23 juillet 2008

 

La caissière a soixante-quinze ans

 

 


   Las Vegas, Nevada. N'ai-je point écrit que les patrons de casino étaient prêts à payer l'hôtel et l'avion de leurs clients pour les faire venir ? L'engrenage est tentant. Mettons-y un doigt pour voir s'il nous happe tout entier.

   Me remarquant inactif à la lisière de la salle des bandits manchots, un petit moustachu me glisse dans la main un ticket avec code bar : " Amuse-toi ". Ce passe se révèle être un crédit de cent cents, un montant dérisoire qui permet néanmoins de manoeuvrer quelques dizaines de fois les manettes d'une machine à sous. Evacuée la petite monnaie et frigorifié par la climatisation, je décide, non pas de m'acheter un manteau de fourrure au sous-sol commercial, mais de sortir me réchauffer dans la rue alors que le jour décline. Un camion-sandwich, dont les panneaux promettent des " bébés chauds " (Hot babes), manque me rouler sur les pieds. Etais-je distrait ? Quelques pas plus loin une armée de Mexicaines et de Mexicains me glisse dans les mains, discrètement mais de force, les cartes de visite de ces fameux bébés brûlants.

   Ces ombres de la rue n'ont-elles jamais été dans la lumière des jeux de hasards ? En sont-elles sorties ruinées et endettées comme la vingtaine de types qui font la manche sur le perron des hôtels ? En mille occasions, la pauvreté saute aux yeux. Aux abords des feux de signalisation, des mendiants frappent aux vitres des voitures à l'arrêt. Assis sur les trottoirs, ils tendent des bouts de carton. Leurs messages sont simples, " Je suis sans toit et j'ai faim ", parfois ironiques : " Pourquoi mentir, j'ai besoin d'une bière ". Quelle que soit la méthode de comptage, leur proportion augmente, les autorités new-yorkaises admettent que 23% des habitants de la plus grande ville du pays peuvent être considérés comme pauvres.

   Mais il est une catégorie de délaissés dont l'abandon est particulièrement révoltant : les " vieux ", ceux qui ne meurent pas mais au contraire réapparaissent derrière les comptoirs des supermarchés ou des fast-foods. Ils avaient pourtant mené leur barque plus ou moins à bon port, travaillé toute une vie pour se payer une retraite paisible. Enfin le croyaient-ils. Le réalisme économique américain les a rattrapés comme un chien méchant se jette sur un chapardeur de pommes.

   Leur faute est de ne pas avoir pu s'offrir la protection d'un fonds de pension privé et d'une bonne assurance médicale. Les chiens méchants s'attaquent toujours aux plus vulnérables, c'est bien connu. Ceux qui, par obligation, ont dû tout sacrifier, y compris leur santé. La dégringolade est rapide. La maladie gagne du terrain. Il devient impossible de payer les médicaments et les soins d'autant plus que les assureurs stipulent souvent, en petits caractères, qu'ils ne prennent pas en charge les soins post opératoires sur le long terme.

   La maison, que l'on considérait comme un dû pour y avoir élevé toute une famille, s'échappe à son tour à cause du poids croissant des taxes locales. A 65 ans, avec une pension de retraite ridicule, parfois une centaine de dollars par mois, il faut alors penser à trouver un nouveau logement moins cher et un job.

   La ville de Boulder dans le Colorado a d'ailleurs passé un marché un peu douteux avec ses personnes âgées. En substance, le deal permet aux seniors d'honorer leurs taxes en heures de travail pour le conté. Comme dit un fonctionnaire, " c'est gagnant-gagnant " : "On résout le problème des contribuables qui ont des difficultés à payer leurs impôts tout en réduisant le coût des services publics ". A Greenburgh, dans l'état de New York, la municipalité fait travailler ses vieux administrés créanciers dans les bibliothèques et les écoles pour sept dollars par heure et se donne bonne conscience en expliquant que ces tâches éducatives leur donnent le sentiment d'être utiles à la société et tuent l'ennui de longues journées d'oisiveté.

   Mais quelle humiliation pour cette caissière de Wal-Mart, la chaîne d'hypermarchés à petits prix et petits salaires, que de souffrir chaque jour le regard condescendant des clients parce que ses mains tremblent quand elle remplit les sacs de victuailles, parce qu'elle est dure d'oreille et qu'elle est lente à en pleurer. Personne ne la blâme, chacun se sachant à la merci d'un tel retour de fortune.

   Je ne sais s'il a voulu donné l'exemple ou " dédramatiser " le travail des anciens mais je fus surpris de voir cette année que l'ex-président George Bush, le papa de l'actuel au même prénom, posait en compagnie de son épouse Barbara pour le compte d'une campagne publicitaire vantant les attraits touristiques de Houston. Une façon sans doute de décomplexer le fiston si jamais celui-ci avait mauvaise conscience quant au calvaire que traversent ses concitoyens du troisième âge.

 

 

 

 

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copyright (textes et photos) : Franck Cellier

 
 
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