Partager l'article ! 4 juillet 2008: L'inaliénable droit de flinguer Montgomery Ci ...
Montgomery City, Missouri. A Saint Louis, on passe sous une arche immense symbolisant la porte de l'Ouest américain, on
enjambe le Mississipi, puis le Missouri. Le pays profond s'étend à perte de vue. Parfois, surgit une ville bâtie comme dans les aventures de Lucky Luke. Quelques pancartes annoncent qu'ici on
ne tue pas les foetus, que le mariage ne peut concerner qu'un homme et une femme. On te demande où tu passeras l'éternité si tu meurs aujourd'hui. Il n'est plus écrit que la poudre parle avant
la langue mais on a quand même pris soin de cribler de balles quelques panneaux de signalisation.
Le zèle religieux a fait interdire la consommation de bière sur la voie publique. En revanche, il est plutôt bien vu de porter un revolver. C'est inscrit dans la Constitution dès le deuxième amendement : " Etant donné la nécessité d'une bonne milice régulière pour la sécurité d'un Etat libre, le droit pour chaque citoyen de posséder des armes ne peut pas être enfreint ". Interrogée cette année par le vigile Dick Anthony Heller qui s'était vu refuser son port d'arme par un juge de district de Columbus, la cour suprême a confirmé que chaque citoyen américain pouvait bel et bien s'armer même s'il n'est pas membre d'un service de police.
Les juristes ont longuement discuté autour de la signification de l'amendement quasi sacré. En revanche, ils se sont interdit de se demander si ce fameux article ne relevait pas tout simplement de l'anachronisme.
En pleine année électorale, personne n'a trouvé quoi que ce soit à redire. Au contraire, John Mc Cain s'en est logiquement félicité. Le 22 Long Rifle est depuis toujours un fonds de commerce républicain. Et Barack Obama a salué le " droit pour les communautés locales de préserver la sécurité de leurs rues ". Comme quoi, les démocrates savent taire, quand il le faut, leurs revendications pour renforcer le contrôle des armes. Il est en effet reconnu que si Al Gore a perdu, de si peu, l'élection présidentielle de 2000, c'est parce qu'il s'était mis à dos tous les maniaques de la gâchette.
Les Etats-Unis sont donc partis pour demeurer encore longtemps, avec le Brésil, le pays où le taux de mortalité par armes à feu est le plus élevé du monde, environ 30.000 décès par an parmi lesquels une majorité de suicides mais aussi des homicides et des "accidents". Ce qui pourrait faire réfléchir Dick Anthony Heller, si fier d'avoir récupéré son flingue grâce à la cour suprême. Le 4 mai dernier, à Indianapolis, l'un de ses confrères vigiles, James Michael Booher, avait laissé son arme sur l'armoire de sa chambre à coucher. Elle était chargée et sans sécurité. Le fils de cinq ans du vigile s'en est saisi. Il a joué au cow-boy avec sa petite soeur et lui a tiré dessus à bout portant en pleine tête. Les armes des particuliers font plus souvent des victimes "accidentelles" au sein même de la famille du propriétaire que sur des malfaiteurs dont l'éventuelle menace a motivé l'achat.
L'Amérique est-elle plus violente que le reste du monde comme le laissait entendre Bill Clinton lorsqu'il était encore président et qu'il voulait renforcer le contrôle des armes ? Peut-être pas mais elle est plus "efficace" pour aboutir à une fin radicale. Les adolescents ont tendance à se battre à coups de feu plutôt qu'à coups de poings. Au détour d'un article de presse consacré à un meurtre dans un lycée de Chicago, j'ai appris que, l'année dernière, plus de 30 étudiants avaient été tués dans cette ville, dont 24 par armes à feu. Au niveau national, l'homicide est devenu la seconde cause de mortalité pour la population âgée entre 10 et 24 ans. Et 81% des victimes ont été abattues par balles.
On lira ici qu'une fillette a été " accidentellement tuée " par un tir d'intimidation en rafale à travers le mur en bois de sa maison ou là que deux gangsters ont abattu deux dealeuses de drogue et leurs enfants. Comme s'il fallait céder à une surenchère morbide, les massacres collectifs se répètent épisodiquement : 13 morts au lycée de Columbine en 1999, 33 l'an dernier à l'université Virginia Tech et 6 cette année à Northern Illinois University.
Ceux qui espèrent que des mesures soient prises pour éviter que des armes tombent dans les mains de détraqués auront le dos parcouru de frissons en apprenant que dix-huit états ont oublié cette année de transmettre au FBI la liste des personnes jugées psychologiquement dangereuses, pour que ces tueurs potentiels ne puissent pas s'acheter d'armes à feu.
Il faut savoir que si la législation avait été respectée, le drame de Virginia Tech, le 16 avril 2007, aurait été évité. L'étudiant tueur, Seung-Hui Cho, était sous traitement depuis deux ans. Mais il avait pu sans problème s'acheter deux revolvers chez un armurier puis abattre 32 personnes avant de se suicider.
copyright (textes et photos) : Franck Cellier