux mutuelles (Santé et décès)...
Des arguments que Marcelle Marianne veut battre en brèche. «Si la préfecture ordonnait la fermeture de l’une des pensions marron suite à une intervention de l’ARS, nous serions à leur disposition
pour reloger les personnes âgées qui se retrouveraient à la rue», affirme-t-elle. Les listes d’attente en Ehpad (établissement d’hébergement de personnes âgées dépendantes) ne seraient donc pas
«sans fin »… «Dès qu’ils ont connaissance des montants à leur charge, les obligés alimentaires s’orientent ailleurs», remarque Pierre Catteau. De plus, les places se libèrent fréquemment en
Ehpad, la durée de vie n’y est en moyenne que de deux à trois ans.
En moyenne 50 euros d’obligation alimentaire
Le frein du tarif est quant à lui très relatif. Quand en métropole, seulement 20% des pensionnaires en maison de retraite font appel à l’aide sociale, à La Réunion, elles sont 85%. Ce qui veut
dire, si on prend notre calculette, que l’économe de l’Ehpad mobilisera d’abord les revenus du pensionnaire qu’il loge et nourri, soit 680€ dans le cas du minimum vieillesse, les restes étant à
la charge du conseil général (aide sociale) et des enfants (obligation alimentaire). Or, le Département ne peut pas refuser de prendre en charge les frais de l’hébergement au prétexte que les
obligés alimentaires refusent de payer leur part. Ce qui veut dire que le gramoune est assuré d’être logé, quitte à ce qu’un juge des familles poursuive ses descendants. Le tout reste à savoir de
combien l’hébergement du grand-père ou de la grand-mère grèvera le budget familial.
«D’une somme modique», à en croire Marcelle Marianne. Elle explique : «Pour calculer la participation des obligés alimentaires, nous retranchons de leurs revenus, les charges qu’ils ont à
assumer. Ensuite nous retranchons également une somme correspondant au montant du RSA (revenu minimum) que nous multiplions par le nombre de personnes au foyer. À partir de ce qu’il reste, nous
demandons environ 50€ de participation mensuelle par tranche de 1 000€ de revenus disponibles. Dans la plupart des cas, lorsqu’une famille perçoit moins de 4 000€ par mois, sa participation au
coût de l’Ehpad est d’environ 50€. C’est très raisonnable par rapport à ce qui est demandé dans les départements de métropole».
Il faut également savoir que depuis 2007, les obligés alimentaires de La Réunion n’ont plus à retrancher de leur héritage le remboursement de l’aide sociale du Département, après le décès de leur
parent, alors que cette saisie sur succession est toujours en vigueur en métropole. Ainsi, le conseil général doit généralement financer plus des deux tiers de la facture d’hébergement en
Ehpad.
Selon Pierre Catteau, les tarifs affichés par les hébergeurs n’ont rien d’extravagants. Ils correspondent à une réalité économique qui fait que le coût d’un lit en Ehpad s’élève de 73 000 à 120
000€, voire à 160 000€ si on y inclut le prix du foncier. D’où les difficultés à atteindre les objectifs d’augmentation du nombre de places. Quelques «unités de vie», qui représentaient une
alternative à l’accueil familial et aux maisons de retraite, ont ouvert leurs portes ces dernières années. Elles ont pratiquement toute fait faillite ce qui démontrait que l’exigence du conseil
général d’en limiter la capacité à une douzaine de lits, n’était pas supportable. «Nous nous sommes rendu compte qu’en-dessous de 24 places, il est difficile de viabiliser une structure d’accueil
aux normes», reconnaît Marcelle Marianne. Coïncidence, c’est justement la taille moyenne des pensions marron que nous avons pu visiter.
Quand le scandale éclate
Les rares fois où les maisons de retraite marron ont eu les «honneurs» de la presse, c’était pour des raisons scandaleuses. Ce qui noircit d’emblée la réputation de
ce genre d’établissement malgré les échos généralement rassurants que peuvent lancer les professionnels de santé qui les fréquentent.
Bizarrement, ce ne sont pas les cas de maltraitance — sanctionnés dans la discrétion — qui ont défrayé la chronique, mais plutôt la mauvaise gestion des tenanciers.
Ainsi, au début des années 1990, une quinzaine de personnes âgées avaient été jetées «dans le chemin» dans les hauts de Bellemène Saint-Paul. Le propriétaire, excédé après plusieurs mois de
loyers impayés, avait expulsé tous les pensionnaires manu militari.
En avril 2006, ces sont les pensionnaires vulnérables d’une maison de retraite marron de la Grande-Fontaine qui avaient été évacués nuitamment vers d’autres
structures tout aussi clandestines de l’association Grands-Parents. Le pot-aux-roses avait été révélé par les trois employées de cette pension qui après avoir été exploitées et sous-payées
avaient, elles aussi, été abandonnées. Il s’était avéré que cette association «gérait» tout aussi illégalement deux autres maisons à Sainte-Suzanne et à la Plaine-des-Cafres.
«Comment peut-on ainsi ouvrir en toute illégalité pareille structure et y accueillir un tel public sans éveiller les soupçons? Ceux de l’administration mais aussi
ceux des familles?», s’interrogeait alors Le Quotidien.
L’état des lieux
810 places en familles d’accueil. Les 441 familles d’accueil agréées par le conseil général hébergent aujourd’hui 810
personnes (dont les trois quarts sont des personnes âgées dépendantes). C’est le plus fort taux de France, pourtant ce type d’hébergement semble insuffisamment connu et
demandé.
Le conseil général a pour objectif le doublement de ses capacités dans les trois ans à venir. La règle limite l’accueil familial à trois personnes quel
qu’en soit le degré de dépendance. Le coût est moins élevé qu’en maison de retraite et largement couvert par le Département.
1 200 places en Ehpad. Les 14 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) accueillent 1 200
personnes. Le prix de la journée varie entre 65 et 85€, soit un coût de 2 000 à 2 500€ par mois dont la majeure partie peut être prise en charge par l’aide sociale du conseil
général.
Le constat de l’ARS fait état d’un taux de 72% de déments parmi les patients en Ehpad et 37% de grabataires. Le Schéma départemental fixe un objectif de 1
600 places en 2014-2015. Seulement 3,3% des personnes âgées de La Réunion sont hébergées en Ehpad.
Le taux d’équipement en places d’hébergement pour personne de plus de 75 ans est plus de deux fois inférieur à celui enregistré en métropole.
Maltraitance. Par nature, la maltraitance est cachée. Il est donc impossible d’en mesurer l’ampleur dans les maisons de
retraite marron. Le dernier rapport du Conseil économique et social situe davantage le phénomène au sein des familles. «Il s’avère que l’épuisement, le burn out, le manque de temps,
peuvent conduire à des phénomènes plus ou moins important de maltraitance».
Le CESER propose donc «des solutions d’accompagnement et palliatives» afin d’offrir «des pauses et du répit qui permettent aux uns et aux autres de
souffler».
Tristesse. Dans ce même rapport, on lira que «les Ehpad constituent des lieux de soins beaucoup plus que des lieux de vie.
Elles devraient pourtant être avant tout des lieux de vie. Or, le plus souvent, une grande tristesse s’en dégage et les résidents passent leurs journées assis, sans aucune occupation. Le
budget d’animation de certains établissements s’élèverait à 800€ par an pour 80 résidents!»
Devant une telle austérité, on en arrive à trouver certaines maisons de retraite marron plus joyeuses.
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