15 juillet 2008

Racisme : la dissection du péché originel

 


   Arches national park, Utah. Monumental. Je ne sais, dans l'enchevêtrement des neurones, si cette impression vient de la fascination qu'ont exercée les westerns sur toute une génération de téléspectateurs ou si elle vient de la méditation dans laquelle me plonge l'énigme géologique de la formation des canyons, arches et autres " châteaux de sable ". Mais rouler au milieu du décor de " La chevauchée fantastique ", c'est se jeter une poignée de poussières d'or au visage. Les yeux piquent, éblouis. Les groupes de touristes serpentent entre les touffes d'herbes sèches, signant leur passage d'une empreinte éphémère sur le tapis rouge du vent d'ouest.

   " Tu as vu un Noir, toi " ? La question me semble incongrue et me laisse sans voix. Mon fils la répète avec insistance. Il a l'âge de la révolte. Sa sensibilité métis le porte à calculer, en tout endroit, les pourcentages de représentation des différentes communautés. Une manie bien compréhensible aux Etats-Unis, où l'administration catégorise la population sur des critères ethniques. Sur ses statistiques, tenues avec une précision déconcertante, il a donc vu 30% de Noirs à Wal-Mart, la chaîne d'hypermarchés discount d'Amérique du Nord, et 0% dans les parcs nationaux.

   " Les Noirs n'ont pas les moyens de faire du tourisme ". Telle est la réponse à l'incongrue question : un constat sans fard, caricatural certes, mais un fait sous-jacent et omniprésent dans les coeurs, un fait tellement difficile à affronter sans choir dans le gouffre du simplisme. Entre George, parfait Hoosier, qui a refusé de cocher la case " Blanc " sur le document que lui tendait l'officier de l'état-civil le jour de son mariage et qui a écrit rageusement " Rose ", et Peter, qu'un pompiste, blanc de bêtise et de menace, a refusé de servir, tout citoyen des Etats-Unis a régulièrement affaire aux préjugés racistes.

   Le racisme, on vit avec. Mais personne n'a osé le disséquer comme l'a fait Barack Obama cette année dans son discours de Philadelphie. Le meilleur de tous parce qu'il a dépassé l'Histoire pour regarder enfin où l'Amérique en est vraiment avec son " péché originel " pour la première fois depuis le célèbre " I have a dream " de Martin Luther King.

   Depuis le début de sa carrière, même depuis sa naissance, " le fils d'un homme noir du Kenya et d'une femme blanche du Kansas " n'a jamais été reconnu par les leaders de la communauté noire qui le trouvaient " pas assez revendicatif " à leurs yeux. De fait, Barack Obama, dès ses premières initiatives politiques estudiantines, n'appréciait pas la fameuse discrimination positive et la politique des quotas.

   Moitié noir, moitié blanc, il se présente très habilement comme le seul capable de comprendre les racines des ressentiments des deux communautés. L'évidence d'une population noire plus affectée que toutes les autres composantes de la société américaine par la pauvreté, l'éducation au rabais ou les maladies, saute évidemment aux yeux et appelle à un effort de rattrapage.

   Mais le candidat à la présidence, qui confiait dans son discours clé avoir été souvent dégoûté par les stéréotypes racistes qui sortaient de la bouche de sa grand-mère maternelle adorée, a aussi déclaré comprendre " l'accroissement de jour en jour du ressentiment d'Américains blancs de la classe ouvrière ", "quand ils apprennent qu'un Africain-Américain a eu la priorité pour obtenir un travail intéressant ou une place dans une université en raison d'une injustice à laquelle ils n'ont en rien participé personnellement ; quand on leur dit que leurs craintes devant la criminalité sévissant dans les quartiers urbains procèdent sans doute de leurs préjugés".

   Quel autre homme politique noir aurait pu avoir cette compassion envers le racisme des Blancs contre les Noirs? Seul Barack Obama pouvait franchir ce pas, indispensable pour être élu président, indispensable pour pouvoir ensuite s'attaquer au mal en profondeur. Blancs et Noirs souffrent désormais plus du racisme dans lequel ils s'enferment que des séquelles de la ségrégation. Depuis un demi-siècle, la loi de séparation dans les bus a été cassée. Mais aujourd'hui c'est en son âme et conscience que l'Américain se discrimine tous les dimanches matins pour aller à la messe.

   Avec classe et humanité, Barack Obama a mis au jour des sentiments parfois enfouis. Aussi le métis, dans son sang ou dans sa pensée, s'est-il dit : voilà un gars qui sait ce que je ressens, ce en quoi je crois, et ce que j'espère. Il n'est pas si fréquent qu'un politicien fasse appel à l'introspection et à l'intelligence plutôt qu'aux instincts sectaires pour séduire son électorat. Voilà pourquoi, quoi qu'il arrive, le sénateur de l'Illinois aura marqué l'année 2008 et ouvert une nouvelle étape dans le perfectionnement de l'union américaine.

 

 

 

 

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copyright (textes et photos) : Franck Cellier

 
 
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