Partager l'article ! 22 juillet 2008: Les drogués du jackpot Las Vegas, Nevada. Le ...
Las Vegas, Nevada. Le voyage de l'Atlantique au Pacifique serait-il une addition de traversées de déserts alternant
paysages somptueux et plaines rocailleuses ? Si oui, une addition se paie un jour ou l'autre. Le tribut exigé par le nouveau monde tient dans cette obligation de lui ouvrir son âme pour qu'il
s'y engouffre et s'empare de la partie du cerveau dédiée à l'imagination. Les écrivains et cinéastes, dans la foulée de Jack Kerouac, ont appelé cette note " inspiration ". Je n'ai pas lu
Kerouac. Pas lu pas pris. Mais j'ai vu, exposé au musée d'Indianapolis, l'énorme rouleau de papier qu'il avait osé envoyer à son éditeur en guise de manuscrit de " Sur la Route ". Culotté mais
inspiré.
La route qui mène au barrage de Hoover, à la frontière de l'Arizona et du Nevada, est à l'image de ce rouleau : sans fin. Rien autour sinon de la poussière, mais tout dedans. Frappé à coup de caractères de fer à travers le ruban imbibé d'encre d'une machine à écrire, le visage de l'Amérique naît de la rencontre d'une pensée et d'un désert. L'exercice n'échappe pas à une certaine violence.
La violence tient ici dans la réapparition du Colorado que nous avions abandonné à son spectacle extravagant du Grand Canyon. Le fleuve s'est répandu dans la vallée en remontant les pentes des montagnes noires, comme s'il refusait de se livrer corps et âme au Mexique, à quelques centaines de miles au sud. Dans un éclat turquoise, adossé au gigantesque barrage hydro-électrique, il se retient de rire. Il réserve son énergie à Vegas et ses machines à sous.
La violence tient surtout dans la débauche de richesses qui, à défaut de refleurir le désert, y a érigé des gratte-ciel dorés, des hôtels insensés et des trous de golf dégoulinant de pelouse. La violence tient enfin dans la dévotion au dieu Money comme si, dans les coffres-forts climatisés de Las Vegas, deux millions d' Oncles Picsou attendaient leur tour pour plonger dans la piscine de pièces d'or. " Money, it's a crime ", chantait Pink Floyd. Ici, c'est un génocide.
Quand le reste du pays s'essouffle, quand les fabricants de voitures, pionniers de la révolution industrielle américaine, ferment des chaînes de montage, quand même les services bancaires de New-York délocalisent leurs activités en Inde, Las Vegas poursuit sa croissance insolente. " Nous sommes une exception, ici le prix de l'immobilier continue de grimper ", assure la représentante d'un promoteur. La ville-spectacle, où il suffit de traverser le trip, la rue principale, pour passer de New York à Paris, des pyramides d'Egypte au Sahara, et des requins de la Mer Rouge aux lions de l'Atlas, prospère sur une seule richesse naturelle : l'appât du gain. Les plus lucides se félicitent de cet impôt sur la bêtise que les accrocs du bandit-manchot paient à leur place grâce aux taxes que les casinos reversent à l'Etat.
Il n'y a pourtant pas de quoi se réjouir. L'addiction au jeu est une maladie destructrice qu'aucun service de santé publique ne combat. Las Vegas est la destination touristique la moins chère des Etats-Unis. Les casinos offrent l'avion et l'hôtel à leurs meilleurs clients dont la dépendance a été repérée par on ne sait quel système insidieux. Des serveuses sexy courent d'une table de jeu à l'autre pour y servir des cocktails gratuits aux joueurs assoiffés afin d'éviter que, comme " la cruche qui va à l'eau ", ils ne se cassent en allant se désaltérer. Les mineurs, qui sont quand même interdits de roulette, s'entraînent avec des jetons dans des salles prévues à leur intention pendant que papa et maman dépensent les vrais billets.
L'industrie du jeu assure sa pérennité en évoluant tranquillement. Les machines à sous prennent peu à peu l'avantage sur les jeux de tapis. Le public, qui a moins à réfléchir, adore ça. Et les patrons de casino se réjouissent de leur rentabilité puisqu'ils n'ont même plus à payer de croupiers pour les faire fonctionner. La nouvelle génération de bandits manchots, prête à recevoir des jeunes drogués s'adapte au goût des enfants en se rapprochant du style des consoles de jeux vidéo avec des manettes à plusieurs boutons.
Le modèle de société sur lequel s'engraisse Las Vegas amène à réfléchir. Les moins favorisés par la rude compétition américaine partagent ici le même rêve que les loups et les renards du libéralisme : s'en mettre plein les fouilles. Ils seront sensibles au discours très républicain qui rabâche sur les plateaux de télévision que la crise est une vue de l'esprit pour la majorité des gens. " 80 % des Américains arrivent à payer leur essence ", affirmait un analyste sur CNN pour se persuader du faible impact de la hausse des prix sur l'élection de novembre. Il est vrai que si les 20 % qui restent croient qu'ils peuvent y arriver, eux aussi, en touchant un hypothétique jackpot, il n'y a plus de raison de changer.
copyright (textes et photos) : Franck Cellier